LE REPAS DE PAYSANS, par Pierre Chavant

Billet invité

Merci Paul Jorion pour votre travail remarquable, qui a modifié ma lecture du « Repas de paysans » de Louis Le Nain.

Repas de Paysans

La manière dont Louis Le Nain figurait au XVIIème siècle la réalité sociale du microcosme d’une exploitation viticole dans le tableau « Repas de paysans » me parait intéressante à considérer dans le contexte des critiques proposées ici concernant votre livre « Misère de la pensée économique ». Qu’il s’agisse du texte d’Humbert ou surtout de celui de Saule, qui donne un lien vers une présentation de la « théologie de la libération ».

Louis Le Nain fait les portraits psychologiques de trois figures sociales engagées dans une structure de production qui lui est contemporaine : le journalier ou paysan sans terre à droite, le métayer vraisemblablement à gauche, et le propriétaire du vignoble au centre, ont chacun un visage révélateur de « la façon dont l’individu vit le fait d’être à la place [sociale] qu’il occupe ». Le « va-nu-pieds » est « pauvre en monde » (selon la formule que propose Heidegger pour l’animal), et le visage du vigneron de gauche conviendrait tout à fait à dépeindre cette « sobriété gourmande » préconisée aujourd’hui par Paul Ariès : il savoure le produit de son travail dans sa vraie « valeur d’usage ». Valeur mesurable au seul niveau de la perception, avant tout concept. Au centre, le personnage dominant, qui nous donne à apprécier la belle qualité colorée d’un vin de type « clairet » est seul à porter son regard au loin, au-delà du personnage de droite, hors du microcosme de ce mode de production, hors du cadre du tableau, et donne ainsi à constater le juste dans l’injustice que constitue son rôle de propriétaire de l’exploitation : sa rente de propriété consiste à transformer la valeur d’usage d’un produit de qualité en valeur d’échange ailleurs, dans un monde plus ouvert, sur le marché. Mais c’est de manière ambivalente que nous sommes dans un rapport d’équilibre du juste et de l’injuste dans ces trois situations des protagonistes, grâce à l’éthique chrétienne qui donne à croire que si le « juste pour les uns est un ou plusieurs crans en dessous du juste des autres », c’est là une épreuve commune à tous les humains en vue du Salut de l’âme individuelle. Ici le pain, le vin, et la symbolique nappe blanche posée sur ces planches qui ne font pas une table concrète (le dégustateur est assis sur un tonneau), font référence à un moment symbolique de partage, connotant – sur un tout autre plan que celui de l’homo œconomicus – le Repas à Emmaüs, et l’Eucharistie, c’est-à-dire soumettant les relations sociales antagonistes entre des gens qui se connaissent et peuvent s’estimer en propre, au tribunal d’une religion commune régulant les comportements.

Le propriétaire offre le vin au va-nu-pieds : le tableau est contemporain de Saint Vincent de Paul et de ses œuvres charismatiques en faveur de ceux qui à l’époque vivaient en dessous d’un seuil de pauvreté reconnu comme chrétiennement inacceptable. Mais il est également révélateur du moment historique où va apparaître comme nécessaire, pour justifier les disparités sociales amplifiées par les nouveaux moyens et rapports de production dans l’industrialisation et le commerce international naissants, d’ériger bientôt en dogme l’idée que c’est l’intérêt privé qui donne la maîtrise du bien public. D’où les thèses libérales qui vont s’élaborer et qui ont cours encore aujourd’hui. L’instant de ce glissement possible de l’appréciation qualitative à la mesure purement quantitative est également sensible dans ce tableau, lorsque le maître de la vente sur le marché « au juste prix » tombe dans l’illusion de penser que « parce qu’il réalise le fruit de la récolte, c’est lui qui sème ». Illusion que dénoncera Jean Jaurès, et qui n’est pas pour rien dans l’idolâtrie de la Croissance, seule ouverture acceptée vers quelque concession en faveur des plus pauvres.

 

Partager :

123 réflexions sur « LE REPAS DE PAYSANS, par Pierre Chavant »

  1. Bravo
    Pierre Chavant pour le commentaire. Celui-ci est magistralement exécuté avec la maestria que l’on connnait: surtout concernant les rôles et les les fonctions chez les paysans au Grand-S!ècle (voir les études un peu dépassées de Jean-Louis Flandrin ainsi que Philippe Ariès pour ce qui est relatif à l’iconographie et à la symbolique des fonctions)..
    Egalement le résumé d’histoire économique que tu nous soumets avec la projection vers le présent: valeur d’usage/valeur d »échange ! Le qualitatif transformé par la »main invisible » en quantitatif ! Issu moi-même d’une famille de petits propriétaires flamands: des « buitenpoorters ») .Merci.

  2. Monsieur,

    Vous lisez ce tableau. En m’appuyant sur votre texte et la reproduction proposée, je vois le va-nu-pieds regarder le vigneron boire. Le vigneron profite de son vin et en jouit. Le propriétaire tient le verre mais me donne l’impression de regarder le va-nu-pieds qui ne s’en rend pas compte. Il tient le vin et du pain est devant lui. Il a un rôle où le plus pauvre a sa place.

    Autour d’eux, il y a la femme du métayer, effacée et discrète. Elle est la femme de…., pas elle-même. Pour le propriétaire, c’est un musicien qui joue ce rôle. Il est discret mais a son rôle. Sa musique lui donne son identité. Il situe le propriétaire comme celui qui donne une harmonie à l’ensemble. L’enfant, à droite du va-nu-pieds, est gras, l’air méchant et même capable de violence. Il est aussi petit. Ces trois personnages secondaires situent le rôle des trois personnages centraux. Le métayer est discret et effacé. Le propriétaire est celui qui fait jouer la musique. Le va-nu-pieds est le tout petit et il subit la force et la violence. La musique n’est pas harmonieuse. Il faut donc au propriétaire, par le pain et le vin, trouver une harmonie. Le journalier est sur le même banc que le pain et le vin.

    Tout ce monde est dans une toute petite pièce et est très serré. Sans cette idée d’harmonie, ce monde ne tient plus. Le monde est trop serré pour se permettre des bagarres.

    La petite fille derrière, presque invisible, est l’espoir d’arriver à une harmonie malgré un optimisme très mesuré marqué sur sa figure. Elle est lointaine comme la réalisation de cette idée.

    Le chien, en bas à gauche, est l’ahuri qui regarde le spectateur du tableau. Il reflète mon ahurissement face à ce tableau. Il m’invite à y rentrer en me disant que je ne suis pas le seul à ne rien comprendre.

    C’est un tableau remarquable. J’arrive devant lui avec ce que je suis, y mets ce que je suis et en reçoit ce que Le Nain y a mis (pas tout). Vous avez fait la même opération. Un autre y verra autre chose.

    J’admire.

    1. Et si le « Maître » était en train de donner le verre qu’il tient par la base au va-nu-pied ?
      Il va peut-être lui couper un morceau de pain ! Ecrirez-vous une autre belle histoire ?
      Il faut toujours se méfier de photos instantanées qui ne disent rien des cinétiques de réaction.

      1. Monsieur Béa,

        J’admire, je n’étudie pas la cinétique de réaction. Vous oubliez l’époque, la technique picturale, le cadre culturel, la sociologie de l’époque, la mythologie incise dans le tableau, la relation entre la peinture et l’inconscient du peintre, le saut conceptuel des Lumières, le grain de la photo, l’influence d’internet et la déformation des tonalités par la transposition sur un écran d’ordinateur d’une peinture. Sans ces éléments, il est impossible d’avoir une analyse objective de ce tableau.
        Vous devriez nous présenter cette analyse ultime de ce tableau.. Ne me laissez pas sur ma faim de vérité. Vous l’avez. Moi, je ne sais qu’admirer.

      2. Comme quoi les images ne sont pas une preuve, chacun peut y mettre un tas de nuances ou d’interprétations différentes
        je vous avoue que connaissant bien le monde viticole je n’ai rien vu de tout ça dans ce tableau……

    2. « Tout ce monde est dans une toute petite pièce et est très serré. Sans cette idée d’harmonie, ce monde ne tient plus. »

      ça c’est pour Pierre-Yves D.!

      « Le monde est trop serré pour se permettre des bagarres. »

      Et ça c’est bien entendu pour kercoz!

      « Le chien, en bas à gauche, est l’ahuri qui regarde le spectateur du tableau. »

      Il y a quelque temps PHILGILL avait fait un commentaire érudit sur la présence animale (un cerf) dans un tableau de la génèse. Rantanplan va-t-il ici l’inspirer?

      1. BasicRabbit

        je n’ai pas dit non plus que j’étais contre l’harmonie. 😉

        Mais aucune harmonie appréhendée par l’homme n’est immuable.
        De même ce qui sous certain aspect est harmonieux ne l’est pas sous d’autres.
        On peut se retrouver dans une pièce et cohabiter avec d’autres, trouver un modus vivendi, à la faveur d’un bon repas, d’une musique, et de toutes autres occasions de rencontre socialisées. De même au quotidien au boulot, dans sa famille.
        Mais faut pas se leurrer non plus, ce modus vivendi est parfois lourd d’oppression, voire de menaces pour certaines parties, et même parfois pour l’ensemble de la collectivité. Il faut donc savoir de qu’elle harmonie l’on parle. C’est pourquoi la pensée du continu trouve ses limites lorsqu’on appréhende les choses d’un point de vue empirique. A l’inverse une pensée qui ferait du discontinu le principe de toutes choses, ne tient pas la route non plus, car le discontinu s’opérer sur fond de continuité, qui n’est autre que le nom de l’inconnu, voie de l’inconnaissable.

        Petit détour par la Chine
        Lao Tss’eu dit :

        道可道非常道
        La voie qui peut s’énoncer n’est pas la voie constante.
        Je précise ici que la voie, dao, a d’autres sens, lesquels s’appréhendent en fonction du contexte, il s’agit selon les cas de manière de faire, de méthode… de principe de gouvernement.

        Qui plus est, au sein même de l’harmonie il existe déjà certaines tendances qui oeuvrent à sa désagrégation, ceci étant à chaque phase dans un processus, une question de degré.

        Au début d’un processus ce facteur de désagrégation diminue jusqu’à une apogée puis il commende à croître, et ainsi de suite.

        Le monde actuel souffre d’un manque d’harmonie, bien sûr, puisqu’il existe des tas de facteurs dissolvant du tissus social, mais encore faut-il savoir quelle genre d’harmonie vous visez ?
        Le débat essentiel il est là il me semble. La question intéressante ce n’est pas de savoir s’il faut choisir entre l’harmonie ou l’opposition, la rupture, mais de savoir comment penser l’un avec l’autre.
        La thèse qui fait de l’harmonie quelque chose de préétabli à laquelle on devrait toujours se conformer souffre d’une absence de dialectique, et donc omet de penser l’altérité.

        D’où l’importance de la notion d’antisymétrie mise en lumière par Jorion, qui opère une certaine rupture dans notre vision, compréhension et explication de l’ordre des choses, et de laquelle découle la notion de cadre pouvant se substituer à un cadre devenu obsolète.

        Autrement dit, pour poser une nouvelle cohérence, il arrive que la seule régulation au sien d’un cadre inchangé n’est plus suffisant. Jorion ne cesse de le dire, sur tous les tons, et par tous les moyens intellectuels qui sont à disposition. Notamment lorsqu’il évoque l’absurdité qu’il y a à vouloir reconstituer à l’identique, et surtout les mêmes bases intellectuelles, le cadre de la finance qui existait avant 2008.

      2. @ Pierre-Yves D.

        « La voie qui peut s’énoncer n’est pas la voie constante. »

        Je crois que l’analogue occidental est: « L’écriture vomit les tièdes [l’harmonie?] ». N’est pas Bayrou?
        Nous godillons dans l’étroite chréode limitée par le chaos et le néant.

  3. Ce tableau invite le peuple à accepter l’autorité du propriétaire : comme métayer, donc lié par contrat au propriétaire, vous boirez du vin, porterez des chaussures et serez admiré par femme et enfants …. Par contre, comme paysan, journalier (indépendant), vous serez pauvre et pieds nus, et votre fils ne vous regardera même pas … Par son regard têtu, droit devant (et pas du tout tourné vers le propriétaire), le paysan ou journalier ne semble pas vouloir accepter le vin qui lui est proposé par celui-ci… Un peu comme ceux qui refusent de céder au système, au politiquement correct d’aujourd’hui…

  4. En regardant de longues heures les toiles sur : http://www.artrenewal.org/ , j’ai réalisé qu’avant la Révolution ,il y avait quelques peintres et qu’après il y en a eu beaucoup plus, comme si la Révolution avait permis à plus de gens d’être peintre et d’en vivre.

  5. Pour aller dans le même sens que vous, mais avec un glissement, le tableau me semble également une réflexion sur la place sociale des artistes – c’est après tout, un tableau de l’un des frères Le Nain –

    C’est la fête, nous sommes dans la maison du maître. Les symboliques « des trois rangs sociaux » et de leur communion « eucharistique » sont certaines, le maître offre du vin au va-nu -pied , partagera le pain blanc, mais son regard ne porte pas au loin il se contente de regarder le va-nu-pieds . Le fils du maître joue d’un instrument et regarde son père, tandis que le chien, le fils du va-nu pied, comme la fille (?) du paysan (bonnet rouge et robe rouge de la femme du paysan), regardent le peintre.

    Les trois hommes, la femme, et le fils du maître » ne s’intéressent » pas au travail de l’artiste, ils sont dans leur rôle, et n’interrogent pas la représentation des rôles.

    Assurément le vin du verre du paysan est qualitatif, et le vin du verre du maître est symbolique, sur ce point vous écrivez

    Mais il est également révélateur du moment historique où va apparaître comme nécessaire, pour justifier les disparités sociales amplifiées par les nouveaux moyens et rapports de production dans l’industrialisation et le commerce international naissants, d’ériger bientôt en dogme l’idée que c’est l’intérêt privé qui donne la maîtrise du bien public. … L’instant de ce glissement possible de l’appréciation qualitative à la mesure purement quantitative est également sensible dans ce tableau

    Selon votre hypothèse, les frères Le Nain joueraient – intuitivement – avec un fameux coup d’avance, pourquoi pas ? – Pour sortir du cadre introduire un quatrième ordre – , voilà qui nous changerait de « la lutte des classes à l’ancienne » par la répétition de la prise de conscience Eucharistique, laquelle est déjà dans le tableau 😉 !

    1. J’irais encore plus loin en ce qui concerne la signification des rôles.
      Le travail des artistes peintres du 16e et 17e siécle ne consistait pas à faire de la critique sociale, mais à la confirmer, si possible sous un angle idyllique. La promotion sociale était extrêmement rare, et dans certaines régions elle était même exclue.
      J’ai l’impression que nous sommes aujourd’hui au seuil d’une restauration des rôles figés. J’ai lu ce matin un rapport sur la pauvreté en Allemagne. On y note que les pauvres ont beaucoup de mal à en sortir une fois tombé dans le piége des minima sociaux. Autrement, celui qui est en bas de l’échelle socale risque d’y rester. Parce que la société, le « système » le veut ainsi. Et ceux qui font encore partie des « classes moyennes » rencontrent beaucoup plus d’obstacles qu’auparavant pour monter aux étages supérieures.

      1. Erreur de ma part: il faut lire « ….ne consistait pas à faire de la critique sociale, mais à confirmer l’hiérarchie du système établi………… ».

  6. Merci Pierre Chavent pour très intéressant commentaire de tableau de Le Nain qui parvient à exprimer en peu de mots beaucoup de choses sur l’époque considérée et à travers elle indique les prémices de notre époque. Un vrai tour de force, et un régal.

    Le sens commun représente les artistes souvent comme de doux rêveurs. En réalité ce sont souvent de fins analystes de la société, voire des critiques sévères, même s’ils n’ont pas nécessairement conscience de que qu’ils montrent avec leurs moyens plastiques.
    En un sens, les plus « grands » d’entre étaient des intellectuels au même titre que les clercs, même si ce rôle ne leur fut pas toujours reconnu, si ce n’est que l’oeuvre d’art se devait au moins d’édifier moralement les spectateurs. Rôle que bien des artistes s’empressaient de détourner pour y glisser à l’occasion leur petit grain de sel critique.

    A ce titre l’invention de la perspective à la Renaissance joua un rôle majeur dans la mesure où en permettant l’étagement des plans construisant alors comme une scène, la figuration des personnages devenait l’occasion d’une mise en scène, à l’horizon d’une histoire du monde. Et donc nécessairement une histoire politique du monde. Une histoire de l’individuation aussi. La peinture contribua à la sécularisation de la société quand bien même les thèmes religieux y prédominaient en tant que l’individu y trouvait un un lieu, visible. Le lieu de l’expression d’une subjectivité, une subjectivité sans laquelle il n’y a pas d’objectivation. Le tableau avec son point de fuite, c’est le point de vue. Celui de l’homme sur lui-même.

    Au chapitre XIX de De pictura, publié à Florence en 1435, Alberti, architecte, humaniste de la Rennaissance, théoricien de la peinture occidentale, écrit :

    « Je parlerai donc, en omettant toute autre chose, de ce que je fais lorsque je peins. Je trace d’abord un quadrilatère de la grandeur que je veux, fait d’angles droits, et qui est pour moi une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l’histoire, et là, je déterminerai la taille que je veux donner aux hommes dans ma peinture. »

    1. @ PY D 00:36 : »le sens commun représente les artistes comme de doux rêveurs  » ….alors, je n’aii
      aucun sens commun . Le Nain est un peintre ancré dans une époque , je ne saurais critiquer le SENS que chacun lui donne ; il manque l’épaisseur de la touche , de la couleur ; un peintre ne se contente pas de « représenter  » Ceci n’est nullement en opposition avec ce que dit Alberti ; et je ne souhaite pas declencher toute une controverse sur la peinture !!.L’analyse de P.Chavant et de PY D a le très grand mérite de dire que l’on ne comprend pas une époque en analysant des faits ou des systèmes économiques ; mais tout le Blog de P.Jorion le sait , c’est ce qui fait son intérêt .( le petit chien à gauche est une constante à cette époque ).

      1. …a le très grand mérite de dire que l’on ne comprend pas une époque en analysant des faits ou des systèmes économiques ; mais tout le Blog de P.Jorion le sait…

        Le Blog de P.Jorion n’existe qu’en tant qu’espace et certainement pas en tant qu’entité, intellectuelle, ou de quelque nature que ce soit.
        On ne doit ni comprendre ni juger une époque du passé avec les critères idéologiques du présent.
        C’est pourtant ce que font tous les ahuris qui nous apprennent que Shakespeare aurait peut-être été antisémite et homophobe.

      2. Marre l’eau, pour Shakespeare il me semble qu’Allais a été suffisamment définitif pour qu’on en reste là, non ?

        Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui.

        Venant d’un gus qui fit du John Cale avant John Cale en composant sa Marche Funèbre pour les Funérailles d’un grand homme sourd sous la forme d’une page de composition absolument vierge, parce que « les grandes douleurs sont muettes », ça impose le respect, non ? Au moins le silence aux bavards…

      3. Dans mon post de 13:16 ,j’ai oublié « en analysant seulement »
        @ Marlowe 14:53 : vous me faites dire ce que je n’ai nullement dit .Stop
        @P.Chavant 12:01 . je retiens cette remarque très fine : » une esthétique tout à fait baroque qui soumettait le sensible à l’intelligible »

      4. à vigneron,

        Dois-je comprendre que vigneron n’existe pas et que tout ce qu’il écrit sur le blog est rédigé par une machine connectée qui utilise le même pseudonyme que lui ?

      5. JeanneR

        Moi non plus ne ne polémiquerai point avec vous. 😉
        Je pense comme vous que l’effet que produit un tableau n’est pas seulement de l’ordre de la représentation. C’était la limite des analyses savantes d’un Panovsky par exemple que de prétendre que le regard porté sur un tableau consiste seulement en une iconologie, comme si un tableau se composait de signifiants qu’il suffirait de décoder.

        D’ailleurs si la signification d’un tableau n’est pas univoque c’est bien parce que les moyens par lesquels s’escrime le peintre sont plastiques et non pas langagiers. IL n’y a pas l’équivalent de la double articulation du langage en peinture. On est pas dans le domaine du discret. Chaque peintre, enfin tout peintre qui ne se borne pas à répéter des poncifs, propose des formes signifiantes dont la loi de composition se trouve dans l’oeuvre elle-même et nulle part ailleurs.
        Là, je rejoins Basic Rabbit, sur ce point précis. Ce qui fait une oeuvre c’est un processus, qui lui est de l’ordre du continu si bien que les formes, la matière qui font l’unicité et la singularité d’un tableau ne sont pas subordonnés à une vision édéïque, un programme en quelque sorte, dont l’oeuvre serait la réalisation.

        Ainsi un peintre s’il représente certaines choses bien identifiables, présente d’abord une vision du monde. Je ne dirais même pas une vision qui préexisterait à son tableau et qu’il lui aurait suffit de traduire. Ce qui n’est pas le cas. Le peintre crée un petit monde, celui qui relève du monde de la peinture, mais qui a la propriété de pouvoir dire quelque chose du monde réellement existant, non pas simplement comme reflet à certains égards, mais comme (re)composition de celui-ci, par des moyens visuels. D’où l’idée que j’avançais dans le précédent commentaire que le peintre exprime des choses dont il n’a pas nécessairement conscience, ou alors dont il prend conscience seulement après les avoir exprimées.

        Selon cette perspective la peinture est un moyen intellectuel d’exploration du monde, par voie visuelle. Bien entendu il y a un coté enquête policière. Nous utilisons les éléments identifiables du tableau comme autant d’indices pour fonder une interprétation.
        Hegel a dit des choses approchantes également concernant l’aspect unitaire d’une oeuvre, cependant il assujettit encore l’art à l’idée. IL faudra attendre Beaudelaire, Flaubert, pour que nous reconnaissions dans les arts, littérature, peinture, une autonomie, un pouvoir spécifique.

    2. Pierre-Yves D., je me permets de vous corriger sur un point : la Renaissance (concept publicitaire forgé par quelques cercles snobs d’artistes et d’écrivains de cour qui voulaient se démarquer des tâcherons) a réinventé la perspective. Celle-ci était connue des peintres romains et médiévaux qui, pour des raisons de mise en relief, par goût de l’effet visuel (la vue était un sens survalorisé au Moyen Âge), n’hésitaient pas à jouer avec elle, adoptant, par exemple, plusieurs points de fuite, ou donnant à des personnages importants du second plan la taille des personnages du premier plan, dans un décor urbain traité, lui, en profondeur. Les artistes de la Renaissance, et encore pas tous, Léonard étant de ceux qui s’en sont vite lassés, ont surtout mathématisé la perspective, ce qui, chez quelques-uns, aboutit à des espaces froids, mornes, inquiétants, surréalistes et faux à force d’être objectifs et tracés à l’équerre. Du De Chirico avant l’heure.

      1. BRL

        C’est vrai, il faut nuancer, je vais donc préciser les choses.
        La perspective « scientifique », artificialis, c’est à dire celle qui consiste à viser un point de fuite unique, ce qui pratiquement se traduit par l’observation d’une scène, d’un paysage, par un trou, au moyen donc d’un seul oeil, puisqu’il ne s’agit précisément pas d’une perception « naturelle », c’est à dire bifocale, était un point de vue théorique, mais aussi pratique, à telle enseigne qu’un historien de l’art comme Hubert Damisch, que vous connaissez sans doute, expose dans son livre L’invention de la perspective, la thèse selon laquelle il est difficile de dire si ce sont les mathématiciens qui en ont d’abord formé l’idée ou les peintres pour des raisons pratiques ont aiguillé les hommes de science dans cette direction. Quoiqu’il en soit c’est un livre passionnant. Damisch traite du sujet en épistémologue. Ma lecture est un peu ancienne, si ce que j’en dis n’est pas tout à fait exact, corrigez-moi.

        Toujours est-il que même aux époques postérieures, certains des plus grands maîtres, aussi bien italiens que flamands, ont utilisé la camera obscure (chambre noire) avec l’intention de dessiner les contours des choses selon une perspective « exacte ».

        C’est indéniable que les peintres de la Renaissance prenaient des libertés avec la perspective artificielle, et qu’ils en jouaient. Mais c’est un fait que cette invention, doublement théorique et pratique, datée historiquement (l’expérience de Brunelleschi, qui en 1415 peint deux petit tableaux en perspective, le baptistère de Florence et le palais de la Seigneurie), correspond à un nouveau paradigme. Celui du tableau comme espace ouvert sur l’histoire dans lequel, la perspective joue un rôle ; il est vrai, je vous le concède, pas unique, mais qui produit ensemble avec d’autres facteurs précisément ce nouveau paradigme.
        Il faudrait ainsi parler aussi bien de l’invention de la perspective que de l’invention du tableau. Ce que fait Alberti dans De Pictura, cité dans mon commentaire précédent. Un tableau d’ailleurs qui se trouve entouré d’un cadre, ce cadre ayant précisément pour fonction que l’on découpe une fenêtre comme un tableau. Le cadre concentre également le regard du spectateur vers le centre du tableau, renforçant l’effet de perspective.

        Géard Wajcman, dans Fenêtre, chroniques du regard et de l’intime, explique aussi que l’invention du tableau est contemporain de l’invention des fenêtres comme espace ouvert par lequel on peut observer le monde extérieur. Auparavant les fenêtres étaient exigües et n’avaient pas cet usage.
        Ce que je veux dire c’est que la théorisation et l’intérêt pour les questions de perspective participent de cet épisode historique où les habitants des cités deviennent des sujets de l’histoire. Autant dire des sujets politiques. Le monde devient en quelque sorte une scène où les hommes sont les seuls maîtres de leur destin, dans l’espace et le temps. L’éternité de l’Etat se substitue alors à l’éternité du temps divin. L’église ne disparaît pas, mais la société se sécularise. Il ne dépend plus de causes divines que les hommes font ce qu’ils font, et avec les conséquences qu’il prévoient. C’est le règne de la nécessité, théorisée par le philosophe Machiavel. Le rôle de l’individu dans les sociétés s’affirme à cette époque avec une ampleur jamais vue auparavant. Points de vue et images du monde.

      2. @ Pierre-Yves D.

        « Hubert Damisch expose dans son livre L’invention de la perspective, la thèse selon laquelle il est difficile de dire si ce sont les mathématiciens qui en ont d’abord formé l’idée ou les peintres pour des raisons pratiques ont aiguillé les hommes de science dans cette direction.  »

        Thom a écrit un article « Local et global dans l’oeuvre d’art » (Apologie du logos). Il commence ainsi:
        « Y a-t-il un sens à rapprocher entre diverses tentatives artistiques et certaines démarches scientifiques contemporaines? ». Il y traite le problème du contour et celui du fragment. »

        PS: en rapport également avec votre commentaire de 22:45

      3. Merci pour votre réponse, Pierre-Yves D. Il semble que les entorses volontaires aux lois de la perspective mathématique se soient continuées au-delà de la Renaissance, chez les utilisateurs de la camera oscura. Voir par exemple Canaletto (versus Guardi, intéressante exposition au musée Jacquemart-André). Pour le reste, je suis d’accord avec vous. Nous parlions bien de la perpective mathématique.

  7. Rien à voir avec l’article ci-dessus et ses commentaires ;
    je veux signaler à la communauté écrivaine et blogueuse d’ici que Eric Hobsbawm parle sur France-culture aujourd’hui lundi 17 déc à 20h. dans l’émission  » à voix nue  » ; il semble que ce soit la 1ère de 5 émissions avec lui .

  8. Plus prosaïquement:
    le va-nu-pieds investi dans sa progéniture,
    le métayer dans sa femme,
    la femme du métayer dans un chien,
    le propriétaire dans l’éducation musicale de son fils,
    et sa fille, tenu à l’écart de la célébration, déjà prisonnière de son rôle de marchandise d’échange pour maintenir voire agrandir la propriété.
    Chacun dans son rôle, la tentative du propriétaire d’intégrer le va-nu-pieds à la dégustation est sans espoir, aucune harmonie possible.

  9. Le visage de l’enfant quasiment au milieu du tableau, à gauche. La fragilité du regard il me semble. Je m’identifie à lui plus qu’à aucun autre personnage. Cette fragilité qui me touche dans ce monde, homme ou femme. Et puis lui, j’suis sûr qui va pas dégainer son Smith & Wesson et quelque part ça me rassure.

    1. T’as raison Octobre, pas de Smith & Wesson, ce bambin a plutôt une mine à planquer un Glock 18 ou un Micro Uzi dans ses brailles…

  10. Ou bien…

    Le pain et le vin partagés avec le va-nus-pieds… non par le Christ ou son vicaire, mais par le possédant. Un moment suspendu où la Toute-Puissance rejoint la Toute-Jouissance. Très actuel…

    Seules mains du journalier sont inertes… comme interdites de mouvement en présence de l’abondance… A moins qu’il ne prie son Seigneur-et-Patron.

    Grand merci pour ce très beau rébus et la lecture subtile que vous en proposez.

    1. C’ est presque cela…Sauf l’ abondance (pas de lumière dorée, pas d’ ors, de fruits…où sont le lait et le miel ?).
      C’ est justement ce qui manque…
      Il n y a pas grand chose materiellement sur cette table, ni dans ce tableau.
      Ce n’ est pas l’ abondance qui est partagée, c’ est au contraire le minimum commun au riche et au pauvre du point de vue du peintre : le pain et le vin.
      A l’ évidence le peintre ne cherche pas à montrer une abondance matérielle.

      1. à Tique

        le peintre ne cherche pas à montrer une abondance matérielle

        Pas d’accord, un lit « à baldaquin » , une fenêtre travaillée en petit vitraux plombé, contrastent avec la sobriété du repas eucharistique.

      2. @Jean Luc Morlie

        Votre remarque est intéressante, je n’ ai pas vu ces choses aveuglé peut être par d’ autres choses.
        Mon pseudo est Tigue, pas Tique.

      3. « J’ai bu leur vin*. Je leur suis fidèle »

        * « J’ai bu leur vin » évoque la vieille expression féodale : « J’ai mangé son pain. »

        N’oublions pas q’un tableau est une mise en scène destinée à faire passer des messages et inspirée par une idéologie, et parfois même par des idéologies contradictoires ou d’apparence contradictoire.

  11. Le va nu pued existe toujours….depuis longtemps maintenant, on lui a donné plus de confort aux pieds pour qu’il courre mieux mais il devrait à nouveau contempler son ailleux: c’est ce que ce tableau m’a permis. Quant à celui qui en tire les fruits, je vois effectivement qu’il semble visualiser le problème. Puisse sa bonté faire partage. Or, ceux là sont aujourd’hui beaucoup plus intéressés par l’horizon lointain que par ceux qui leur tiennent la branche. (Clein d’oeil à certaines coopératives)

  12. Bonjour à tous

    Un grand merci pour vos beaux apports!
    Quelques notes: à l’époque et avant, l’enfant est considéré comme un brouillon de l’adulte; il serait donc intéressant de considérer chaque enfant représenté comme l’origine de l’adulte auquel il est apposé.
    Les trois niveaux de conscience: le physique , le journalier; émotionnel: le vigneron; mental : le maître de chais s’adressent aussi à l’ homme Un – qui devrait être intégré, harmonieux s’il s’accomplit.
    Ici il ne l’est pas!
    Une métaphore possible de ce tableau est aussi portée dans l’histoire des 3 tailleurs de pierre: le premier gagne sa croûte, le deuxième taille une pierre, le troisième bâtit une cathédrale…
    Le journalier niveau inférieur physique regard baissé ou tourné vers l’intérieur , son monde pauvre; le vigneron au niveau intermédiaire , matériel, regard horizontal sur sa production; le maître , regard tourné vers l’esprit , mais vers l’au dessus du journalier . Il n’a pas l’air franchement réjoui et semble même un peu tourmenté… Son double , le jeune l’enfant à la viole ( musique= harmonie des sphères) semble un peu inquiet en regardant ce qu’il est devenu : qu’ai je fait de mon talent, qu’est ce qui n’a pas marché?- et semble mettre l’accent sur le manque d’harmonie qui règne entre les trois niveaux ….
    On peut donc aussi se demander si cette scène n’interroge pas l’échec de l’Eglise, de la Religion, à instaurer des rapports justes et fraternels entre les hommes….A bâtir un humain intégré qui « ne goûte pas de la mort » selon le programme d’enseignement , la méthode, du Maître!
    Ce tableau nous interroge aussi , chacun , sur notre propre réalisation, sur notre propre harmonie intérieure!
    Chaque grande oeuvre d’art permet des lectures multiples ouvrant des questions fondamentales pour notre humanité ( mille -feuilles intelligent!) Ainsi que le rappelait Lévinas dans l’au delà du verset: le pouvoir dire excède le vouloir dire….

    Cordialement.
    PS: Pour avoir été ouvrier agricole quelque temps, je puis dire que j’en ai rencontré quelques uns, très pauvres certes mais pas misérables et riches intérieurement; hommes dignes respectables et respectés (par les hommes dignes de ce nom) . Mais ce sont des exceptions et ils ne peuvent demeurer dans une république d’épiciers!

    1. Pour avoir été ouvrier agricole quelque temps, je puis dire que j’en ai rencontré quelques uns, très pauvres certes mais pas misérables et riches intérieurement; hommes dignes respectables…

      tu en as donc rencontrés qui n’étaient ni dignes ni respectables. Pas moi. Mais bon, on va dire qu’il vaut mieux entendre çà qu’être sourd…

      1. @Vigneron

        Oui!
        Des sâouls comme des cochons qui battaient leurs femmes et leurs enfants comme plâtre, et volaient la paie de leur femme pour aller boire et jouer aux cartes! Des violeurs de leurs filles et autres ….
        Comme on en trouve aussi dans toutes les classes sociales et à tous les niveaux! Et j’ai déjà dit ici que c’est un pêcheur grec pieds nus qui m’ a appris la dignité !

        Sors toi de tes enfilades de clichés que tu repasses en boucle dans ta caverne de Platon La Vigne!

        Dans l’ensemble, mieux vaut quand même te lire que d’être aveugle!

        Cordialement

      2. Désolé, j’ai pas rencontré encore de ces êtres indignes de mon respect, même alcooliques-violeurs-voleurs-violents, comme l’est sur cette image, possiblement, l’assis aux pieds nus ou l’assis en face, de lui qui ne le regarde pas ou l’assis au milieu qui le regarde. Les personnages que tu vois comme les modèles de chair de l’imagier, s’entend bien sûr…

      3. Comme toi vigneron
        tout une vie dans un monde viticole et pas vu l’ombre d’un tyran domestique violeur de petites filles, pourtant j’ai même sévit dans le fin du Médoc, c’est pour dire!

  13. A travers vos brillantes lectures, ce tableau me fait penser à un jugement.
    Le vin de la nouvelle cuvée est tiré. Est-t-il bon ?
    Le journalier ne participe pas. Il est sur la table comme le vin. Il attends le jugement.
    A-t-il bien travaillé ?

  14. Bonjour

    Venant d’écouter la dernière émission d’Ameisen – le lien qui nous rattache aux autres 6- j’ajoute qu’on ne doit pas oublier que les adultes devenus du tableau sont aussi le résultat des liens tissés aux autres et au monde dans leur enfance. Vouloir tout expliquer par de l’économique social est insuffisant pour décrire l’état du monde.
    Ceci nous ramène à la difficulté de l’entreprise de ce blog: tenter de faire émerger des éléments menant à un monde plus juste.
    Le roi n’est pas celui qui commande et draine à lui les richesses mais celui qui nourrit les trois niveaux d’être de l’homme : le physique, le coeur, l’esprit.
    Cordialement.

  15. « Le propriétaire offre le vin au va-nu-pieds » j’ai bien regardé, mais le va-nu-pieds lui ne bois pas ! Il est exclu du partage.

    1. Ben oui, c’est la question que je m’pose ! Pourquoi n’a-t-il même pas un verre devant lui ? Je présume que, selon les mœurs de l’époque, le métayer et le maître s’abaisseraient à partager un verre avec le journalier. C’est sans doute ce qu’a voulu montrer le peintre.

  16. Il est écrit quelque part dans un livre de Paul Jorion que « l’art de l’anthropologue » était de s’attacher au détail et de lui donner vie. – de mémoire et je ne pense pas trahir le message de l’auteur –
    Les commentaires d’interprétation de ce tableau démontrent – s’il en était besoin – que pour apprécier un détail « oublié » puis lui donner vie, il faut une connaissance approfondie de la fonction du détail dans l’environnement proposé. Bref, les regards cultivés voient des richesses là où d’aucun ne voit rien ou pire détourne le regard. C’était aussi le message que j’ai retenu de la conférence d’Emmanuel Todd: ce sont donc souvent des « détails masqués » ou desquels le quotidien nous invite a détourner le regard qui façonnent et supportent les structures et le fonctionnement des sociétés ! Comme nous sommes de plus en plus nombreux et que Gaïa est bien usée par nos abus passés et récents, il va falloir penser à les restructurer pour construire un avenir à nos enfants, et nous appuyer sur d’autres détails ! Il faudra donc leur donner une autre valeur en attendant de leur donner un autre prix ?
    Merci à tous

  17. Les personnages du tableau sont liés par le produit, personne ne peut en douter, alors qu’aujourd’hui, le monde de la finance croit avoir échappé à la réalité de l’économie.

  18. Je ne pense pas que le propriétaire tente d’offrir son vin , mais plutôt l’analyse; la manière dont le verre est tenu (plat du pied entre pouce et index , légère inclinaison du verre) et le regard du dégustateur m’invite à croire que celui-ci est perdu dans une pensée qui ignore même le va-nu-pied , le regard du propriétaire passe (à mon sens) derrière la nuque de l’homme de droite , le geste évoque (de par l’orientation de la lumière) un moment entre le contrôle de la clarté et de la qualité du liquide et le passage à l’acte de consommation. Ce qui expliquerait le peu d’intérêt du jeune garçon envers ce qui se passe , une vérification « technique » du travail du paysan …

    Tout ceci m’évoque plus un jugement qu’une communion …

  19. En somme, les trois « muses » dont deux laborieuses, nécessaires pour que le système de l’époque fonctionne. Ce système a été cassé par l’industrialisation des méthodes agricoles et le fait d’avoir chassé tant de petits exploitants de leurs terres. La coupe devrait-elle faire penser aux Raisins de la Colère?
    Et si une solution passait par un retour partiel à une agriculture vivrière mêlée de touches de modernité? Et si la gestion et la propriété des terres étaient locale et coopérative? Le personnage « central » serait-il alors inutile?

  20. Ben moi je vois rien, mais absolument rien de tout cela, si ce n’est effectivement pour les trois personnages assis un bourgeois invitant, un prolétaire et un sous-prolétaire (un vagabond). Mais je vois surtout deux verres seulement pour un pichet, trois assis et un seul qui boit (l’absent, le chapeauté des trois, le buveur regard perdu dans son verre comme sa femme derrière lui tout aussi absente aux autres). Si le patron (pater) est bien au centre de la scène (cène), son verre non entamé comme son regard (entamé lui, inquiet) déplace le centre de gravité du tableau vers sa gauche, vers celui qui est assis à sa gauche, celui qui ne serre que son couvre-chef entre ses mains jointes sur ses genoux. Ce verre tenu entre pouce index par la base est un verre tendu, un verre offert, un verre rendu. Comme si ce verre pouvait rallumer le regard de l’homme à la gauche aussi sombre que lumineux celui du patron, de la puissance invitante. Les deux enfants, l’un caché derrière son père, comme à l’extrême-gauche, l’autre demi-caché derrière la cheminée, comme au centre-droit, et le chien nous font témoins de la scène.

      1. je pense aussi comme Steve qu’un tableau n’a pas une signification univoque.
        Toutefois toute interprétation n’en vaut pas une autre, si toutefois l’on s’attache à penser le tableau en tenant compte des réalités d’une époque, des réalités pratiques, sociales propres à un métier.

        Non seulement parce que le spectateur y projette son propre univers, ce qui peut être une source de mésinterprétation, mais aussi parce le peintre peint souvent plus et autre chose que ce qu’il pensait peindre. Bien entendu s’agissant d’une peinture de l’âge classique, il y a des intentions dans le tableau qui sont codifiées dans une certaine mesure, mais la signification tu tableau ne se réduit pas à ces intentions, qu’elles soient celles du commanditaire ou celle du peintre qui consciemment ou pas peut détourner la signification qu’on lui avait indiquée.

        Le regard du peintre sur le monde social de son époque dit des choses qu’il n’a pas consciemment analysé mais que nous, pouvons voir, parce que nous en savons d’une certaine façon plus que ceux qui ont vécu cette époque, prisonniers qu’ils étaient de l’idéologie de l’époque. Un peu comme lorsque Jorion nous dit sous forme de boutade qu’il comprend ce qu’il a voulu dire après l’avoir dit.
        Bourdieu dirait peut-être, je pense ici à vigneron, que le champs social économico-culturel actuel du milieu viticole, avec ses pratiques afférentes, est homologue de celui décrit dans la peinture de Le Nain, ce qui permet alors à vigneron de dire des choses sans doute pertinentes.

        Bref, vigneron ça serait intéressant que tu étayes un peu plus ton analyse sociologique.
        Qu’as tu observé pendant 30 ans ? Cela ferait un beau billet.

    1. Moi je vois 3 types entrain de faire l’apéro. En fait ce devait être une pub pour une marque de boisson apéritive alcoolisée de l’époque. Mais ou sont donc les biscuits salés et les caouètes ?

    2. Ce verre tenu entre pouce index par la base est un verre tendu, un verre offert, un verre rendu.

      Peut-être ! Ce qui est sûr, c’est qu’il manque un verre…

      1. Les lois de l’arithmétique sont formelles, vigneron : 3 personnages mais 2 verres. Pas l’ombre d’un troisième ! C’est de cela qu’il est question et de rien d’autre. Mais peut-être est-ce le personnage de droite qui, ayant invité les deux autres à une dégustation, les laisse boire seuls, par déférence.

      2. Je note de surcroît que celui qui ne boit pas a les doigts bien croisés : attitude convenue de celui qui s’attend à n’avoir pas besoin de s’en servir. Cette position des mains m’avait d’emblée frappé, mon pauvre vigneron, elle montre que le personnage a intériorisé le fait que la dégustation n’est pas pour lui.

      3. pas forcément crapaud, ces mains croisées, élément clef du tableau à mon sens, peuvent aussi marquer le refus du personnage de boire en si hypocrite compagnie… quand le dégustateur ne se fait pas prier, regarde par terre l’air d’en penser plus qu’à son tour, et semble d’ailleurs s’en sortir matériellement le gredin. deux attitudes : le front de gauche et le front national ?

        que penserais-je d’un patron qui m’exploite et m’écrase toute l’année au point d’en marcher pied-nu et qui dans l’allégresse des vendanges et pour satisfaire à ses lubies pseudo-chrétiennes m’invite à prendre un verre en homme une fois l’an avant de me renvoyer nonchalamment à mon/son labeur ?

        ce va-nu-pied est un esclave.
        l’indifférence son seul droit.

      4. l’indifférence son seul droit.

        cette peinture me rappelle ce billet de brl, mettant en scène la trinité sociale médiévale, là encore le personnage le plus affaibli est à gauche (du père) et ne prend pas part activement à la scène.
        la scène a un caractère total, c’est une autre forme d’adhésion aux faibles qui est demandée, par la communion: là elle n’y est clairement pas. les repas chrétiens sondent les âmes à hauteur d’homme et non de rang.

        par rapport à la représentation médiévale le faible est toujours une sorte d’objet mais on se doit de lui payer un canon , ça n’coûte rien.

    3. J’aime assez ton interprétation, Vigneron, mais il y a un hic (hips). Si l’on pose que le personnage central appartient à la classe paysanne la plus haute, sa manière de tenir son verre par la base et non par une saisie franche est moins une invite qu’un marqueur social (vois comment son voisin tient son propre verre). J’ai remarqué, après des années de fréquentation du musée des Beaux-Arts de ma ville, qui a de riches collections de peintres du XVIe et du XVIIe siècle, que dans les scènes d’agapes ou de trinquette, les nobles, les riches bourgeois et les laboureurs aisés tiennent systématiquement leur verre par la base et le vident ainsi. Les simples paysans, quand ils n’ont pas des gobelets, empoignent leur verre tout bonnement. Je questionnai un jour un guide là-dessus et il me répondit que la manière de tenir son verre, dans la peinture ancienne, est un surlignage des différences de statut. Ces phénomènes de surlignage ou de saturation symbolique sont également très présents dans les vanités, un tout autre genre.

      1. Tout faux BRL. L’hôte ne tient pas seulement ce verre par le pied, et non par le bulbe comme le lourdingue enchapeauté, mais bien par la base. Or, primo, il faut pour cela soit avoir pris ce verre plein dans la main d’autrui, soit l’avoir pris d’une main (ici la droite) sur la table (par le pied ou le bulbe) puis fait passer à l’autre main (ici la gauche) et, deuxio, tout cela pour soit mirer le vin en inclinant le verre tenu par la base en-dessous ou en-dessus d’une source lumineuse, soit pour offrir ce verre à celui qui le prendra comme il lui convient, par le pied ou le bulbe. Sûrement pas pour le boire qu’on tient son verre ainsi ni que les bonnes manières du XVIe obligeaient à le tenir si malcommodément…
        Ps : les manuels de savoir-vivre te diront aujourd’hui de tenir ton verre par le haut du pied pincé entre le pouce et l’index…

      2. limpide BRL… néanmoins Vigneron je crois ne se trompe pas, c’est une invite, Et une figure imposée. Rendant d’autant plus incompréhensible au perdu sa résignation; ses bras sont lourds, ses mains fatiguées qu’il serre le tiennent en paix.

      3. Je ne serai pas aussi catégorique que toi, mais voici un Velázquez qui va dans ton sens, Vigneron (je n’ai pas sous la main mon échantillonnage local) :
        http://tableau.cool-arts.com/Tableaux-anciens-de-maitre/Vel%C3%A1zquez-Diego/Repas-Des-Paysans::4829.html. Le Nain nous présenterait le moment qui suit juste celui que Velázquez a peint, une fois que le vin a été versé. Au XVIIIe siècle, dans le beau monde, on tient le verre par le pied, coincé entre le pouce, l’index et le majeur, annulaire et auriculaire en l’air, ou seulement l’auriculaire en l’air, ou bien on renforce la prise autour du pied en coinçant la base entre l’annulaire et auriculaire, quoiqu’on voie encore des buveurs qui tiennent leur verre par la base et le tendent ainsi pour qu’on les serve (archaïsme ?). J’ai bien vu, cependant, un noble buveur vider son verre en tenant sa base. Une affèterie exceptionnelle qui confirme la règle (à savoir qu’il n’y en a aucune quand il s’agit de boire) ? Le tableau est au musée, pas en ligne. Désolé si je ne peux le produire pour ma défense. Il est vrai, en revanche, que dans tous les autres cas, les buveurs se contentent de présenter leur verre en le tenant par la base, avec, souvent, une certaine ostentation. Il se peut fort bien que plusieurs signaux superposés soient lancés à l’adresse du spectateur. Certains codes, du reste, nous échappent. Je ne te faisais pas reproche de ton interprétation, je voulais attirer ton attention sur ce détail, par souci d’enrichissement, quitte à me tromper partiellement (le guide ne m’a donné que les éléments parcellaires que je livre ici). Je n’ai pas parcouru les anciens traités de savoir-vivre avant d’écrire mon commentaire. Je n’ai pas souvenir qu’Érasme en parle, mais je dis cela de mémoire. Invite et marqueur social peuvent se combiner.

    4. Finalement oui, t’as raison vigneron ! Il n’y a que 2 verres et ils sont pour les invités, les deux types venus avec leur couvre-chef. La façon dont le personnage central tient son verre montre bien qu’il ne s’apprête pas du tout à le boire.

  21. C’est le propriétaire qui fait le partage : il tient le couteau, et il ne partage que ce qu’il veut et avec qui il veut : il n’y a que 2 verres, le journalier n’a pas droit au vin, il attend que la mascarade se termine, résigné, il semble « ailleurs ».
    Mais où sommes-nous ?
    Il y a un lit à baldaquin,une fenêtre à vitraux, les métayers dormaient-ils dans de tels lits ?
    Qu’est-ce donc que cette table improvisée, une étoffe jetée sur un coffre, un siège fait d’une planche placée sur un tonneau, un tabouret à trois pieds?

    1. à Louise

      Vigneron voit juste il écrit

      « Ce verre tenu entre pouce index par la base est un verre tendu, un verre offert, un verre rendu »

      .

      Mais alors, dans la mascarde eucharistique, le va-nu pied vient jouer le jeu du pauvre; certes il connait parfaitement le rôle par la pratique,

      Il y a deux artistes « l’amuseur » le fils du riche attentif au père, et le peintre

      « Les deux enfants, l’un caché derrière son père, comme à l’extrême-gauche, l’autre demi-caché derrière la cheminée, comme au centre-droit, et le chien nous font témoins de la scène »

      « Qu’est-ce donc que cette table improvisée, une étoffe jetée sur un coffre, un siège fait d’une planche placée sur un tonneau, un tabouret à trois pieds? »

      : une représentation ?

      Allez, il y a un peu d’hypocrisie là dessous ;).

      1. A mon avis, il semblerait que cette table fut dressée de façon impromptue pour réconforter ce malheureux habité d’une douleur inexprimable. Accompagné de son enfant, il a peut-être perdu sa femme.
        J’imagine que le personnage qui boit chapeau sur la tête vient de dehors, c’est lui qui a conduit ce malheureux dans cette famille. aisée et apaisante.

    1. à quelqu’un;

      terrible remarque ! Est-ce, pour l’époque, une convention de la représentation, ou, au contraire, une rupture volontairement signifiante ? Comment savoir ?

      1. Devons nous en déduire que tout ce qui est (de) gauche est sinistre ?

        Un autre raison pour les droitiers de tenir le verre de la main gauche est de conserver l’usage de la droite pour pouvoir dégainer plus vite.

        Ces tableaux du passé qui arrêtent le temps, sauf pour ceux qui imaginent, quelle tristesse par rapport aux vidéos modernes !

  22. le personnage central est très christique, les ferments de la cène sont présents, le pain et le vin. Ce tableau, c’est un peu le blog. Le centre, dominé par Paul, offre le vin de la connaissance, Julien est musicien, et surtout apparaît enfin le visage du vigneron.

  23. Une chose est sûre, c’est que le « Vagabond » est « pièds nus » et derrière lui, probablement son fils, l’est aussi.Le « Vigneron lui, est bien chaussé et le « Propriètaire dont les pieds sont cachés sur la photo l’est, très certainement lui aussi. Cette photo est bien significative.!!

  24. Les mains du patron n’ont manifestement pas manié que la plume. Celles du supposé métayer par contre sont plus suspectes… Mais ce petit chaperon rouge (manifestement le modèle est bien fils ou fille du buveur aux mains suspectes comme l’autre est bien fils du va-nu-pied), en retrait, demi caché derrière le jambage, comme remplacé par le clebs à sa place logique, mais aussi comme recentré, m’intrigue fort…

    1. Oui, le petit chaperon rouge, il y a de l’interrogation ou de la surprise, ce qui cadre avec ma remarque de quelque chose d’improvisé dans cette scène.
      Quelqu’un s’est-il aperçu de quelque chose et a convoqué en hâte les protagonistes ?

    2. La femme debout derrière le métayer (vigneron) est peut être la servante et le « petit chaperon rouge » le fils (la fille) adultérin de ces deux là… ou bien celui du maître et de la servante.
      Les deux « triangles » formés par le rouge de son couvre-chef, celui de la robe de sa mère (si c’est bien elle!) et enfin celui de vin contenu dans les deux verres sont peut être là en matière de symbole ou de signifiant « séminal »…

      Je fais quoi: je retourne me coucher ou j’arrête de lire Gala?

  25. Beaucoup de commentaires voient juste, mais négligent la dimension religieuse qu’avait nécessairement le tableau, à l’époque : le commanditaire demandait au réalisme du peintre de manifester par l’image le rôle de régulateur social de la célébration de l’Eucharistie. ( faire prendre conscience du rôle des rites dans la vie réelle ) Il me semble que Louis le Nain utilise magistralement le contexte économique et social dominant, le monde agricole, pour nous inviter à attribuer un sens symbolique transcendant aux gestes techniques de la vie quotidienne : déguster les arômes, apprécier la belle couleur, en vue d’un marché effectif du vin clairet, doit être transféré sur le rituel symbolique religieux, régulateur). Une esthétique donc tout à fait baroque : qui soumettait le sensible à l’intelligible. Non pas rendre le visible, mais sa part d’invisibilité. Sur la base d’un contexte social dont est dressée une « minute » précise , et qui laisse pour compte le personnage principal : le paysan sans terre, « accaparé » dans les contours de sa pauvreté, assigné à un état de non communication, dont il faut prendre conscience, selon l’exemplarité du Christ . Etat de non inclusion qui nous concerne encore aujourd’hui, sous d’autres formes, passées les illusions de la Croissance. Nous ne sommes pas dans le fastueux baroque catholique, mais sommes nous pour autant dans une écriture protestante ?

    1. Quel régulateur des inégalités aujourd’hui? Aussi bien sur le plan matériel que sur le plan de leur acceptabilité. Quelle transposition de cette scène pourrait-on faire aujourd’hui dans le monde occidental a-religieux?
      Y a t-il une telle scène dans « la survie de l’espèce »?

  26. Bien que le personnage central soit plus éloigné du peintre que les deux autres, les visages des trois personnages principaux sont sensiblement à la même hauteur et ont la même dimension. Pour obtenir ce résultat il a fallu représenter ce qui lui sert de table comme étant à la même hauteur au dessus du sol que ce sur quoi les deux autres personnages sont assis. J’en conclus qu’après s’être soumis un temps aux règles de la perspective géométrique, les peintres avaient déjà appris à tricher avec elle (pour la bonne cause, bien sur.)

    La manière de disposer les personnages sur les tableaux a beaucoup évoluée à la Renaissance en même temps que la possibilité de jouer sur leur dimension en fonction de l’importance à leur accorder a disparu. L’impression ressentie par ceux qui voyaient les choses représentées d’une manière à laquelle il n’étaient pas habitués me semble très difficile à imaginer par nous, qui sommes tellement habitués aux conventions de la représentation photographique que nous en arrivons à croire qu’on y voit les choses telles qu’elles sont.

    Le Nain prétendait-il montrer les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles devraient être ou telles qu’il les voyait?

  27. il est vrai qu’a cette époque on ne faisait pas un tableau comme une photo en 1 seconde.
    Tout est religieux et symbolique, fruit d’ une longue réflexion.
    Il faut être historien de l’art pour franchir les filtres du temps et comprendre les significations.

  28. Bonjour, je trouve que les deux extrèmes, la femme et le journalier, ont la même expression qui semble dire  » Allez, faites bien joujou avec votre vin, qui comme d’habitude sera toujours mieux traité que nous .. « , et que le gros enfant à droite a encore en lui la colère que son père a épuisée, et nous en veut, à nous les voyeurs, de contempler sa misère …

  29. « Le propriétaire offre le vin au va-nu-pieds … »

    « … le personnage dominant, (…) est seul à porter son regard au loin… »

    Au loin…?… J’pense qu’il se demande surtout pourquoi l’autre ne prend pas le verre de vin qu’il lui tend…
    A moins que le verre soit le sien… et comme il n’y en a pas d’autre… On peut imaginer qu’il ne lui offre rien du tout…
    Ou alors, il lui offre son propre verre… ce qui impliquerait que le va-nu-pieds n’était pas prévu et qu’il vient demander quelque chose (une petite pièce sans doute?)… ce qui expliquerait le regard désapprobateur du propriétaire et les yeux baissés du va-nu-pieds qui timide, a honte de sa démarche… et dans ce cas, ça expliquerait également pourquoi la femme ne s’est pas précipitée en cuisine pour aller chercher un autre verre…
    Ah, l’énigme est bien complexe…
    Que peut bien vouloir le va-nu-pied, qui dérange tant le propriétaire…?
    En tous cas, ça n’a pas l’air d’intéresser l’autre boit-sans-soif… qui s’enfile le rouge avant que tout le monde ne soit servi…

    « il savoure le produit de son travail dans sa vraie « valeur d’usage »… »

    Ah bon…?!!… moi qui croyais qu’il se sifflait un coup de rouge…

  30. En fait l’eucharistie n’est pas faite pour les pauvres, d’ailleurs ont-ils une âme ces pauvres bougres ?

    En pleine réforme, le pauvre et mécréant de surcroit ne peut accéder à la lumière, réservée aux seuls humains : le propriétaire et le métayer, accessoirement les femmes et enfants. Chez les Le Nain, le pain et le vin sont un peu le leitmotiv. On aime ou on aime pas, au delà de toute valeur artistique. Le message vous disiez ?

    Et Bruegel ?

  31. Je dois avouer que je bute sur le contenu artistique et esthétique de cette toile. Au risque d’étre à contrecourant des bloggeurs et d’une lecture sociologique unanime, je la trouve trop »chromo » pour étre un chef d’oeuvre.
    Ce n’est pas un texte de Diderot, mais d’abord une toile.

  32. A contrario, je louerais volontiers Courbet sur la condition paysanne, l’entérrement à Ornans me semble avoir une autre dimension symbolique ……………..évocatrice.
    Courbet n’est pas Le Nain dans l’histoire de la peinture, bien entendu.

  33. Un sculpteur contemporain disait que l’oeuvre d’art [ beaucoup plus dense et polysémique qu’une simple image] se pose à nous comme énigme, et non sous forme de questions posées. C’est essentiel : Il y a du jeu dans les significations parce qu’elle engage à redescendre du niveau des idéalités dites objectives ouuniverselles reçues d’ailleurs, à celui d’un échange intersubjectif sur le contenu de non perceptions. Et nous prenons ainsi conscience de l’ambiguïté et de la fragilité de nos croyances?

  34. C’est amusant de lire les différentes interprétations du tableau. Me semble typique avec les tableaux symboliques où chacun apporte sa vision d’une société imaginée peu en rapport avec les réalités historiques. Une visite au musée Vermeer m’a servi de leçon à ce sujet, et je suis devenu très prudent, ou alors je me limite à une interprétation purement esthétique.
    Voici ce qu’en dit un critique (cité par Vigneron):

    Analyse de l’image: Une scène « réaliste » 


    Nous sommes dans la pièce principale, et peut-être unique, d’un intérieur paysan, la pièce chaude, celle qui abrite le sommeil, la cuisson des aliments, les repas, les veillées des longs soirs d’hiver autour du feu, le travail aussi, quand les intempéries ne permettent pas de sortir. Plusieurs familles sont identifiables : trois hommes, une femme, trois enfants. 

De nombreux détails concrets, aussi, apparaissent, immédiatement repérables : une nappe blanche recouvre une table basse composée vraisemblablement d’une planche de bois reposant sur des tréteaux ; du vin a été servi dans de longs verres effilés ; entamée, une grosse miche de pain blanc, le pain des riches, est posée sur la table, avec sa croûte épaisse, qui retient l’humidité et retarde le passage au pain rassis. 

Un sol en terre battue ; un pot de terre cuite vernissée, mais aucun de ces objets en « étain sonnant » dont l’historien sait qu’ils distinguaient, le plus souvent, les plus riches ; un tabouret à trois pieds (à droite) ; une planche de bois (à gauche), placée, sans doute, sur un tonneau (à gauche) ; le dossier en cuir d’une chaise, au second plan. Au second plan aussi (à droite), on distingue assez nettement un lit à colonnes, dont on devine les hauts piliers qui soutiennent un ciel d’étoffe. 

Les participants à cette scène appartiennent à des groupes sociaux nettement différenciés. Tout d’abord, un homme d’une certaine aisance, à la mode Louis XIII. Il a une belle et fière allure et il occupe le centre du tableau. S’agit-il d’un citadin ? Remarquons son col blanc, fermé. Signe qu’il ne travaille pas ? Ses vêtements sont assez soignés ; ses cheveux, sa barbe et sa moustache sont « à la mode » — « à la royale », comme on disait alors —. Son fils, manifestement (vêtements identiques à ceux de son père), joue du violon, un instrument qui n’était pas rare dans les campagnes ainsi que l’attestent nombre de récits consacrés à des fêtes paysannes… Il se dégage de ce premier groupe (le père dans la manière de tenir son verre et le manche d’un couteau, son fils prêt à jouer du violon), un certain air de distinction et de civilité. 
Ensuite, un paysan, relativement aisé, occupe la partie gauche du tableau. Remarquons, par contraste avec le personnage précédent, ses vêtements simples, en toile ou en serge (laine et chanvre), peu déchirés, sauf aux genoux. Il est chaussé de souliers. Sa femme se tient debout, derrière lui, au second plan, dans une attitude de réserve et de discrétion. Les vêtements sont simples : une robe de serge rouge, une chemise blanche à large col recouvrant les épaules, un petit couvre-chef blanc dissimulant les cheveux. Il est difficile d’identifier un vêtement distinctif d’une région particulière (pas de coiffe ou de collerette, par exemple) : nous savons que les vêtements « régionaux » apparaîtront un siècle plus tard.

Enfin, le personnage de droite vient manifestement de l’extérieur. Sa pose est modeste, ses yeux baissés, son regard vague, son corps tassé par une vie de labeur et de misère. Qui peut-il bien être ? Un paysan ? Un mendiant ? Un étranger ? Ses pieds sont nus, ses vêtements sont déchirés ; il adopte une attitude humble, silencieuse, respectueuse même (son chapeau est posé sur ses genoux alors que le personnage de gauche a conservé son bonnet). S’agit-il d’une embauche (la « louée ») d’un domestique atta¬ché, par exemple, à la charrue ? Pourquoi ces trois personnages se sont-ils retrouvés ? Qu’est-ce qui peut les unir ? Les réunir ?

    Interprétation: Un tableau aux accents religieux 


    Au-delà d’un tableau « réaliste », les trois frères Le Nain, Louis, Antoine, Mathieu, auraient peint une scène de l’Eucharistie : nous sommes ici, pleinement, dans le registre d’une culture religieuse offensive, celle de la Réforme catholique militante des dévots dont la paroisse de Saint-Sulpice était précisément l’épicentre. « On ne s’était point encore imaginé que les peintres eussent une théologie muette et que, par leurs figures, ils fissent connaître les mystères les plus cachés de notre religion » : cette réflexion de Charles Le Brun lors d’une conférence prononcée le 10 juin 1671 à l’Académie de peinture et de sculpture, sur le Ravissement de saint Paul, de Poussin, s’applique pleinement au tableau des frères Le Nain

Dans une telle perspective, le véritable sujet serait, peut-être, la plénitude de la Présence réelle, de l’Incarnation, Transsubstantiation peinte dans les réalités visibles (le pain, le vin), socialement visibles de l’histoire humaine, jusqu’au plus humble des indigents, « remply de Dieu s’il veut » (Olier). 

Si cette hypothèse était confirmée, ce tableau serait partie prenante de la grande guerre des croyances qui déchire l’Europe depuis la première moitié du XVIe siècle : les frères Le Nain donnent à voir l’évidence sensible de la Présence réelle, contre un calvinisme qui récuse toute possibilité de transsubstantiation…
    Auteur : Joël CORNETTE

    1. « les frères Le Nain donnent à voir l’évidence sensible de la Présence réelle, contre un calvinisme qui récuse toute possibilité de transsubstantiation… »

      … ça d’accord… tout me monde l’avait vu… mais pourquoi le va-nu-pieds n’attrape-t-il pas « la Présence réelle »…?
      Provoquerait-elle des remontées gastriques…?

      Et pourquoi deux enfants et un chien regardent le peintre…? pourquoi se met-il ainsi en scène…? pourquoi nous imposer sa présence…?
      A moins que ce ne soit pas le peintre qu’ils regardent, mais nous-même… spectateurs de la scènette?
      – « Tiens!!! y a des gens du XXIème siècle qui nous regardent…?

      … ça me rappelle la scène d’ouverture d’un film de Woody Allen, Whatever works

      1. @ Ju : attention, vous allez avoir un choc ! Vous dites « A moins que ce ne soit pas le peintre qu’ils regardent, mais nous-même… spectateurs de la scènette? »
        C’ est pire que cela : vous êtes parmi ces enfants, et ce que vous voyez , c’ est ce qui est dans le miroir en face d’ eux, mais vou(s) n’ avez pas conscience que vous regardez dans un miroir.
        Il se passe la même chose dans le tableau « un autre monde » . Selon que l’ oiseau regarde en haut ou en bas ou devant lui, ce que nous voyons représenté-concaténé dans le tableau, c’ est ce qu’ il peut voir dans le miroir…

        Description a visee pedagogique du travail de l’ artiste Escher : http://pedagogie.ac-toulouse.fr/lotec/EspaceGourdon/TEMP/MathArt/textes/Maurits%20Cornelis%20ESCHER.pdf
        (l ‘ œuvre Jour et Nuit, pourra peut être servir à Martine, Zébu et Todd comme un exemple graphique, de la transformation de l’ Euro-Europe, qu’ ils essaient d’ expliquer avec des mots.
        Lien : http://www.gallery.ca/fr/voir/collections/artwork.php?mkey=46127 )

      2. « … ce que vous voyez , c’ est ce qui est dans le miroir en face d’ eux, mais vou(s) n’ avez pas conscience que vous regardez dans un miroir. »

        Pas besoin de miroir et…. la conscience est totale… Nous sommes Mary Poppins… nous sautons de tableau en tableau… ;o)

  35. C’est l’exercice
    alors allons -y de l’interprétation
    à droite le vigneron présente son vin de l’année au courtier au centre
    on voit son inquiétude en attente du verdict qui va conditionner sa vie pour l’année qui suit
    le courtier au centre procède à la dégustation en commençant par la première phase, la vue (il mire le vin dans son verre en recherchant la lumière)
    l’apprenti à gauche qui accompagne le courtier, encore un peu gauche dans son métier en est déjà à l’analyse gustative
    le gamin à droite supporte mal l’humilité de son père face à la toute puissance du courtier
    La femme tente de faire bonne figure et de ne pas montrer son inquiétude.

  36. A tous.
    Je suis un prof retraité d’arts plastiques. Merci à tous et à Paul Jorion de me permettre de rêver à ce que sera la bonheur d’un jeune prof d’arts plastiques désormais,demandant à ses jeunes élèves de lui envoyer des posts sur un tableau du XVIIeme siècle. Même les plaisanteries et les bourdes feront sens! Et le prof d’histoire interviendra pour nous faire une description millimétrée, et le prof de maths éventuellement interviendra , et l’aumônier du collège catholique d’en face. Pas de notes SVP!Au lieu de cela j’avais le sentiment souvent de tuerdans l’oeuf tout éventuel Monnet ou Matisse par conditionnement négatif: quand mes sixièmes commençaient à s’intéresser, l’institution mettait fin à leur plaisir par la sonnerie!

  37. Les trois Frères
    Il y aurait tellement de choses à dire sur ce tableau, que vouloir trop en faire d’un seul coup, serait forcément un peu maladroit, par rapport à tout ce qui a déjà été écrit, ici ou qui s’y rapporte, ailleurs. Peut-être, alors en procédant par petites touches, sur tel ou tel point sensible – non ou pas assez mis en lumière…
    En voici un premier, me semble-t-il. Ils étaient trois frères, les frères Le Nain : Louis, Antoine et Mathieu, consacrant leur vie à la peinture, très proches l’un de l’autre.
    Jean-Marie Pontévia a dit que l’artiste se peint toujours lui-même à travers un tableau (auto-portrait, bien sûr) mais aussi à travers toute son œuvre… (Son génie s’exprimera en partie, de la manière la plus « subtile » qu’il tentera, pour nous transmettre telle émotion, réflexion ou histoire personnelle bien au-delà de son seul cercle intime…)
    Dans cette scène de la vie paysanne, ne retrouve-t-on pas, une autre peinture qu’il nous resterait mystérieusement à définir de la relation entre nos trois frères inséparables, voire se voyaient-ils, indissociables dans le quotidien ?
    Réunis ici, bien que sans y être dans leur état de peintres, évidemment, ils nous livreraient, en se peignant en ces trois hommes de conditions différentes, avant tout un message intime et très humain que leur art va magnifiquement sublimer, pour nous porter vers d’autres repas…

  38. Les trois hôtes.
    Quelque chose me choque immédiatement, en regardant cette peinture et choquerait certainement le premier paysan venu voyant ce tableau. Le métayer a une grande soif et aussitôt servi, il boit goulûment son vin ! Sans attendre que « l’hôte » – (hôte, désignant ici celui qui reçoit, non celui qui est reçu, ni le paysan miséreux) – n’est fini de servir un autre verre au pauvre va-nu-pieds, au « gueux » quoi. Cela pour avouer, que ce qui me touche le plus dans ce tableau, c’est qu’une parole semble s’être envolée. Seul, le vagabond, le regard perdu, semble s’en souvenir encore et le propriétaire de maison, à son tour, probablement de le ressentir, ému, au moment de lui donner à boire. L’émotion véritable est là, forte et poignante. Quelle est donc cette parole ? Bien sûr, il s’agit de la parole eucharistique, du repas de pascal:
    « Prenez ceci et partagez entre vous, car je vous le dis, je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu’à ce que le Royaume de Dieu soit venu. » Du coup, on ne sait plus si le pain sera à son tour partagé pour rendre grâces. Voici donc que le bourgeois pressé a été servi et a bu sans attendre la fin du service et que le Maître attendra encore, avant de voir la nouvelle alliance s’accomplir pour un prochain repas…

  39. Nous sommes face à une accumulation de conventions séculaires: la chrétienté, l’ancien régime, les classes sociales, la pauvreté, la peinture. À quoi s’ajoutent bien sûr celles du monde d’aujourd’hui, d’où nous regardons, pensons, et parlons, et pour lequel y étant immergés nous n’avons que peu de distance. Ajoutons encore, pour faire bonne mesure, l’ombre des débats qui nous réunissent sur ce blog.

    La variable la plus longue dans tous ces prismes est hélas la pauvreté.
    La religion chrétienne, qui fut, à l’époque de Louis Le Nain comme pendant des siècles avant et après lui, la religion d’Etat, se livre en regard de la vérité de la société à des contorsions mentales de toute espèce, que l’histoire de l’art a entérinées. Royaume de Dieu, eucharistie et autres billevesées ou délires ne sont pas de trop pour conjurer la vérité qui apparaît aux enfants de cette vie terrestre, la seule que nous partagions, la seule dont l’existence est avérée: l’injustice existe, la pauvreté n’est pas due aux vices de ceux qu’elle frappe, la richesse n’est pas le fruit des mérites des puissants. (Saint-Nicolas et le père Noël sont bien des salauds, puisqu’ils donnent beaucoup à ceux qui ont déjà trop, et peu à ceux manquent de tout.) Non. Au nom de Dieu, je vous le dis: agenouillez-vous, amen.

  40. Le petit chien… Toujours attaché à son maître, il observe tout ce qui se passe autour de lui. Il aime par-dessus tout donner libre cours à sa joie dans la demeure. Et il va, de ci de là, où son flair l’appelle et naturellement vient vite vers celui qui se goinfre déjà; espérant qu’en manifestant avec plus ou moins d’insistance sa faim, il recevra sa portion de ce qui se mange(ra). Mais sa compagnie persistante risque tôt de se terminer par un coup de pied du vorace qui s’empiffre, repoussant vivement l’animal comme chassant un parasite, de plus qu’il faudrait nourrir.
    « Ouste ! Du balai ! Et ne reviens plus !! »
    Alors, le petit bichon, pour se consoler ira se coucher dans un coin plus calme et chaleureux qu’il trouvera facilement au pied du pauvre vagabond. Certes, il ne se fait pas d’illusion. Il sait qu’il aura plus de chance de recevoir une petite tape réconfortante sur la tête ou toute autre signe d’affection, qu’aussitôt un morceau de pain… Mais ce n’est pas grave. Il saura faire preuve de patience. Et s’il le faut, avant de revenir en fin de parcours vers son maître, il protégera le miséreux d’éventuels chenapans plus en retrait voulant lui voler son maigre repas… 

      1. Ce chien ressemble bougrement à « Idéfisc », celui qui à fait fuir du tableau le gros « juste-un-peu-enveloppé-c’est-tout » ( Belge ou russe, je ne sais plus)…(d’ailleurs parti avec le troisième verre dans la main gauche et en tenant derrière soi un tonneau de caviar -on dit-)

  41. Les Le Nain m’ennuient mais ils ont inventé la pose photographique rendant visibles ceux qui jamais ne l’étaient et pour cela il faillait sans doute des circonstances particulière et un certain culot.
    Côté marketing on peut dire (après quelques hésitations (;-) ) qu’ils sont les ancêtres du calendrier des postes, qu’ils en ont forgé le concept. Succès mérité.
    Merci à Pierre Chavant pour cette ponctualité picturale.

  42. On plaisante là-dessus aujourd’hui, et c’est un art vieilli, mais à l’époque il y avait des codes signifiants stables auxquels tout le monde devait se plier . Par exemple le chien dans un intérieur codait la fidélité conjugale, dans les tableaux de genre hollandais. Dans l’hypothèse où le personnage mal coiffé qui boit annoncerait l’usage du vin au cabaret, comme chez Jan Steen, alors la triade femme, mari, chien a un sens précis. C’est justifié de voir l’image peinte en spectateurs issus d’une autre culture. Mais le chien peut-être une simple artifice conventionnel pour donner de la profondeur en créant un premier plan. Le va-nu- pied est arrivant ou entrant car il tient son chapeau sur ses genoux, et il se pose en subordonné par rapport au maître qui, chez lui , est découvert. A gauche la coiffe posée de travers du buveur correspond-t-elle plutôt ou aussi à l’état intermédiaire de métayage ?. Quant à la femme elle se doit d’être coiffée, ici, en présence des hommes !
    Or ces jeux de codes vestimentaires, on les retrouvait à l’église pour un office : Au XVIIeme dans les églises savoyardes de la contre réforme tous les hommes de toutes conditions sociales étaient groupés dans la nef et découverts ( posture de subordination à la « volonté » du Christ) et toutes les femmes, séparées, à la tribune étaient voilées ( posture de soumission à la « gloire » du Christ) Subordination et soumission étant deux postures différentes liées à la différence de genre ( « ordre » est différent de « mission », comme « géométrie » est distinct « d’intuition », chez Pascal ) Nos gloses spéculative ne veut pas dire que nos idées sont celles précisément du peintre !…

  43. Erratum: dans les églises nouvelles du XVII eme de la vallée de la Maurienne, il y avait trois lieux de placement: les notables étaient dans le choeur, les hommes dans la nef, et les femmes en haut à l’arrière.

  44. La pulsation fondamentale.
    D’abord je prends règle et compas et je trace d’un crayon des formes géométriques et elles me réjouissent car elles me confirment que ce tableau est extrêmement subtil et d’une grande finesse dans sa structure, mêlant tout à la fois et en peu d’espace la force de l’esprit, le pouvoir de l’âme, unis en un corps. Corps pictural certes, mais corps empreint à une lutte et une harmonie qui s’entrecroisent.
    Bien que les personnages soient distincts, isolés les uns des autres dans leur silence, le peintre a œuvré à les rassembler pour ne faire qu’un, ne formant qu’une seule chair animée de forces et chaleurs diverses que nous pourrons mieux ainsi cerner.
    Et ce ne sont pas les vêtements aux couleurs usées des personnages qui nous ferons de l’ombre pour ne pas être touchés par ces merveilleux visages tous si expressifs, voire touchants…
    J’imagine que toute leur vie les trois frères Le Nain ont eu la crainte de voir l’amitié fraternelle qui naturellement les unissait, se briser et l’on pourrait voir dans cette œuvre, comme dans d’autres, le souci qu’ils avaient à matérialiser cet amour et cette crainte de se perdre, bien que frères, jusqu’au moment fixé par la mort voire au-delà. Pour cette raison, Louis, peintre de la matérialité aimait avant tout peindre la réalité dans son quotidien et montrer que l’homme entier est de nature corporelle. Corporelle en son âme, corporelle aussi au contact de l’esprit qui s’y manifeste et en son pouvoir de se mouvoir tout comme le feu,  la poussière, l’eau, le vent roulant en nous à chaque instant.
    Louis, via ces trois personnages centraux nous invite donc à nous interroger sur cette trinité qui nous anime et de ce qu’elle peut ou veut bien nous refléter de l’éclatement d’une materia-prima originelle.
    Mais revenons à la peinture et à la manière dont Louis va mettre en évidence, comme en parallèle, un autre point de rupture dans la pensée de son époque et précédemment signaler ici, dans d’autres commentaires…
    Figé devant le tableau, nous demeurons et observons la scène, néanmoins notre vision circule d’un personnage à un autre ou à un objet. Des profondeurs de la pièce jusqu’au devant, tout n’y est qu’expériences de perception de regards se fuyant les uns les autres, (sauf un) en points de fuites divers, cherchant à s’affranchir de la contrainte d’un autre. Toutes ces lignes illimitées venant s’ajouter à un tableau d’une parfaite construction, dans lequel se concentre de nombreuses formes géométriques renforçant son homogénéité tridimensionnelle, pour s’articuler finalement autour du seul regard du spectateur, dans une composition muette et fortement immobile. Rentrons alors plus concrètement dans la réalité du tableau pour essayer de comprendre ce jeu de regards fuyants et de sa signification. Franchissons la surface de la toile en quête d’un sens à donner à ces plis de visions entourant ce modeste repas…

  45. Précision: Il faudrait parvenir à interpréter ce qui relève de codes ou emblèmes sociétaux liés aux moeurs d’une époque et une symbolique anthropologique , plus universelle. Quand nous savons que la femme à l’office met un voile alors que l’homme se découvre. Pourquoi cela? La gloire individuelle que connote la chevelure autour de la beauté féminine (cf la crinière du lion, l’auréole autour du soleil lors d’une éclipse) doit être voilée par soumission (ou pour ne pas faire diversion par séduction ) à celle de l’Autre . Et les couvre -chef des hommes sont ôtés, car les contingences d’ordre social masculines doivent se savoir subordonnées à un ordre tout autre…

Les commentaires sont fermés.