PETITE MISSIVE D’UN QUIDAM PAS CONTENT QUI DÉSESPÈRE DE SA CITOYENNETÉ, par Manuel Mendes

Billet invité

À propos de la vidéo du 26 avril 2013.

« Boston marathon explosions ».
Le 14 avril 2013, ces explosions provoquaient 3 morts et quelques 170 blessés…

« West, Texas fertilizer plant »
Le 16 avril 2013, l’explosion de cette usine aurait provoqué 15 morts et quelques 200 blessés, ainsi que la destruction de soixante-dix maisons. La puissance de cette explosion a été – illico presto – comparée à celle d’un tremblement de terre : 2.1 à l’échelle de Richter !

Depuis lors, après une exposition quasi-quotidienne à une avalanche de nouvelles redondantes sur les attentats de Boston, je me demande ce qui a bien pu se passer au Texas ?

Dans un article publié le 21 avril par « The Guardian » et intitulé : « The Boston Marathon is a symbol of who we are », l’auteur Marc Abrahams écrit :

« There is one thing that, for sure, has changed. Now the Boston Marathon really is important. It’s become our symbol, to ourselves, of what and who we are, of how we react to the unexpected, of how we work together or not. Right now the overwhelming feeling is: damn, we do pull together when it really matters. » (traduction : « Il y a une chose qui a véritablement changé. Désormais, le marathon de Boston est important. C’est devenu le symbole de qui nous sommes, de la façon dont nous réagissons à l’inattendu, de la façon dont on se serre les coudes ou pas. À cet instant le sentiment qui prédomine est : bon sang, on se rassemble quand ça compte vraiment »). L’article entier est disponible ici.

Au gré des quelques flashs d’info de plus en plus rares sur l’accident du Texas, ma gamberge s’est poursuivie. Ce genre de catastrophe s’était déjà produit. Les doigts fébriles sur le clavier et hop, j’ai lancé le moteur de recherche sur les mots fertilisants, usines et accidents. Au passage, j’ai découvert un autre article publié par « The Guardian » : « Fertiliser explosions listed and US facilities mapped », accessible ici.

Juste quelques dates qui concernent la fabrication des fertilisants (la liste n’est pas exhaustive) :
– le 21 septembre 1921 : explosion du silo d’une usine de BASF, à Oppau, près de Ludwigshafen, sur le Rhin, silo contenant du sulfate d’ammonium, 561 personnes tuées et environ 2000 blessées.
– le 16 avril 1947 : explosion d’environ 2080 tonnes de nitrate d’ammonium chargés à bord du navire SS Grandcamp, battant pavillon français, dans le port de Texas City, 581 morts, plus de 3000 blessés.
– le 28 juillet 1947 : explosion dans le port de Brest du cargo norvégien « Ocean Liberty », transportant 3133 tonnes de nitrate d’ammonium… et des combustibles liquides ! 26 morts et plusieurs centaines de blessés.
– le 3 décembre 1984 : explosion d’une usine filiale de « Union Carbide Corporation », à Bhopal, dégagement de 40 tonnes d’isocyanate de méthyle dans l’air respiré par les 3500 victimes décédées la première nuit…
– le 21 septembre 2001 : explosion d’un stock d’ammonitrates dans la zone industrielle sud de Toulouse, usine « A.Z.F. », 31 morts et 2500 blessés.

Ah oui ! Je me suis aussi demandé ce qui se passait au Japon, à Fukushima. Et Tchernobyl, c’était le 26 avril 1986… Ouf, le lointain souvenir, mais des personnes en souffrent et en meurent encore… dans l’indifférence globalisée. Mais ça, c’est un autre article au rayon du « risque zéro » et de l’arrogance.

– Do we really pull together when it really matters ?

Après « le bruit » des informations incohérentes, parcellaires, éclatées, orientées, le silence pèse systématiquement sur tant de questions importantes pour… eh bien oui, la survie de l’espèce ! Un fil mystérieux semble pourtant les relier : la folie humaine.

– L’Homme serait un animal fou ? Is that the right question ?

Bon, je m’arrête là car ma gamberge s’emballe et je risque un « neuronal meltdown ».

Le 25 avril 2013, j’ai assisté aux funérailles d’une petite fille de dix ans. Malgré toutes les recherches, les accumulations de connaissances, de savoirs, de techniques, en dépit du bon vouloir des médecins dévoués, elle n’a pas été sauvée. Une tumeur cancéreuse l’a emportée. Devant le cercueil blanc, je me suis dit qu’elle était partie entourée de l’affection, de la tendresse, de toute l’attention et de l’amour de ses parents admirables. Je me suis dit que maintenant, elle reposait en paix, protégée de la folie humaine.

Quand surviendra la révolution scientifique qui permettra de mesurer cette folie ?

Demain, le beau-frère de ma compagne rejoindra la petite fille. Diagnostique: cancer et métastases…

L’année passée, ma meilleure amie a subi une mammectomie : cancer du sein. Depuis, elle endure stoïquement les douleurs d’une reconstruction mammaire. Elle souffre pour se faire belle !

Quesa quo ces différents cancers ? Là aussi, l’information « pas très sexy et spectaculaire » mais sereine, construite, soutenue, exhaustive est très difficile à dénicher. S’agit-il d’un renoncement ? Car comment l’animal fou pourrait-il comprendre sa propre folie ? Lui manquerait-il une fonction ? Un organe ?

Oh, surviendra bien la technologie qui permettra la création d’une prothèse révolutionnaire qui augmenterait les capacités cognitives de cet animal !
– He oui, « it’s in the pipes » ! Nous nous baladerions avec des puces intelligentes… mais sous la peau ! Certains en rêvent ! Encore une vision folle ?

« La survie de l’espèce, un essai dessiné incisif, humoristique et pas complètement désespéré ». Je me suis empressé d’offrir des exemplaires de ce livre à cinq personnes qui aiment la BD, en espérant qu’elles concéderaient que certaines de mes inquiétudes étaient partagées et pas si déraisonnables ! Que cela vaudrait la peine d’appuyer sur le bouton pause pour réfléchir à des situations qui nous permettraient de mieux ressentir la vie lorsqu’elle nous traverse.

Monsieur Jorion, Paul pour les intimes, je crains que mes ami(e)s n’ont toujours pas lu votre ouvrage… En tout cas, ils n’en parlent pas. Ils n’ont probablement pas le temps. Assis sur une selle durcie par l’angoisse, ils foncent, le nez dans le guidon, sans s’interroger sur la nature du système économique, malgré tout le bruit des nouvelles interpellantes, malgré les saisons qui se mélangent leurs températures et leurs intempéries.

Alors, je m’écarte de leur route. Je reste l’emmerdeur, du genre supportable à dose homéopathique, assez courtois et capable de la fermer, « parce qu’il est invité et pour ne pas plomber la soirée »…

Je me suis habitué à cette idée : puisque Bernard de Mandeville et ce cher Thomas Malthus se bidonnent depuis des décennies, moi, je fais souvent le clown, le bouffon, juste pour rire… Pour éviter une sorte de folie qui peut nous frapper, tous, sans exception. Pour ne pas succomber à la colère. Parce que, je ne crois pas que nous pouvons discuter avec une personne en colère ! Mais encore…

« At the end of the day », ce sont les personnes en colère qui feraient bouger les lignes. Ce sont elles qui tireraient les marrons du feu. Mais je n’arrive pas à attendre, à compter sur la colère des individus et leurs sacrifices. Je ne veux pas m’incliner devant le monument des sacrifiés inconnus.

Comment distinguer une bonne colère ? Qui et avec quelle légitimité lancerait ce distinguo ? Les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué une colère tout à fait compréhensible. Mais sincèrement, les réactions qui ont suivi, étaient-elles les meilleures ? Combien de morts en Irak, en Afghanistan, au Pakistan ? Acceptons-nous le ratio d’une « guerre propre » : 1 mort du côté de la bonne colère pour 1000 du côté du « mal » ? C’est ce genre d’équation qui sauvera notre fameuse espèce ?

« La colère est mauvaise conseillère ». Ce qui se passe dans certaines régions, en Syrie par exemple, confirme encore ce proverbe et interroge les enthousiasmes post-printaniers, emportés par des colères post-printanières.

Quel avenir pour les enfants irakiens, afghans, syriens ? Avec tout ce qui explose dans leur environnement, combien de cancers couvent-ils déjà ?

Que deviennent les portugais qui ont permis cette fameuse révolution des oeillets ? Que ressentent-ils aujourd’hui quand certains de leurs enfants se nourrissent avec difficulté ? Cette révolution si pacifique leur aurait échappée ? Pourquoi ?

Et les enfants qui naissent en Grèce – dont les parents ont déjà exprimé tant de colère ? Comment réagissent-ils lorsqu’on leur parle du « berceau de la civilisation » ?

Et les enfants des enfants avec qui j’ai joué quand j’étais petit, mignon et timide ? Des enfants nés sur des terres convoitées pour leurs richesses ! Des enfants dont les vies sont saccagées par des guerres de prédation ou des grand projets illusoires de développement précaire, qui parle de leur colère ?

Je m’arrête car il est temps de refroidir ma caboche ! Allez, une dernière question : sans information, réflexion et coopération pour mieux réfléchir à la survie de l’espèce, à quoi peut bien servir la colère ?

Je vous en prie, Monsieur Jorion, puisque vous avez le talent de produire ce blog, continuez surtout à expliquer la logique et les mécanismes de ce système économique si présent et omnipotent. Continuez surtout à informer, une information diversifiée et courageuse parce que critique.

C’est la requête d’un quidam qui désire faire la nique aux Bernard, Thomas, Friedrich du genre Mandeville, Malthus et… Hayek ! Pour que les enfants ressentent la vie les traverser, aussi longtemps que possible !

Hou, un vilain chat noir au pelage luisant, assis sur le bord de la table tel un sphinx ! Il me regarde sereinement et me dit – traduction authentique et simultanée :
– Vaste programme d’hominisation, mon pauvre ! Et maintenant que tu as empoisonné toutes les souris, donne-moi ma pâté de viande reconstituée et en conserve, sinon je te casse les oreilles et je commence à miauler.
– Oh, eh, ça va, félin urbanisé et dénaturé !
– À qui la faute ?
– Si tu continues à me casser la tête, je vais te lâcher au pied d’un arbre !
– Miaulement moqueur : « Et avec la puce que j’ai sous la peau, je te retrouverai ! Miaou-ou, l’arroseur arrosé ! »
– C’est bon, casse-toi.

Vite, un dernier mot. Monsieur Jorion, quid d’une puce sous la peau des matous spéculateurs ?

– Miaou -ou -ou !
– C’est bon, j’arrive !

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