« WALDEN OU, LA VIE DANS LES BOIS »

C’est un nouveau projet tout à mon goût : qui m’oblige à aller flâner dans les endroits où j’aime bien me rendre de toute façon.

« Je me suis essayé au commerce ; mais je me suis aperçu qu’il faudrait dix ans pour s’y mettre véritablement, et que je serais alors probablement en route vers le diable. J’avais surtout très peur qu’il puisse m’arriver alors de faire ce qu’on appelle une bonne affaire. […]

Mais j’ai appris depuis que le commerce jette un sort sur tout ce qui passe entre ses doigts ; et feriez-vous même négoce de messages en provenance du ciel, que la malédiction du commerce tout entière s’attacherait quand même à votre affaire. […]

Certains se montrent « industrieux », et semblent aimer le travail en soi, ou peut-être parce qu’il les empêche de commettre des méfaits pire encore ; à ceux-là je n’ai à l’heure qu’il est rien à dire. À ceux qui ne sauraient que faire de davantage de temps libre qu’ils n’en ont aujourd’hui, je conseillerais de travailler deux fois plus dur qu’ils ne le font, – travailler jusqu’à ce qu’ils puissent se racheter, qu’ils obtiennent le titre qui les libèrera de la servitude. Quant à moi, je découvris que l’occupation de journalier était la plus indépendante de toutes, tout particulièrement parce qu’elle ne demande que trente ou quarante jours d’une année pour vous faire vivre. La journée du journalier s’achève au coucher du soleil, et il est alors libre de se consacrer à ses occupations favorites, indépendantes de son travail ; alors que son employeur, qui spécule d’un mois sur l’autre, ne connaît aucun répit d’un bout à l’autre de l’année. […]

Par-dessus tout, comme je l’ai laissé entendre, l’homme qui va seul peut entamer son voyage aujourd’hui même ; alors que celui qui voyage accompagné doit attendre que son compagnon soit prêt, et le moment du départ peut alors tarder. […]

Je n’hésite pas à affirmer que je suis un gaillard qu’il serait essentiel d’embaucher ; mais à quoi je suis bon, ce serait à mon employeur de le découvrir. […]

Nulle odeur n’est aussi nauséabonde que celle que dégage la bonté corrompue. C’est de la charogne humaine, de la charogne divine. Si j’étais sûr que l’homme qui vient frapper à ma porte a la conviction ferme de me vouloir du bien, je prendrais mes jambes à mon cou, comme s’il s’agissait de ce vent des déserts africains sec et qui tanne la peau qu’on appelle le simoun, qui remplit de poussière la bouche et les narines et les oreilles et les yeux jusqu’à ce que vous en suffoquiez, de peur de me voir contaminé d’un peu du bien qu’il me veut – de peur qu’une part de ce virus ne vienne se mêler à mon sang. […]

Je lis dans le Goulistan, ou Jardin des Roses, du cheik Saadi de Chiraz, que « L’on posa à un sage, la question suivante : ‘Parmi la multitude d’arbres révérés que le Dieu Tout Puissant a créés altiers et dispensateurs d’ombre, aucun n’est appelé azad, autrement dit libre, si ce n’est le cyprès, qui ne porte aucun fruit ; quel est le sens d’un tel mystère ?’ Il répondit : ‘Chacun d’eux produit le fruit qui lui convient, à la saison qui lui convient, durant laquelle il est frais et resplendissant, et en-dehors d’elle il est sec et ratatiné ; ni à l’un ni à l’autre de ces états le cyprès n’est soumis, étant constamment florissant ; et c’est de cette nature que sont les azads, ou les indépendants quant à la religion. – Ne fixe pas ton cœur sur ce qui se contente de passer ; car le Dijlah, appelé aussi Tigre, coulera encore dans Bagdad alors même que la race des califes sera éteinte : si ta main est pleine, sois aussi généreux que le dattier ; mais si elle n’a rien à offrir, sois un azad, ou un homme libre, à l’image du cyprès’. »

Henry David Thoreau, Walden ou, La vie dans les bois, 1854

(traduit par moi)

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