« CHANGER LA VIE » OU LE PLUS DIFFICILE À IMAGINER, par Annie Le Brun

Billet invité.

A prendre connaissance du dernier « Temps qu’il fait » et de l’état des lieux qu’il révèle, comment ne pas être saisi autant par la gravité de la situation que par l’ampleur du pari fait sur ce qui n’a peut-être pas commencé mais qui serait pourtant en train de s’inventer ici, là, maintenant, ailleurs, en dehors des chemins balisés, que ce soit dans la solitude d’une adolescence ou à travers la solidarité informelle et néanmoins de plus en plus réelle de ceux qui refusent ce monde ?

De cette certitude que tout se tient, dépend, en effet, l’acuité du regard mais aussi la détermination à ne pas accepter l’inacceptable. Et ne le verrait-on pas à cause de la complexité de nos sociétés à laquelle il est justement fait allusion, oui, il y a un rapport entre l’affaire de l’extradition de Julian Assange et la fusillade de New York. Comme ce n’est pas sans lien avec le rapport qu’il y a entre le massacre des mineurs d’Afrique du Sud et les questions de régulateurs qui inquiètent aujourd’hui la banque Standard Chartered. Mais comme il y a aussi un rapport de tout cela avec la révolte et la condamnation des Pussy Riot aujourd’hui en Russie. Où qu’on se tourne, voilà que l’inacceptable commence à être perçu comme tel mais pas par les mêmes et pas de la même façon.

Ainsi, que ces trois filles, belles de leur insolence, aient eu le courage de s’en prendre, en toute connaissance de cause, au pouvoir et à l’église russes réunies aura été un feu de joie dans la grisaille de cet hiver 2012. Il faut voir la vidéo de leur intervention du 21 février dernier dans la cathédrale moscovite du Christ-Sauveur « haut lieu du renouveau orthodoxe en Russie », où, après leur prière à la vierge Marie pour « chasser Poutine », l’honneur du mâle en question se trouve d’abord défendu, avant l’arrivée de la police, par des sortes de sœurs converses, complétement affolées devant quatre jeunes diables déchaînés, en cagoules et collants bariolés. Et il me paraît très significatif que, contrairement à un certain nombre de jeunes gens et vraisemblablement au nom d’un sérieux politique décontenancé par un mélange d’humour et de radicalité, on n’aura pas mesuré l’enjeu de cette affaire, à savoir, comme le souligne un de leurs amis, l’artiste Oleg Koulik, que ces filles se retrouvent en prison, « parce que le pouvoir ne peut pas admettre qu’on critique l’Église, la seule institution qui, dans le cas d’une révolution, se lèvera pour sa défense ».

Pareillement, il ne me paraît pas indifférent que ces jeunes féministes, comme j’avais rêvé qu’on le fût il y a trente cinq ans, ont été condamnées à deux ans de camp par une juge. Comme il n’est pas indifférent qu’au même moment elles étaient soutenues par une splendide fille qui, torse nu et en signe de solidarité, aura abattu une croix à la tronçonneuse en quelques minutes. Comme il est encore moins indifférent qu’elles aient purement et simplement rigolé, à la lecture des attendus de leur condamnation.

En fait, féministes, écologistes, militantes de la cause homosexuelle, liées à des collectifs d’artistes contestataires …., si Nadejda Tolokonnikova, Ekaterina Samoutsevitch et Maria Alekhina sont coupables, c’est d’être RÉVOLTÉES, moins en tant qu’artistes qu’à vouloir, semble-t-il, « changer la vie », vraiment. Et c’est peut-être cela qui est ici difficile à imaginer, quand la plupart de nos artistes, champions de la subversion subventionnée se livrent à tous les détournements et recyclages possibles, pour en fin de compte chacun trouver sa place dans l’entreprise de neutralisation en cours. À l’inverse, on ne peut qu’être impressionné par la façon dont ces Pussy riot se seront réappropriées l’insurrection Punk, pour lui redonner la charge de révolte dont le marché du disque des années soixante-dix avait su immédiatement la dépouiller.

Et c’est sans doute pourquoi, après les avoir accusées d’« hooliganisme », on les aura finalement convaincues de « vandalisme » et d’« incitation à la haine religieuse », pour dépolitiser un propos qui ne se laisse pas réduire à telle ou telle idéologie. Dans ces cas-là, l’aberration des chefs d’accusation est toujours proportionnelle à l’inquiétude suscitée : il n’y a pas loin de « l’hooliganisme » au « cosmopolitisme » et le flou de la formulation cache toujours une partie de la « bête immonde. » De toute façon, la résonance internationale du procès est un signe. Quelque chose de cette révolte demande à être entendu.

Peu importe que telle ou telle vedette médiatique se retrouve à soutenir ces jeunes femmes. Pour ma part, je ne peux que m’en réjouir, au moment où le processus de domestication généralisée s’accélère, à voir les grands moyens adoptés pour réinjecter, par exemple à l’occasion des Jeux Olympiques, les valeurs d’asservissement que sont la famille, la patrie et la religion, celles-ci bien sûr présentées sous de nouveaux emballages.

Ce sont là autant de signes contradictoires que non seulement les structures de ce monde sont en train de lâcher mais aussi que peu à peu les choses finissent par apparaître à leur scandaleuse lumière, pour provoquer, comme en pointillé, ici, là, le refus de continuer à participer de ce jeu-là.

J’ai dit ailleurs que si la servitude est contagieuse, la liberté l’est aussi. Nous en sommes à ce point d’équilibre instable, où tout peut basculer d’un côté ou de l’autre. D’où l’importance de repérer tous les signes et nous ne serons jamais trop pour tenter de discerner ce qui advient. C’est pourquoi il me déplairait qu’on fasse fi de l’insaisissable jeunesse de cette révolte venant de l’Est. Pensez aux Provos, pensez aux Hippies, aux « aventuristes » de 68… il y aura toujours l’insolente beauté de ce qui commence. Aussi, quand bien même « en matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres », il se pourrait que tout débute avec le « retour du refoulé », mais ailleurs et autrement. Comme si chaque insurrection était riche de tous les rêves précédents encore à venir, c’est-à-dire comme si, à chaque fois, il s’agissait de jouer le Grand Jeu.

Il faut peut-être le savoir pour commencer à voir.

 

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144 réflexions sur « « CHANGER LA VIE » OU LE PLUS DIFFICILE À IMAGINER, par Annie Le Brun »

  1. Ah je n’avais pas vraiment fait attention au titre..
    « L’imagination au pouvoir », de loin le meilleur slogan de mai 68 et peut-être le seul à retenir.

  2. François78 vous pourriez m expliquer le pourquoi d un paragraphe sur , je vous cite le « renouveau de la spiritualité en Russie » en complement d un article sur la complicité de la maffia russe au pouvoir et celle de l eglise?
    Pas un mot non plus sur le prix des pommes de terre a moscou , françois , vous avez raison c’est incompréhensible !!
    L’ump et l affront national ( pour moi c’est du pareil au meme , l affront national etant juste un peu plus ouvert aux ouvriers, on ratisse plus large ) sont en pleine campagne entriste , ici !!

    1. Dès que j’aurai compris votre question, je ne manquerai pas de vous laissez réfléchir seul à la réponse.

      Sur les complicités, je crois que vous avez oublié le Dalai-Lama.

      Pas un mot sur le prix des pommes de terre, mea culpa. Pas un mot non plus sur la culture des huîtres et ses vicisssitudes actuelles. Où avait je la tête ?.

  3. Le tee-shirt de Nadejda Tolokonnikova dans le box des accusés :
    http://s1.lemde.fr/image/2012/08/17/642×321/1747172_3_c8e7_les-trois-pussy-riot-sont-reconnues-coupables_c5715e7f9d96f7fee2ad1745cb49f8ee.jpg
    Poutine, Franco, l’anti-fascisme d’extrême gauche et libertaire…
    http://nopasaran.samizdat.net/

    Même si je suis admiratif de leur cran, de leur courage et de leur combat, je trouve que la méthode employée (chanter une chanson punk révolutionnaire dans une église contre le pouvoir en place) appartient à un passé révolu… amha.

    1. la méthode employée (chanter une chanson punk révolutionnaire dans une église contre le pouvoir en place) appartient à un passé révolu

      Beaucoup de femmes russes sont encore très croyantes, et révèrent des icônes sur des sites collaboratifs à la pointe des technologies. Je ne crois pas que cela s’adressait aux hommes.

  4. Merci pour vos convictions.
    I y a en permanence un « entreprise de neutralisation en cours » , oui, oui !
    C’est le glacis de la normalisation, le permafrost des injonctions d’Etat…

    La formidable contestation de la fin des années soixante, son explosion culturelle et polymorphe, était alimentée en grande partie par le refus de la guerre du Vietnam, laquelle de manière éclatante – et très perturbante pour les jeunes générations éduquées dans l’idolâtrie des « libérateurs » américains -, démentait les prétentions de l’Occident au progrès et à la liberté.
    Et quand cette guerre s’arrêtera, tout rentrera dans l’ordre en six mois.

    Aujourd’hui, c’est la guerre économique ordinaire qui apparait de plus en plus pour ce qu’elle est, absurde, barbare, assassine, malgré les hauts-parleurs, les mercenaires en col blanc, les diplômés …respectueux.

    Le capitalisme se dé-légitimise à des yeux de plus en plus en nombreux.

    Le mensonge éclate, le roi est nu !

  5. Mai 68 du rêve au cauchemar.
    Je pense à une de mes amie qui était partie avec son mari (bac+3) dans les Cévennes dans l’idée de vivre hors système consumériste élever quelques chèvres pour vendre ses fromages sur les marchés et quelques moutons pour la viande d’agneaux.
    Elle me racontait qu’elle tombait toujours en dépression quant au printemps le camion venait chercher les agneaux que pour certains elle avait élevés au biberon.
    Dur aussi de s’intégrer dans un environnement paysan pour qui tout ce qui est  »étranger » est souvent méprisé.
    Son expérience communautaire quand elle devait défendre son sac de couchage et sa brosse à dents
    Sa fuite éperdue avec un gitan et les mille soleils que porte la jeunesse des cœurs
    Enfin quelques années après, semblable à un papillon aux ailes brûlées,
    c’est dans une entreprise multinationale où quelques uns de sa fratrie haut-placés qui lui ont évité de se retrouver à la rue.
    Une contradiction que seule la folie pouvait expulser.
    Paix à son âme.

  6. Au départ, j’étais simplement d’accord avec le texte, mais il me restait étranger, je n’arrivais pas à le faire mien ni à en discerner l’essentiel. Puis, à lire les commentaires sur le billet de Paul, LE RETOUR DE L’IMPRÉVU, j’ai fini par comprendre que les deux billets vont ensemble. Non parce qu’ils se complètent, – l’un dénonce le conservatisme tandis que l’autre fait l’éloge d’une révolte -, mais parce que, pris ensemble, ils signifient que l’heure n’est plus au conservatisme.

    Ce sont là autant de signes contradictoires que non seulement les structures de ce monde sont en train de lâcher mais aussi que peu à peu les choses finissent par apparaître à leur scandaleuse lumière, pour provoquer, comme en pointillé, ici, là, le refus de continuer à participer de ce jeu-là.

    Qu’y a-t-il à « conserver » de ce monde ? Strictement rien, la crise est en train de l’emporter, et les pouvoirs institués n’auront bientôt plus qu’eux-mêmes à sauver, comme le montre l’affaire des Pussy Riot. L’heure est à l’indignation, c’est l’attitude minimale que devrait avoir tout esprit informé et de bonne foi.

  7. Dans un autre texte vous vous en preniez violemment aux récupérateurs de 68 en particulier aux « nouveaux philosophes ». Il est étonnant et décevant que sur ce sujet des Pussy Riot, vous soyez alignés avec BHL. Je vous ai fait parvenir des informations ne passant pas la modération (heureusement) et qui en disent long sur les réelles motivations de ces femmes qui cherchent plus la gloire médiatique par tous les moyens qu’autre chose.

    1. On s’en fout des motivations de ces femmes. Un geste révolutionnaire, c’est bien plus que les motivations des acteurs. C’est les conséquences, la réaction du pouvoir, du peuple, etc.

      Mais me voilà en train de jeter des perles aux pignoufs.

  8. je viens de revoir à l’occasion d’un zapping la police sud-africaine tirer froidement dans une foule et abattre 32 noirs. et je me demande.

    je me demande ou demande à annie le brun pourquoi une telle bronca pour trois ménades et si peu pour ces mineurs?
    pourquoi une telle unanimité de la presse pour trois nénettes sans envergure et des informations éparses et vite oubliées concernant ces mineurs?

    le côté glamour?
    l’impression que la fraicheur de ces midinettes à la peau translucide faisaient craquer pas mal d’intellos qui s’ennuient, voire carrément neuneu: c’est quoi leur genre? punkette?
    c’est comme funzy c’est cool.

    ces mineurs revendiquaient de meilleurs salaires pour des vies entières de labeur.
    pas pour s’acheter une piscine, non, pour nourrir leurs enfants.
    c’est donc passible de mort.

    est-ce que l’indignation demandée nous dépasse?
    est-ce que nous sommes à tel point partie prenante du système que devant ces manifestations les plus violentes nous préférons détourner le regard… et sans complexe relayer une campagne de dénigrement anti-russe orchestrée par et pour les intérêts anglo-américains?
    en sommes-nous réduits à ça?

    une telle unanimité des médias pour une affaire aussi mineure que , émeute de chatte , ne montre qu’une seule chose: la volonté de certains d’éloigner l’europe de la russie. et que les féministes se rassurent, le jour où elles feront une émeute pour revendiquer quelque-chose de réellement important pour tous, ça sera moins glam’ ou poétique, madame le brun.

  9. Il y a aussi des Pussy Piot qui se sont fait interpeller dans la cathédrale de Cologne et qui risquent 3 ans de prisons…Bizarrement la presse n’en parle pas !

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