MISÈRE DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE, sur Critiques Libres

Un compte rendu par Saule sur le site Critiques Libres.

[…] Certains passages sont tout à fait surprenants : on voit que des modèles mathématiques dont l’inexactitude est avérée sont malgré tout utilisés car (1) Aussi longtemps que tout le monde dispose de la même information, ce n’est pas grave, la sacro-sainte concurrence et la symétrie de l’information est respectée (2) Pire, parfois les erreurs sont incorporées dans le modèle pour « corriger » le biais et tenir compte du marché : en gros, ce que dit le marché est alors dogmatiquement affirmé comme vrai et la formule adaptée. Ça peut paraître bizarre, mais c’est très bien illustré avec la célèbre formule de Black and Scholes qui est utilisée pour valoriser les options (produit dérivé), et à titre personnel ça m’a choqué car j’avais fait ma thèse d’université sur ce modèle mathématique (fin de la parenthèse). En outre, et on l’a bien compris avec les scandales bancaires et l’affaire Fortis en Belgique, les modèles mathématiques utilisés échappent au contrôle du « management » (en fait bien peu de personnes sont capables de les comprendre, et d’une manière générale dans une entreprise bien peu de personnes comprennent ce qu’on attend d’elles exactement). […]

Mais l’analyse de la pensée économique ne se limite pas à la dénonciation de ces modèles mathématiques ou scientifiques appliqués de manière indue à un système humain. Il y a des passages très intéressants sur la formation des prix aussi (l’auteur n’est pas toujours d’accord avec Marx d’ailleurs), sur la doctrine néo-libérale dont le chantre fût Hayek (un auteur largement critiqué par les théologiens de la libération à l’époque de la guerre entre les néo-libéraux purs et durs et les partisans d’une économie sociale).

En résumé, c’est un bon ouvrage de vulgarisation, pas trop compliqué et qui tient une bonne place dans l’arsenal des outils de la pensée contre le capitalisme, au côté de la critique philosophique de Arnsperger (mon maître à penser dans ce domaine) et la critique théologique (plus marxiste) des théologiens de la libération. Pour ce qui est de la critique de la pensée économique, l’analyse de Jorion est totalement pertinente quoique « vulgarisatrice » et pas novatrice. L’absurdité du concept d’homo oeconomicus avait été magistralement analysé par des théologiens de la libération (Idolâtrie du marché). L’auteur propose des solutions concrètes, qui s’apparentent à du bon sens. Vous pouvez les trouver sur son blog.

 

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19 réflexions sur « MISÈRE DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE, sur Critiques Libres »

  1. Un bel encouragement pour vous, M. Jorion!
    Concrètement, une fois ces calculs mathématiques classés soit dans le dogmatique, soit dans l’absurde, on fait quoi?
    Le pragmatisme consisterait à reconstruire à partir des initiatives locales qui semblent prometteuses, de les faire connaître, d’éduquer les gestionnaires autrement. D’Ardelaine, à Mondragon, en passant par Moulin Roty, de Dardesheim à Montricourt, les pistes ne manquent pas.

  2. Hors sujet : le doigt du sage qui montre la lune
    M Jorion, Il semble qu’aucun de vos livres ne parait en ebooks ; il en est de même pour la plupart de vos indications bibliographiques.
    Le milieu de l’édition freine-t-il ce type de diffusion ?et pourquoi ; cela me rappelle le début des livres de poche !

  3. J’en profite pour montrer en quoi le mathématicien/philosophe René Thom voit la misère de la pensée économique actuelle:
    « En tant que technologie l’économie a deux sciences d’appui: la sociologie et la mathématique […] Il s’agit d’une discipline « nocturne » car la motivation des agents économiques procède plus du rêve que de la rationalité; or elle veut prévoir leur comportement à l’aide d’algorithmes empruntés aux disciplines d’éveil, comme la théorie mathématique des jeux. C’est ce paradoxe qui la condamne à l’impuissance. » Classification des sciences et techniques, Apologie du logos.

    NB: Thom distingue les mathématiques de la maîtrise (celles dont il est question ici) et les mathématiques de l’intelligibilité (son truc).

    1. La science économique n’existe pas.
      La « pensée » économique n’existe pas.
      Ce qui existe c’est une idéologie, « base de la pensée d’une société de classes, dans le cours conflictuel de l’histoire (…) »

      1. Je suis d’accord avec vous. Il n’y a pas de « science économique », dans la mesure où les mêmes ingrédients d’une pensée donnent des résultats qui diffèrent en fonction de milliers de données qui ne sont pas pris en compte par cette soi-disante science.
        C’est bien pourquoi il est plus qu’urgent d’asservir l’économie au social, et non le contraire.

      2. Je suis bien d’accord. Je pense que l’économie est une idéologie malgré le fait qu’elle se présente comme une science (ce qui est nécessaire pour légitimer les inégalités et la pauvreté d’une bonne partie de la population). Le capitalisme est une manière (perverse) de vivre sa vie d’être humain, c’est une manière de vivre qui nous persuade qu’il est normal (et même bon) d’être égoïste (on utilise le terme « indivualiste », pour tourner un défaut en qualité), d’écraser l’autre (la « saine » compétition). Ce qui nous fait vivre dans un esprit de compétition permanent, encourage les rapports de domination / soumission au travail, rend les gens anxieux et dépendant du succès matériel (qui rempli une fonction de reconnaissance sociale), etc.

      3. Cette idéologie a reconstruit le monde à son image et cette « matérialisation de l’idéologie qu’entraîne la réussite concrète de la production économique autonomisée, dans la forme du spectacle, confond pratiquement avec la réalité sociale une idéologie qui a pu retailler tout le réel sur son modèle. »
        Guy Debord, La Société du Spectacle (1967), thèse 212.

  4. @ Marlowe

    Thom ne parle pas de science économique mais de technologie (pour lui une technique s’appuyant sur une ou plusieurs sciences). Quant à savoir s’il existe une pensée économique (de préférence non misérable), adressez-vous directement à PJ.

    Je trouve sa citation particulièrement bien adaptée au modèle de Black et Scholes. On peut également y déceler que la sociologie est une discipline nocturne alors que la mathématique (de la maîtrise) est une discipline d’éveil. Ce n’est pas, dans l’esprit de Thom, faire offense aux sciences humaines. Au contraire: « Les topologues [maths de l’intelligibilité] sont les enfants de la nuit, les algébristes [maths de la maîtrise] manient le couteau de la rigueur avec une parfaite clarté. »

    1. Quant à savoir s’il existe une pensée économique (de préférence non misérable), adressez-vous directement à PJ.

      Cela fait déjà très longtemps que je sais que la pensée et la science économiques ne sont qu’une idéologie (voir en 5)
      Quant à la sociologie, elle n’est qu’une pseudo-science de l’ennemi, autrement dit un fragment de l’idéologie.
      Vous connaissez Thom et je connais Debord.

  5. l’analyse de Jorion est totalement pertinente quoique « vulgarisatrice » et pas novatrice

    Depuis longtemps je pense que Jorion est un grand vulgarisateur, alors pas de guillemets pour lui ! Et il n’est pas très novateur, certes, mais sur l’argent et la spéculation il l’est à tel point que personne ne lui a encore emboîté le pas.

    1. Sans oublier la formation des prix…

      la formation des prix est déterminée par l’ordre politique bien davantage que par des contraintes d’ordre économique, le retour à Aristote constitue, en réalité, une radicalisation de l’approche de Marx.

      Paul Jorion, Le Prix, Ed. du croquant, 2010, p. 11

    2. @ Crapaud Rouge
      + 1
      c’est le « quoique » qui pose problème en fait
      ce sont probablement les bons vulgarisateurs qui manquent le + à la démocratie actuelle

    3. Pour moi PJ a une cohérence de pensée transdisciplinaire. C’est ça qui fait sa force et son intérêt dans un monde de spécialistes soi-disant experts.

  6. Pour moi PJ a une cohérence de pensée transdisciplinaire. C’est ça qui fait sa force et son intérêt dans un monde de spécialistes soi-disant experts.

    +1

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