PIQÛRE DE RAPPEL : Complots et thèse du complot

Mon billet à ce sujet, publié ici le 16 septembre 2007.

C’est la deuxième fois que je procède de cette manière : le commentaire à un de mes billets vient d’abord, et je rédige le blog ensuite. L’ordre est un peu inattendu mais les choses se passent de la manière suivante : l’un de mes lecteurs a une très forte envie de me communiquer quelque chose et il me le dit à travers un commentaire, sans rapport évident avec le billet qui se voit ainsi commenter.

Cette fois–ci, ce sont les conspirations, les complots. Comme vous le verrez peut–être (en temps utile) dans un commentaire, le complot en question touche à l’attentat du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001. Personnellement, et à l’heure qu’il est, je ne pense pas qu’il y ait eu dans cet événement davantage que ce qu’en dit sa version officielle : je ne pense pas qu’il existe un mystère ni quant à ses responsables ni quant à leurs motifs. D’une manière générale, pour que la thèse d’un complot me retienne, il faut d’abord que je me convainque de l’existence d’un mystère, autrement dit, que je découvre ou bien que l’on attire mon attention sur une anomalie. Or, dans ce cas–ci, la version officielle me semble, jusqu’à preuve du contraire, complète et cohérente.

Dans un cas parallèle, les premières photos d’un astronaute américain sur la lune, l’ami, convaincu lui de l’existence d’un complot, avait fait preuve de persévérance et m’avait persuadé de la présence d’une anomalie : le rapprochement de deux des photos prouvait que les ombres portées ne pouvaient pas être dues à une source lumineuse lointaine – comme le soleil – mais devaient être causées par une source proche – comme un projecteur dans un studio. Cela ne suffit pas à me faire croire que les Américains ne sont jamais allés dans la lune, simplement que les « premières photos » de leur alunissage sont truquées. Pour quel motif ? Je n’en sais rien : désir d’anticiper l’événement en ayant des photos « déjà prêtes » ? Faible qualité des vraies photos ? Autre pépin ?

L’assassinat de John Kennedy est une autre affaire : les anomalies abondent et donc le mystère vous est offert tout chaud, tout rôti. J’ai aimé en particulier « JFK », le film d’Oliver Stone et je continue de prêter l’oreille à tout nouvel élément d’information. Il y a une quinzaine de jours, quelqu’un que l’on présentait comme un spécialiste du tir isolé, expliquait à la radio que le recul d’un fusil tel celui censé ayant appartenu à Lee Harvey Oswald, oblige à un certain réajustement sur l’objectif entre chaque décharge, ce qui interdit un rythme aussi rapide que celui des balles qui furent effectivement tirées. Grande fut ma surprise quand le reporter révéla l’identité de ce nouveau témoin à charge dans la thèse du complot : nul autre que le Président de la république cubaine, ayant ainsi trouvé un moyen d’occuper sa longue convalescence !

Les vrais complots existent bien entendu : il arrive que des gens se réunissent en secret et décident d’agir ensemble et dans l’ombre. Toutefois la vulnérabilité de la thèse du complot, c’est que son économie fait d’elle une explication par défaut tentante dans tous les cas envisageables. En effet, si l’on ignore une partie importante de la manière dont quelque chose fonctionne, il est extrêmement pratique de remplacer le bout d’explication manquante par l’action supposée de quelques hommes ou femmes résolus. Il est même possible, dans les cas où l’on ne comprend absolument rien du tout, de produire comme explication globale la volonté de quelques personnages déterminés, voire même celle d’un seul. On parle dans le premier cas de religions « polythéistes » et de religions « monothéistes » dans le second.

Si la chose que l’on cherche à expliquer est néfaste et que l’on nourrit du ressentiment à l’égard d’un groupe particulier, il est très tentant, du point de vue de l’affect, de supposer à la place du mécanisme réel – qui peut être extrêmement complexe – la conspiration d’un certain nombre des tristes sires en question. Ainsi les maux qui affligeaient la République de Weimar avaient plusieurs origines et il était beaucoup plus économique de leur supposer comme cause unique un complot tramé par les Juifs. Dans la crise que traversent en ce moment les États–Unis, personne à ma connaissance n’a formellement accusé les Chinois mais la promptitude avec laquelle la presse locale rapporte tout incident relatif à de la nourriture pour chat contaminée ou à la peinture au plomb utilisée dans la confection de marionnettes, m’inquiète énormément pour la suite. Les lecteurs de mon livre savent que la Chine a effectivement une part de responsabilité dans la crise mais rien que l’on puisse véritablement lui reprocher : en achetant de vastes quantités de Mortgage–Backed Securities elle a contribué à maintenir des taux d’intérêt américains très bas, soutenant la consommation des ménages et alimentant ainsi indirectement la bulle immobilière.

On aura compris que j’accueille avec une très grande prudence toute explication en termes de complot. J’avais eu l’occasion de réfléchir à la question de manière approfondie à l’époque où j’étais chercheur en intelligence artificielle. J’avais développé dans le cadre du laboratoire d’IA des British Telecom un logiciel intitulé ANELLA (Associative Network with Logical and Learning Abilities). Celui–ci apprenait en posant des questions et en stockant en mémoire sous forme d’un graphe les mots constituant l’explication. Il pouvait ensuite les réutiliser et produisait – en suivant un gradient d’affect – des raisonnements ayant une tournure logique. Or, j’avais découvert un moyen très simple de faire souscrire ANELLA à la thèse du complot, il suffisait que le graphe que constituaient ses connaissances ne soit plus entièrement connecté, l’obligeant à se dédoubler en deux graphes autonomes sans passage possible de l’un à l’autre. Toute explication était donc nécessairement locale puisque confinée dans l’un des deux graphes. Le point d’entrée déterminait à partir duquel l’explication serait produite. Celle–ci était alors éventuellement à l’emporte–pièces parce qu’elles ignorait certains éléments d’information dont elle aurait eu besoin mais qui étaient stockés dans l’autre graphe. Du fait de la lobotomie que je lui imposais, ANELLA était forcé de réinventer la thèse du complot ! (*)

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(*) Voir pour un exposé complet, Principes des systèmes intelligents (1990 ; à reparaître en octobre) pages 79 et 80, où je propose une explication en terme de graphes de la névrose et du rôle joué par la forclusion dans l’étiologie de la psychose chez Lacan.

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156 réflexions sur « PIQÛRE DE RAPPEL : Complots et thèse du complot »

  1. Voilà un fait indéniable, qui ne peut valoir d’être pris pour un théoricien du complot:

    Un fait avéré: « La banquise arctique fond à vue d’oeil. »

    Et pourtant tout le monde s’en fout ou préfère l’ignorer. Comme quoi il ne suffit pas qu’un fait soit vrai,
    pour qu’il soit pris en considération.

    Inversement il y a des faits pour lesquels on peut légitimement faire preuve de scepticisme quant à l’explication qui en est donnée, mais tout le monde prend pour argent comptant ce qui est dit.

    L’esprit humain en fait ne retient que se qui l’arrange, ce qui lui permet de rester dans un confort mental optimal.

    Voilà de quoi alimenter la réflexion, sur les concepts de vérité et de réalité.

    1. Sauf votre respect, bien entendu qu’on s’en fout que la banquise arctique fonde. Que voulez vous que l’on y fasse? Que l’on se gare à l’ombre pour ne pas utiliser la clim comme le préconisait la Bachelot? Que l’on organise des collectes pour récupérer la glace formée dans les congélateurs afin de reconstituer la couche de la banquise?
      Non, en fait on ne s’en fout pas mais il est dur de recevoir les tombereaux écolos de culpabilisation individuelle alors même que certains états ont refusé de signer le protocole de Kyoto qui pourtant ne casse pas trois pattes à un canard et que notre propre pays s’apprête à être saccagé avec la complicité des responsables de son administration pour exploiter une nouvelle source d’énergie génératrice de gaz à effet de serre (gaz et huile de schiste).

      1. Ce qui est en train de se passer au gouvernement, montre bien que l’écologie politique est et restera longtemps la danseuse entretenue des grands partis et du PS en particulier.

        Il est clair, si besoin était de le démontrer que la logique économique prime sur la logique environnementale, et ce d’autant plus que la récession, voire la dépression nous guette.

    2. Vous dites: « L’esprit humain en fait ne retient que se qui l’arrange, ce qui lui permet de rester dans un confort mental optimal. », on peut savoir d’où vous tenez cette ferme conclusion?

      Ce qui pourrait être interrogé, à mon sens, est davantage l’impact des messages (radios, télés, journaux, publicité…) sur notre capacité à apprécier, élaborer sur le monde qui nous entoure et à la construction (ou destruction) continuelle à laquelle nous collaborons en se faisant à notre tour les colporteurs de vérités institutionnalisées…
      La conscience est la clé des changements à venir. Conscience économique, comme sur ce blog où l’on s’attache à mettre à distance et questionner les infaillibles dogmes de la doxa économique. Mais conscience politique également lorsque l’on prend conscience des modes de domination politique de la « masse », domination qui découle du culturel mais surtout de l’économique (non partage des richesses).
      Conscience tout court, lorsque l’on s’aperçoit que l’on inter réagit quotidiennement avec ce qui nous entoure, que nous participons de ce qui nous entoure. Du coup, des choses apparemment infimes peuvent avoir des conséquences terribles.

      Bien à vous.

  2. pour jfk il s’agit plus que la carabine de type carcano est semi automatique et donc oblige à manier le verrou pour réintroduire une cartouche contenue dans le chargeur donc déstabilisant le tir à lunette……

    donc c’est vrai que c’est assez étonnant un tir d’une telle précision sur une cible mobile

  3. Je ne sais pas si quelqu’un l’a déjà faite et a déjà été censuré pour ça mais voila :
    Que penser de la théorie selon laquelle l’attentat commis le 11/09 aurait été perpétré par un groupe de terroristes islamistes complotant contre les intérêts des Etats Unis d’Amérique?

    Pour aider à la décision je précise que l’on a retrouvé le passeport de l’un de ces terroristes au sommet du tas de décombres de l’une des trois tours effondrées.

  4. Il est souvent difficile de différencier un complotiste d’ un opportuniste…..
    On peut remarquer que le l’ opportunisme demande moins d’énergie et d’investissement…pour les memes bénéfices .

  5. source: wikipédia

    Hypothèse:

    Une hypothèse est une proposition ou une explication que l’on se contente d’énoncer sans prendre position sur son caractère véridique, c’est-à-dire sans l’affirmer ou la nier. Il s’agit donc d’une simple supposition, appartenant au domaine du possible ou du probable.

    Une fois énoncée, une hypothèse peut être étudiée, confrontée, utilisée, discutée ou traitée de toute autre façon jugée nécessaire, par exemple dans le cadre d’une démarche expérimentale.

    Une hypothèse destinée à être travaillée ou vérifiée est désignée par l’expression « hypothèse de travail » ; au contraire, une hypothèse utilisée sans intention de la vérifier (pour des raisons sentimentales, religieuses ou politiques par exemple) constitue un postulat.

  6. Le truc rigolo que tout le monde oublie, c’est que « complotiste », « conspirationiste », « théorie du complot » sont des concepts inventés pour le « debunkage » des évènements du 11 septembre 2001.
    Ça n’existait pas avant.
    Comprenne qui pourra.

    1. « Les monstres » qui soutiennent la cause de Dreyfus.

      Ces documents appartiennent à une série de caricatures datant des années 1899/1900 et visant à prouver l’immoralité de la cause dreyfusarde. Cette collection s’intitule le Musée des Horreurs. Les planches n°4 et n°6 représentent respectivement Emile Zola et Alfred Dreyfus.
      Ces dessins échappent aux représentations caricaturales classiques de l’époque car les visages des personnages ne sont absolument pas déformés et sont même d’une précision étonnante. L’auteur, Victor Lenepveu, désire que ses lecteurs identifient au premier regard les personnages. Cette véracité dans les portraits s’accompagne en revanche d’un dessin monstrueux des corps. Zola est assimilé à un porc tandis que Dreyfus l’est à un serpent. Il faut y voir l’influence de phénomènes très en vogue en Europe à l’époque puisqu’une dizaine d’années plutôt, en Angleterre, Joseph C. Merrick, autrement connu sous le nom d’Elephant Man, était un phénomène de foire, exposé contre rétribution. Lenepveu veut faire entrer les Dreyfusards dans un panthéon de monstres, le Musée des Horreurs.
      Le dessin de Zola évoque une posture scatologique puisqu’il badigeonne de « caca » la carte de France et qu’il est assis, dans une auge, sur une pile de quelques uns de ses romans. La précision du dessin permet au lecteur de saisir le message : Zola n’écrit pas ses œuvres, il les produit d’une manière beaucoup moins noble… Ses textes peuvent même avoir une autre utilité que celle de la simple lecture. Sur la deuxième carte postale, Dreyfus est la tête principale d’un serpent. Cet animal représente dans la tradition chrétienne le pêché : il est donc un agent du malin, sa culpabilité malgré la grâce présidentielle ne fait aucun doute. Cette créature symbolise un danger multiple. Pour le combattre, il ne faut pas hésiter à employer la violence comme le suggère l’épée plantée dans sa queue. Cette arme évoque d’ailleurs le caractère chevaleresque voire médiéval, de la lutte antisémite.

      http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=789

  7. Et Massoud, qui se rappelle de lui, au milieu de tout ce tapage conspirationniste ? C’est pratique pour la France et l’UE, de l’avoir oublié. Tiens, c’est le moment d’avoir une pensée pour Christophe de Ponfilly.

  8. Cher Paul
    Vous êtes encore une fois trop indulgent et « faible » avec les trolls et autres conspirationnistes, notamment dans cette partie: « Dans un cas parallèle, les premières photos d’un astronaute américain sur la lune, l’ami, convaincu lui de l’existence d’un complot, avait fait preuve de persévérance et m’avait persuadé de la présence d’une anomalie : le rapprochement de deux des photos prouvait que les ombres portées ne pouvaient pas être dues à une source lumineuse lointaine – comme le soleil – mais devaient être causées par une source proche – comme un projecteur dans un studio. »

    Sur ce sujet, cf l’émission de Discovery Channel (http://www.dailymotion.com/video/xa1hda_mythbuster-special-l-homme-sur-la-l_webcam), qui montre bien via une reconstitution minutieuse qu’une même source lumineuse peut tout à fait produire des ombres portées non parallèles, pourvu que la topographie du terrain soit accidentée, ce qui est le cas de la lune.

    Ne vous laissez pas tenter par le côté obscur, même pour de « bonnes causes », on n’en revient jamais …

  9. quand on n’a rien à cacher, c’est sûr qu’on plote…
    tout bêtement, si tout était clair dans les jeux troubles, ça mettrait des agents au chômage, et les frontières , les murs et barrières, les motifs des guerres, que deviendraient ils ? que deviendrait cet amour … de la guerre ?
    c’est comme si l’aspic se transformait en lombric.

  10. Beaucoup moins récent que ces derniers complots …

    On ne peut pas comparer les photos prises sur terres et les photos prises sur la lune, de par le phénomène de diffraction de la lumière dans l’atmosphère (ou l’air ambiant), élément totalement absent de la lune.

    Et au temps du vol sur la lune, les USA avaient un ennemi juré, l’URSS, qui n’a pourtant jamais crié lui, à la supercherie. Pourquoi ça ? à cause d’un phénomène physique « tout bête » : la triangulation. Il n’y a pas beaucoup de lieu situé à 380.000 km de la terre.

    De la à dire que la complotophilie soit l’apanage des ignorants …
    A ne surtout pas confondre avec le scepticisme, qui est plus une discipline intellectuelle, mais qui hélas, n’est pas à la portée de tout le monde.

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