L’actualité de la crise : LES “CHOCS D’OFFRE” DÉBARQUENT ! par François Leclerc

Billet invité

Si vous n’avez jamais entendu parler des chocs d’offre, il est temps de vous mettre à la page, car l’expression devrait faire fureur. Chez les bons économistes – l’équivalent des bons auteurs – cela va être le tube de l’été. Et ils savent comment le susciter : n’ayant rien pour étayer l’hypothèse d’une subite avancée technologique propulsant la productivité, ils se rabattent sur la diminution du coût du travail.

Le coût du travail, encore une notion à définir, car celui-ci peut être calculé différemment, selon que l’on ajoute ou non aux salaires, primes de toutes natures et charges sociales, les coûts de recrutement, de formation et… de licenciement. Gare aux comparaisons ! Un choc d’offre, qui sonne comme le remède à un arrêt du cœur, est une perturbation exogène qui affecte le prix de vente d’un produit. Il y a bien entendu des chocs d’offre négatifs, comme il y a une croissance négative (plus vulgairement appelée récession). L’augmentation du prix de l’énergie est un choc d’offre négatif parfaitement identifié.

C’est la théorie qui le dit : en réduisant le coût du travail, on créerait un choc positif et relancerait un cercle vertueux : la baisse des prix augmenterait les marges des entreprises et favoriserait au final l’embauche. À condition toutefois que les consommateurs aient les moyens d’acheter les produits. D’où une astucieuse variante qui prévoit que la production sera écoulée à l’export, le marché intérieur ne pouvant pas l’absorber. Oublié, le développement du marché intérieur que l’on laisse à son triste sort ! On revient donc à cette vieille lune selon laquelle le salut serait trouvé à l’export. Honneur aux plus méritants et performants, car tout le monde ne peut pas être exportateur net ! Reste à identifier la production exportée et les acheteurs par une banale étude de marché et un peu de prospective.

Un “Flash économie” de Natixis vient heureusement à la rescousse. Il insiste sur le retour impératif de la profitabilité des entreprises, celles-ci ne pouvant pas répercuter dans leurs prix de vente – à la baisse pour conquérir de nouveaux marchés où la concurrence sur les prix est forte – la hausse de leurs coûts de production. C’est le mal français dans toute sa splendeur, dont indubitablement témoigne le résultat des entreprises du CAC 40 !

Comme expliqué, « cette situation est largement attribuable au faible niveau de gamme de la production française, qui force les producteurs à ajuster leurs prix à la baisse pour répondre à la concurrence des émergents, ce qu’on ne voit pas du tout en Allemagne par exemple ». Pourtant, la note ne s’attarde pas sur la cause de cette malencontreuse déficience pour ne s’en tenir qu’à ses conséquences. « La faible profitabilité de l’industrie en France explique la stagnation de la capacité de production, les délocalisations et la perte de parts de marché à l’exportation, les pertes d’emplois industriels, le déficit extérieur pour les produits manufacturés. » Elle écarte également, après les avoir reconnus, les effets de l’appréciation de l’euro jusqu’en 2008, qui a amené les entreprises à baisser leur prix en euros à l’export, portant ce faisant elles-mêmes atteinte à leur profitabilité sans que le coût du travail n’y soit pour quelque chose.

Un choc d’offre est donc la solution toute trouvée, puisque « une remontée du niveau de gamme » est écartée sans autre forme de procès. Trois options s’offrent alors, selon la note : baisser le salaire horaire, diminuer les charges sociales ou dévaluer la monnaie. Exit la dernière, bien qu’elle soit en train d’intervenir. Il ne reste donc que les deux premières, CQFD. Et à calculer le montant optimum du coût du travail.

Quand il s’agit de fournir l’emballage, les bons économistes ont plus d’un tour dans leur sac. En l’occurrence, l’offre est pour les autres et le choc pour nous.

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88 réflexions sur « L’actualité de la crise : LES “CHOCS D’OFFRE” DÉBARQUENT ! par François Leclerc »

  1. C’est ‘the shock doctrine’…!
    Quel beau langage, comme les ‘charges’ sociales au lieu des ‘cotisations’ sociales, Bernard Friot explique ça très bien…

    1. L’épure en novlangue écopol c’est quand même “coût du travail” pour dire “salaire”, puisque cela induit qu’il est trop, comme par nature, tout en posant le point de vue de celui qui le paye, comme si ce n’était pas en contrepartie du travail. L’expression “ressources humaines” n’est pas mal non plus, pas la peine de détailler, une fois qu’on a compris le truc.

      Le spectacle qui inverse le réel est effectivement produit.

      (in thèse 8 La Société du spectacle)

      1. Oui, j’ai souvent dû rappeler à mes employeurs que le fait générateur des charges salariales qu’il prétend payer, c’était notre travail, et qu’ainsi, c’est nous qui payons ces charges.

        La même chose pour mon boulanger “écrasé” par la TVA, que je reprends à chaque fois en lui répétant : ah non ! Qui paie la TVA que vous payer, ? C’est bien le client, non ?

      2. 100% d’accord, ils pensent avec ces mots, cette novlangue est fichtrement bien conçue…!
        La démarche qualité, la satisfaction client, le projet, ah ! le projet, ça c’est le mot à la mode de ce capitalisme, ils nous le mettent à toutes les sauces, et tout le monde le reprend joyeusement en coeur !
        Les dernières paroles d’un de mes chefs de services: “pour la recherche d’emploi (du travail en fait…), il faut savoir se vendre…”
        D’où la ‘ressource humaine’ !
        Il est urgent d’inventer un contre-langage…Ce qui a déjà dû être fait…!?
        Pour citer encore B. Friot, c’est l’emploi qu’il faut supprimer.

      3. Marlowe
        14 juillet 2012 à 20:00
        Les salariés sans patron, la solution ?

        C’est l’entreprise à qui y travaille, la coopération
        Rien de plus efficace ni de plus juste.

        Le capitalisme, par contre, régime d’expropriation permanente,
        doit entrenir un appareil de répression monstrueux.

      4. Marlowe, Dick Tracy le sait, “Les salariés sans patron”, vieille solution, ça s’appelle le capital, d’ailleurs :

        “Un mot encore, pour couper court à d’éventuels malentendus. Les figures du capitaliste et du propriétaire foncier, je ne les peins certainement pas en rose. Mais il ne s’agit ici des personnes que pour autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les porteurs d’intérêts et de rapports de classes déterminés. Moins que tout autre, mon point de vue, qui appréhende le développement de la formation sociale économique comme un processus historique naturel, ne peut rendre l’individu singulier responsable de rapports dont il demeure socialement la créature – aussi haut puisse-t-il d’ailleurs subjectivement s’élever pour s’en affranchir.”
        (source)
        .

      5. Schizosophie. Ca s’appelle les scop, surtout.
        Mais vu la tournure de la crise, nous allons y venir naturellement.

      6. Les salariés sans patron est aussi le titre d’un livre paru aux éditions du Croquant qui éditent, entre autres, plusieurs livres de Paul Jorion.
        Comme le dit yvan, cela concerne les SCOP et les SCIC, formes de collectivités de producteurs et de consommateurs qui préfigurent, avec leurs qualités et leurs défauts, et dans un environnement hostile, les associations à venir.

      7. Qu’est-ce qui lie des salariés ? La Belle Equipe commence par un gain heureux à la loterie et Duvivier en fit deux fins. Que 1936 soit en avance sur 2012 n’en fait qu’un modèle de transition. Un éditeur associatif, au sens de l’association libre, m’a dit devoir délocaliser les travaux d’impression en Bulgarie, à cause du moindre prix. L’organisation entre soi, tant qu’elle est fondée sur l’argent, en dépit des principes qui veulent s’en abstraire en n’affirmant pas le profit comme un but mais la détermination du prix de vente comme un simple moyen nécessaire, n’empêche pas les contradictions économiques de la corroder.

    2. Illustration.
      Question : “Sur le coût du travail, vous travaillez pourtant sur un transfert des cotisations sur la CSG ?”
      Réponse de Moscovici : “Nous ne pouvons pas continuellement avoir des charges sociales qui pèsent sur le travail.” (Le Monde)

      Une charge ça pèse, alors qu’une contribution sociale ça aide… censément.

  2. Un billet de Leclerc, ça doit d’abord s’apprécier d’une certaine distance : s’il y a plein d’italiques, c’est que c’est du bon.

  3. Bonsoir à tous

    Choc d’offre? Jargon de cuistre!

    Il est raisonnable se supposer que dans l’ensemble de ceux que Léon Bloy nommait ” les porcs à l’auge” il y a un élément qui se glorifie d’avoir trouvé cette expression qui évoque fort bien le bruit que fait la pâtée jetée dans l’auge !
    Que lui dire? Peut être : ” Ma …gavte la nata!” ( cf: Le pendule de Foucauld – U. Eco)

    Cordiales OAT

  4. Le fameux “coût du travail”: on nous prends vraiment pour des c….!!!

    LE PDG de PSA annonce des pertes mensuelles comprises entre 200 et 300 millions d’€.
    Sachant que le groupe avec ses filiales emploie 200000 personnes, il faudrait , pour rétablir l’équilibre, baisser le salaire moyen de 50 % sur une base de 2000 €/mois/salarié:
    200000*1000 = 200 m €. C’est simple, non ?

  5. Ce qui est tordant de rire c’est tous ces clowns d’économistes et politiciens qui n’ont jamais produit un clou de leur vie, jamais travaillé dans un labo ou un atelier, jamais planté une tomate ou une patate, jamais rien inventé. Et ils vont nous expliquer comment vivre. MDR.

    C’est vraiment des brahmanes parasites qui sentent que leur fin approche et se raccrochent aux branches quand le crépuscule arrive. On va bien se marrer avec leurs discours gratinés.

    “Après le social, l’économie ! Passée la grande Conférence sociale des 9 et 10 juillet, le Premier ministre a tenu à ouvrir la réunion de la Conférence nationale de l’industrie, qui -à la demande d’Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif – sera bientôt rebaptisée Conseil national de l’industrie.”

    http://lentreprise.lexpress.fr/developpement-et-innover/jean-marc-ayrault-devoile-son-ambition-pour-l-industrie_34060.html

    Les luttes sémantiques battent le plein, une belle bande de branleurs s’active au redressement productif.

    Raté, je suis plié de rire improductif. Byzance faisait du mal aux mouches et aux anges lors de son siège, nous y sommes en plein.

    Encore une pour la route :

    L’engagement de l’Etat a pour but de stimuler un sursaut collectif des entreprises elles-mêmes. Chaque filière devra se doter d’une feuille de route très opérationnelle avec des engagements solidaires des entreprises entre elles”.

    Des vrais branques…je vous dis. Ayroport est une cloche qui ne fera sursauter personne, un avion sans ailes qui ne décollera jamais.

  6. “D’où une astucieuse variante qui prévoit que la production sera écoulée à l’export, le marché intérieur ne pouvant pas l’absorber…”

    Eh eh, le modèle chinois en quelque sorte, non ?

  7. à voir absolument..

    [Vidéo] “DSK, Hollande, etc”, le nouveau film de Pierre Carles
    http://www.les-crises.fr/dsk-hollande/

    Citation:
    M’intéressant beaucoup au rôle des médias dans la fabrication de l’opinion publique, le sujet ne pouvait que me plaire.

    à 14 minutes une drôle de” nouvelle”..si c’est pas de la corruption, ça..
    rappel le Cercle de l’industrie est actuellement dirigé par Moscovici..

  8. Deux chocs sur la “législation européenne” ou comment disparaître des statistiques.
    Après avoir travaillé 2 ans dans une université aux Pays-Bas (plein temps) et 1 an dans une université en Italie (mi-temps), je me pointe à la Sécu à Paris, non loin du domicile parental (à défaut de pouvoir se payer une résidence secondaire à Paris tout en travaillant ailleurs en Europe…)
    1er choc: “Pour nous vous êtes expatriée, à moins de retravailler 60 heures en France”. OK, vous me payez l’hôtel?
    Puis, je me pointe au Pôle Emploi, me disant que des droits au chômage ou au RMI (eh oui mon brave, bosser en Europe théoriquement cela ouvre à seulement 3 mois d’indemnisation) devraient m’ouvrir des droits à la sécu, et là, 2ème choc: “A moins de retravailler en France 60 heures dans un mois, nous ne pouvons vous ouvrir des droits à l’indemnisation chômage.” Ah, OK, alors le chômage, je le touche seulement si j’ai déjà un boulot? Trop d’la balle…

    J’accepte les tuyaux, emails, liens vers les directives européennes, à vot’bon coeur! Pour les collectionneurs, je tiens à disposition une collection de réponses surréalistes de la DG “Recherche” de la CE.

  9. Résumé pour les paresseux:

    Pour améliorer la profitabilité des entreprises, il faut baisser le coût de travail. C’est simple, l’économie.

  10. Est-ce qu’un “choc de lucidité” succèdera aux “chocs d’offre” ? Poser la question, c’est déjà y répondre 🙁

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