PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 10 (II), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Pour que le modèle de la mémoire soit plausible par rapport à ce que nous savons de la constitution du cerveau et de ce que nous révèlent ses dysfonctionnements dans l’aphasie, l’approche classique en IA des « réseaux sémantiques » : mots attachés aux sommets d’un graphe, relations entre eux représentées par des arcs, doit être inversée : il faut recourir au « dual » d’un tel graphe, où les mots seront attachés à des arcs, et autant d’arcs qu’il existe d’usages possibles de ce mot.

Le dual d’un graphe

Le choix qui a été fait pour ANELLA a donc été d’inverser le mode de représentation classique en matière de réseaux sémantiques et d’utiliser les arcs pour représenter les éléments (antécédent et conséquent) des enchaînements associatifs, et de réserver les sommets pour un autre usage. La démarche suivie consistait donc – par rapport à la démarche classique – en une inversion des sommets en arcs et des arcs en sommets. Lorsqu’il s’agit comme ici de graphes, une telle inversion équivaut à la construction du « dual » d’un graphe.
 Il existe en fait pour un graphe donné de nombreux types possibles de duaux.
 La forme de dual nécessaire pour le type de représentation recherché exigeait :

a) qu’il privilégie l’enchaînement associatif, c’est-à-dire une séquence « sommet/arc/sommet » dans un réseau sémantique, pour le transformer en séquence « arc/sommet/ arc » dans un réseau mnésique ;

b) que le passage au dual génère automatiquement la distribution du signifiant en la multiplicité des enchaînements associatifs où il s’inscrit (il serait sans intérêt évidemment qu’il faille entrer « à la main » dans le système, « pomme entre poire et prune », « pomme entre Adam et Ève », et ainsi de suite).

Or, les mathématiciens n’avaient jamais décrit un objet possédant les propriétés que nous en exigions. Il a donc fallu formaliser un nouvel objet mathématique qui fut dénommé P-Dual d’un graphe.

Croyance et savoir

Arrivés au point où nous en sommes, nous disposons d’un modèle de la mémoire d’un système intelligent – naturel ou artificiel : le réseau mnésique. À quoi ressemble ce modèle? C’est un ensemble de sommets et d’arcs orientés, ceux-ci représentant des signifiants, des mots. Au départ, le réseau n’existe pas : il n’y a ni sommets ni arcs et la question se pose de l’inscription sous forme d’arc, d’une première trace mnésique qui agira comme « germe » pour l’inscription d’autres traces. Un peu comme lorsqu’il s’agit de faire grossir un cristal : il faut au départ un point d’attache, une parcelle de la même substance ou une simple impureté qui puisse servir de support. Ce point d’attache, quand il s’agit d’un être humain, ne peut pas être déjà un signifiant, il faut qu’il vienne d’ailleurs et il nous semble que ce n’est pas sans raison que les mots pour « mère » se ressemblent dans la plupart des langues et ne se distinguent pas beaucoup de la petite musique que fait le nourrisson lorsqu’il « fredonne », la bouche fermée sur un téton (*). À partir du « mmemme », d’autres signifiants vont pouvoir venir s’« arrimer » en enchaînements associatifs.

Petit à petit, le « germe » s’enrobe à la suite des connexions qui s’établissent entre les éléments préexistants et les signifiants nouvellement inscrits. Tout réseau mnésique a donc une histoire qui est celle de ses « enrobages » successifs : l’ordre dans lequel l’inscription des signifiants s’est faite et les connexions qui se sont établies. Tout réseau a un centre et une périphérie, et cette organisation reflète son histoire : le centre est nécessairement « primal », originaire, et la périphérie récente.
 Dans la représentation du réseau à l’aide d’un P-Dual, un signifiant dont les arcs-représentants se multiplient a tendance à faire « pelote de laine », et cette image suggère de manière adéquate le fait que les traces mnésiques centrales, anciennes, deviennent difficilement modifiables. Cette résistance au changement correspond assez bien à l’idée que l’on se fait des « croyances profondes » d’une personne : les opinions dont elle dira qu’elle croit « en » elles. De ce point de vue, tout germe d’un réseau mnésique est automatiquement un germe de croyance, et les signifiants qui y apparaissent correspondent assez bien à ce que Lacan appelle les «signifiants-maîtres» (voir le chapitre 12). À l’opposé, les inscriptions périphériques, peu connectées, faciles à modifier, correspondent bien à ce qu’une personne appelle « son savoir » : les opinions qu’elle est prête à abandonner pour peu qu’on lui apporte la preuve de leur fausseté.

Nous montrerons plus loin que les expressions « croire que… » et « savoir que… » sont d’un usage avant tout dialectique parce qu’elles servent à exprimer les divers degrés d’adhésion possibles d’un locuteur à son propre discours. Ceci n’enlève rien au fait que la distinction qu’établit la langue entre « croyance » et « savoir » est pertinente et utile. Dans la conception classique, le savoir est certain, tandis que la croyance est incertaine. Pourtant, cette conception est battue en brèche par deux faits d’observation : premièrement qu’un individu conserve en général sa croyance, même quand il est confronté à son démenti empirique indiscutable, deuxièmement, qu’un individu est prêt de façon permanente à réactualiser son savoir à la lumière d’informations plus complètes ou plus exactes.

On peut considérer de manière opérationnelle qu’au sein d’un réseau mnésique, le savoir regroupe les signifiants dont l’inscription est périphérique et qui peuvent par conséquent être aisément supprimés, et éventuellement remplacés par d’autres, sans que l’économie générale du réseau ait à en souffrir. La croyance au contraire est d’inscription centrale et seulement modifiable de manière « catastrophique » : par la conversion, qu’il faut considérer alors comme modification des connexions existant entre les éléments qui sont chronologiquement les premiers du réseau. La conversion s’observe bien entendu chez les êtres humains, généralement au prix d’une consommation énergétique tout à fait considérable (**), il est crucial qu’un système intelligent puisse procéder de même.

Soit donc comme référence pour ce qui va suivre, le réseau mnésique, proposé ici comme une modélisation valide de la mémoire humaine.

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(*)  Jakobson écrit dans « Why “Mama” and “Papa”? » : « Les activités de succion d’un enfant s’accompagnent souvent d’un léger murmure nasal, seule émission phonique productible lorsque les lèvres sont pressées contre le sein maternel ou le biberon et que la bouche est pleine. Cette réaction phonatoire à l’allaitement est reproduite par la suite à titre de signal anticipé de nourriture à la simple vue de celle-ci, plus tard, comme manifestation du désir de manger, ou même, plus généralement, comme expression de mécontentement et d’attente impatiente de la nourriture manquante ou de la nourricière absente, et finalement de tout souhait non gratifié. » (Jakobson 1969 : 127.)

(**)  Dans un article tout à fait remarquable, Beirnaert décrit de cette manière la conversion d’Ignace de Loyola qui s’accompagne d’une période prolongée de catatonie (Beirnaert 1957). Il est évidemment essentiel pour tout processus d’apprentissage que non seulement le contenu de la mémoire puisse être modifié, mais qu’aussi ces modifications puissent conduire à des restructurations globales, à savoir que des structures périphériques puissent devenir centrales, ou inversement; autrement dit que les «germes de croyance» changent de localisation. Le mécanisme que Freud a appelé Nachträglichkeit (« après-coup ») renvoie à de telles restructurations : « … je travaille sur l’hypothèse que notre mécanisme psychique s’est établi par stratification : les matériaux présents sous forme de traces mnésiques subissent de temps en temps, en fonction de nouvelles conditions, une réorganisation, une réinscription. » (Freud 1956 : 153 ; traduction remaniée par Laplanche & Pontalis 1968 : 34.) La Nachträglichkeit constitue donc le prototype de tout mécanisme de conversion, de toute modification radicale d’un « germe de croyance » (cf. Jorion & Delbos 1985b : 245).

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14 réflexions sur « PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 10 (II), réédition en librairie le 23 novembre »

  1. AU sujet de (**), s’agit-il de modification de mémorisation ou modification d’états de consciences inclus/intégrés, puisque qu ‘il est précisé en bas de billet (**) : (…)« … je travaille sur l’hypothèse que notre mécanisme psychique s’est établi par stratification : les matériaux présents sous forme de traces mnésiques subissent de temps en temps, en fonction de nouvelles conditions, une réorganisation, une réinscription. » (Freud 1956 : 153 ; traduction remaniée par Laplanche & Pontalis 1968 : 34.) La Nachträglichkeit constitue donc le prototype de tout mécanisme de conversion, de toute modification radicale d’un « germe de croyance » (cf. Jorion & Delbos 1985b : 245).
    Passer d’un système de mémorisation à celui de réminiscence artificiel serait-il le but de l’opération?
    Une affaire bien étrange, quelle étrangeté de l’être-té!

  2. Je crains que nous nous acheminions au gré de ces Principes des systèmes intelligents, à l’exhumation de principes mécanistes, non dépourvus de cohérence certes, mais dont l’efficacité opérationnelle est nulle.
    Vouloir traiter des problèmes complexes avec de tels outils ou concepts est inatteignable.

    Contemporain ou presque de l’ouvrage de Jorion, très dans l’air du temps en 1989, le programme du MITI japonais ICOT engloutissait des milliards de yens en pure perte, sur des sujets traitant de l’intelligence artificielle et des ordinateurs de la 5ème génération.
    La course aux subventions qui en découla dans le monde occidental, fut à l’origine de la bulle internet qui suivi.

    La Nature est un temple où de vivants piliers
    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l’observent avec des regards familiers.

    Beaudelaire (Correspondances)

      1. Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles,
        un jour l’âme d’un vigneron commentait dans un blog d’ivoire,
        de Bacchus à Dionysos nous dansons en robe de vermeil,
        car ce soir nous ne mettrons pas la ciguë au pressoir.

        demain sera un autre jour (emprunté à FL)

      2. Une bougie????

        Un phare oui … et il en cite quelques uns:

        Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
        Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
        Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
        Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

        Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
        Où des anges charmants, avec un doux souris
        Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
        Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,

        Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
        Et d’un grand crucifix décoré seulement,
        Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
        Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

        Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
        Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
        Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
        Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

        Colères de boxeur, impudences de faune,
        Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
        Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
        Puget, mélancolique empereur des forçats,

        Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
        Comme des papillons, errent en flamboyant,
        Décors frais et légers éclairés par des lustres
        Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

        Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
        De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
        De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
        Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

        Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
        Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
        Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
        Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

        Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
        Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
        Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
        C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

        C’est un cri répété par mille sentinelles,
        Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
        C’est un phare allumé sur mille citadelles,
        Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

        Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
        Que nous puissions donner de notre dignité
        Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
        Et vient mourir au bord de votre éternité !

        Idle pour pénitence vous m’en brulerez un de cierge.

      3. merci kercoz !

        Kercoz 12.11.2012 Sublime ! emission a conserver ….Il faut réinviter Mr Lissarague …un tel Charisme devient rare .

  3. Merci de ces chapitres. A propos d’un passage.
    « Dans la conception classique, le savoir est certain, tandis que la croyance est incertaine. Pourtant, cette conception est battue en brèche par deux faits d’observation : premièrement qu’un individu conserve en général sa croyance, même quand il est confronté à son démenti empirique indiscutable, deuxièmement, qu’un individu est prêt de façon permanente à réactualiser son savoir ».
    Ce pourrait être une explication de la stabilité relative des idéologies et partis politiques malgré la crise. Ce n’est que quand des ruptures sociales (Allemagne 1932 32% de chômeurs, 32% de voix au parti nazi) ou sociétales (méga corruption avérée de la D.C. et du PSI vers 90 et quasi disparition de ces partis) arrivent que le système des partis politiques se recompose: cas de la Grèce aujourd’hui.

    1. un individu conserve en général sa croyance, même quand il est confronté à son démenti empirique indiscutable

      Il me semblerait plus exact de dire que dans la vie ordinaire les humains se satifont de l’accumulation d’un grand nombre de croyances contradictoires et ne sont que fort peu gēnés qu’elles soient incompatibles avec leur savoir.

      Les exemples sont innombrables, du soleil qui continue à tourner autour de la terre en même temps que la terre autour du soleil jusqu’à la cohérence de la politique du Président avec les principes sur lesquels il croit la fonder.

      Un autre obstacle dans le mēme style est l’ambiguïté inévitable de tous les phases qui nous servent à décrire les choses et nos idées à leur propos: Umberto Eco a écrit plusieurs centaines de pages sur les tentatives répétées de créer une langue parfaite, les très nombreux philosophes et autres savants qui s’y sont esssayés au cours des siècles ayant tous lamentablement échoué. Pour cette mēme raison la traduction automatiqueest me semble condamnée à ne pas beaucoup dépasser son niveau actuel…

  4. RPLMAN.DOC :

    « The fundamental structure in RPL is the object. Any object consists of a pair: the prologue address and the object body.
    +—————+
    | -> Prologue |
    +—————+
    | Body |
    +—————+
     »
    (…)

    « An object is either atomic or composite. A composite object is either null or non-null; a non-null composite has a head which is an object and a tail which is composite. »

    Bref, c’était le langage des calculatrices HP 48/49 de la grande époque, autour des années 90. J’aime bien ce langage car il est moins séquentiel que le Qbasic, ce ne sont pas des lignes de code, au contraire le programme remonte en une seule ligne le long du stack (de la pile) comme un serpent, et il est compris entre deux très belles parenthèses {…} . L’unité, l’entête vaut pour l’organisme entier. Voilà une belle analogie pour l’unité corporelle, mentale… langage qui se réalise en entités, en organismes, au lieu d’être ouvert à tout vents.

    Après m’être bien emmêlé les pinceaux aujourd’hui avec avinsynth, je me disais qu’il fallait toujours faire attention à l’entête (the header) comme on dit, au début de ce qu’on lit pour savoir ce qu’on lit. Le prologue… qui est une coordonnée du système cognitif actuel et parfois oublié.

    Autre chose, en extrapolant Kant, concrètement, on n’avance que si l’on est capable de mettre en place un dispositif expérimental de préférence simplifié. A un moment donné, je n’ai pas d’idées sur ce que je dois faire, la seule chose que je suis capable de faire est d’imaginer une situation simplifiée sur laquelle je vais réaliser des tests, et apprendre.

    1. @Liszt . fr :
      //// on n’avance que si l’on est capable de mettre en place un dispositif expérimental de préférence simplifié. A un moment donné, je n’ai pas d’idées sur ce que je dois faire, la seule chose que je suis capable de faire est d’imaginer une situation simplifiée sur laquelle je vais réaliser des tests, et apprendre. ////

      Justement c’est y pas avec cette calculette que Lorenz ( L’ autre ) , a mis en évidence la « sensibilité extreme aux variables d’entrée  » des equa complexes ……du fait que par itération il a rebalancé les résultats précédents affichés et constaté une divergence rapide d’ avec ses essais antérieurs , …du fait que la calculette affiche 5 décimales et bosse avec 7 …..?
      Prigogine disait qu’il fallait refuser la simplification et accepter la complexité mathématique .

  5. Je suis de plus en plus convaincu qu’il y a une profonde analogie entre germe biologique, germe de croyance et … germe de fonction différentiable. Thom traite de tout ça. L’ennui est que mes connaissances en linguistique, en biologie, en psychanalyse et en maths sont largement insuffisantes…

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