LA GANGRÈNE

Les paradis fiscaux s’en étaient bien tirés jusqu’ici et on ne s’étonnait pas assez qu’ils soient passés entre les gouttes avec le talent qu’on a pu constater.

C’est que la plupart d’entre eux n’existent pas véritablement : les Îles Caïman ont 55.000 habitants, les Îles Vierges britanniques : 27.000, Jersey : 98.000, l’Ile de Man : 85.000, la City de Londres : 7.000 seulement.

Ceux-là sont des fictions juridico-comptables dont les opérations (à l’exception de la City) ont lieu ailleurs, et dont les fonds se trouvent eux aussi ailleurs – pour autant que la notion de localité ait encore un sens à l’âge numérique. Leur existence physique se limite souvent à des immeubles bourrés seulement de boîtes aux lettres de compagnies prête-nom. Parfois la législation d’un pays lointain oblige ces compagnies à avoir sur place un « directeur », qui tue alors le temps en jouant au solitaire à longueur de journées.

Il était fatal que la gangrène s’étende un jour à partir de l’un des paradis fiscaux qui s’apparentent davantage à une vraie nation : l’État américain du Delaware peut-être et ses 917.000 habitants, le Luxembourg et ses 525.000 Luxembourgeois, ou bien Chypre et son 1,1 million de Cypriotes.

Pourquoi la contagion se répandrait-elle à partir de ces paradis fiscaux-là ? Parce que ce qui fait la distinction essentielle entre eux et les pays ordinaires, c’est l’extraordinaire différence qui existe dans leur législation entre les principes qui président au destin de leurs citoyens, dont on exige qu’ils aient une identité traçable, qu’ils paient leurs impôts et qu’ils se conduisent selon les règles de la décence ordinaire, et de leurs « non-résidents », dont rien de toutes ces exigences bonnes seulement pour les gagne-petit n’est réclamé.

Cette différence de traitement, c’est ce que les Anglo-Saxons appellent « an accident waiting to happen » : une catastrophe qui finira par se produire. L’accident, ce fut à Chypre, les tractations de la semaine écoulée relatives aux différentes formules de taxation pour, d’une part, les Cypriotes du commun, au compte en banque d’un montant modeste et en tout cas inférieur à 100.000 € et, d’autre part, pour les oligarques russes, au compte en banque d’un montant significativement supérieur.

Comment punir justement un oligarque « optimisateur fiscal » russe ? Comment punir justement le citoyen d’un paradis fiscal ayant fermé hypocritement les yeux sur ce qui fait la force de sa nation ? C’est là la question épineuse à laquelle la Troïka (UE, BCE, FMI) s’est trouvée confrontée ! Et c’est l’impossibilité de la résoudre qui menace aujourd’hui l’existence de la face cachée du monde financier : les paradis fiscaux, c’est-à-dire en réalité son cœur-même.

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