LE PARI PASCALIEN DE FRANÇOIS HOLLANDE, par Zébu

Billet invité.

La politique d’endiguement que le gouvernement français est en train de mettre en œuvre ne pourra raisonnablement se perpétuer ainsi sans qu’à un moment donné la question du choix ne se pose.

La croissance se dérobe et se perd dans les sables du désert de la science économique : elle devrait bien rejaillir plus loin, comme le font certains fleuves souterrains, mais personne n’en connaît l’heure et le lieu.

Le niveau d’imposition, pourtant variable ‘d’ajustement structurel’ s’il en était jusqu’à présent, a atteint ses limites, aux dires de certains hiérarques socialistes : ‘trop d’impôts tue la croissance, ce qui tue l’impôt’.

Fermez le ban.

Que reste-t-il dès lors, en attendant ?

Un pari, un pari pascalien, que pourrait avoir formé François Hollande.

Celui d’attendre le moment propice que le rapport de force politique en Europe se modifie pour permettre d’envisager autrement qu’en vaines déclamations un basculement des politiques européennes.

Dans sa ligne de visée, il y a l’élection des législatives allemandes, la ‘mère des batailles’ politiques européennes. Mais celle-ci n’interviendra qu’à la toute fin 2013. Alors, dans l’espoir que ces élections puissent modifier ce rapport de force européen par l’arrivée au pouvoir d’un SPD moins austère qu’une Angela Merkel, François Hollande pose donc fermement sa stratégie : tenir et espérer.

Ou plutôt parier.

Pascal proposait de parier sur l’existence de Dieu et en tirait la déduction que l’on avait tout intérêt (ou rien à y perdre) à parier sur son existence, quand bien même il n’existerait pas.

François Hollande, lui, pourrait parier qu’une modification des rapports de forces politiques européennes est possible et que de cette modification découle le ‘salut’ de l’Europe. Si cette possibilité de transformation existe véritablement, ceux qui y auront cru seront du bon côté du rapport de force et inversement, pour les thuriféraires de l’austérité européenne. A contrario, si cette possibilité n’existe pas, cela n’aurait aucune importance : nous irions alors tous en enfer budgétaire.

Ce pari pourrait s’être constitué avant même l’échec de la tentative de modifier ce rapport de force dès l’entame de son mandat présidentiel, en ralliant à lui une improbable équipée italo-espagnole qui finit par se dissoudre en rase campagne, tant les préoccupations nationales l’emportèrent in fine, sans compter sans doute l’absence de foi sincère dans ce nouveau catéchisme. La vaine tentative d’alliance avec l’Allemagne contre le Royaume-Uni a aussi tourné court lors de l’élaboration du budget européen.

Mais la perte du triple AAA de ce dernier, malgré (ou à cause) des politiques d’austérité menées et les très récentes élections législatives italiennes devraient permettre à François Hollande de refonder son pari, sans compter ‘l’exemplarité’ des cas grec, espagnol, portugais, chypriote et irlandais, en attendant que demain d’autres pays n’entrent eux-mêmes en récession en Europe.

En quelque sorte, la dynamique même de la crise, laquelle s’est muée aussi en crise politique, devrait permettre d’augmenter la pression sur les électeurs allemands pour que le point de bascule puisse être atteint en cette fin d’année.

Ce pari, tout comme celui de Pascal, ne vaut cependant que parce que ses termes ne sont définis que comme ils le sont, à savoir que ‘l’économie du salut’ ainsi tracée n’est en rien une donnée : tout au plus un postulat.

En effet, la possibilité qu’un tel basculement des rapports de force politiques en Europe puissent exister réellement n’induit absolument pas que cette possibilité soit suffisante à être salvatrice pour l’Europe : les deux termes ne sont liés que si on y croit. Surtout, rien n’indique non plus que croire est la condition suffisante et/ou nécessaire pour être ‘sauvé’. C’est un simple postulat : de fait, personne n’en sait rien.

Car Angela Merkel est encore très populaire et dusse-t-il advenir au pouvoir, il n’est pas du tout certain qu’un SPD puisse participer à ce basculement (si tant est qu’il en ait réellement la volonté), tant l’autorité de la Bundesbank est si peu remise en cause. Surtout, ce pari s’effectue dans le cadre même d’institutions politiques, nationales et européennes, qui deviennent (et les élections italiennes le montrent) de manière croissante délégitimées, certes par les politiques d’austérité menées, mais bien plus largement par la déconnexion de la classe politique des autres classes sociales et l’absence de solutions alternatives ne serait-ce que portées au débat politique des citoyens. Quand bien même donc un tel renversement des rapports de force politiques adviendrait en Europe (toujours en supposant l’existence d’une telle volonté chez ces forces politiques), celui-ci n’interviendrait que dans ce cadre là même que la crise ne fait rien tant qu’à disloquer, qui plus est dans un laps de temps à venir lourd de dangers potentiels.

Car la stratégie d’endiguement qui permettrait la possibilité d’un tel pari devra faire face à la montée croissante du chômage, qui s’est déjà opérée de manière tragique dans de nombreux pays en Europe, la France n’ayant par ailleurs plus les moyens d’effectuer un traitement social massif du chômage.

Si de surcroît les hausses d’impôts et l’augmentation du déficit sont inenvisageables, il ne restera guère plus que la réduction des dépenses publiques pour y faire face, ce qui semble pour le moins contradictoire quand on a pour objectif de reformater la politique européenne d’austérité.

Le moment du choix s’approche donc à grands pas pour François Hollande.
Il lui faut pourtant tenir jusqu’aux élections allemandes, pour vérifier si son pari verra ou non la possibilité qu’un tel rapport de force politique puisse être modifié.

Le problème, c’est que ce pari obère directement toute réflexion alternative dans l’attente de ce résultat. Mieux, ou pire : il définit totalement la manière d’agir et de penser en fonction de son terme.

François Hollande pourra alors toujours dire qu’il n’y avait guère d’autres choix qu’entre son pari et la politique d’austérité puisqu’il en aura exclu toute autre possibilité.

En réalité, cette logique ne peut tenir que si l’on accepte dès le départ le cadre ainsi défini (cadre institutionnel d’expression de ce rapport de force politique) mais aussi la définition de ‘l’économie du salut’ qui en est donné et qui est en lien (la modification du rapport de force politique permettra de mettre en œuvre une ‘autre politique européenne’). Cette logique fait fi du contexte dans laquelle elle s’insère, sauf pour intégrer les conséquences qu’il induit sur ces mêmes rapports de forces politiques …

C’est donc une longue période de vide politique qui va s’instaurer, pendant laquelle la crise ne cessera d’agir.

Une période difficile pour ce pari parce que l’instabilité qui lui est nécessaire pour transformer le politique produira forcément des effets néfastes que le gouvernement devra s’efforcer de contrecarrer.

Ce faisant, François Hollande prend et engage ce pari, lourds de dangers.

Le problème, en politique, n’est pas tant d’engager de tels paris : c’est sa fonction même.

Le problème est bien d’engager les bons paris.

Car le temps écoulé n’est pas réversible.

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