De l’intérêt des centres de recherche interdisciplinaire (CRI)

, par Bernard Hennion

Billet invité.

Un groupe de chercheurs curieux constatant la sclérose de créativité des chapelles ultra-pointues monochromes de recherche, et voulant en sortir, avait organisé, aux Arcs, puis à Berder, des rencontres informelles (par cooptation-intérêt mutuel en fait) entre des chercheurs en médecine, en biologie, en mathématique, en physique, en éthologie, en épistémologie, en sociologie, en philosophie… Aucune discipline n’était rejetée en réalité…

Il y avait des exposés informels le matin. On mangeait ensemble, attablés par auto-curiosités mutuelles, et si possible en mélangeant les disciplines… Et on faisait des balades scientifiques dans le beau Golfe du Morbihan l’après-midi.

À Berder, il était explicitement demandé à chaque expert de tenter d’exposer, dans la langue de tout le monde, un travail d’autant plus difficile que leur sujet était plus ardu… Un fil directeur global très large pour la semaine, une sorte de thématique englobante horizontale était donnée deux mois avant
 (voici quelques exemples de telles thématiques englobantes très fécondes: le temps, le hasard, le bruit, la morphogénèse, les catastrophes, l’information, l’auto-organisation, la diffusion, les fractales, le vieillissement, les « flocks of… » (bancs de poissons, « vols » de certains oiseaux), l’émergence… etc.)

Nous avons été surpris nous-mêmes par le caractère étonnement très horizontal de tous ces sujets : chaque discipline travaille effectivement sur l’ensemble de ces sujets en fait…

Ce n’est pas pour dire que ce genre de séminaire peut remplacer des travaux de recherche entre experts d’une même discipline, un tel système n’était intéressant que parce que les 51 autres semaines de l’année, les experts rassemblés bossaient classiquement chacun dans leur propre spécialité, bien sûr… Mais c’était vraiment super… Il y avait plein d’idées, d’objections nouvelles, d’inventions, qui jaillissaient du simple gradient des savoirs ainsi rassemblés, densifiés…

Malheureusement, il n’y avait pas d’économistes… Rien ne s’y opposait cependant, me semble-t-il…

Aucune question n’était idiote, aucune évidence indiscutable… Aucune condescendance de l’expert autorisée… C’était plutôt les non-réponses qui étaient mises à l’index… Une sorte d’inversion des valeurs, une prise de pouvoir organisée des timides…

Quand on parle, on apprend aux autres, mais on apprend soi-même…

Le foisonnement des livres scientifiques rendaient évident à tous ces experts/étudiants aux disciplines si variées que la formule condescendante : 

- « Si vous aviez lu tel ou tel livre, vous ne poseriez pas cette question ! »

 était à proscrire par principe dans un tel groupe…

 Impossible évidemment à aucun cerveau, fut-il très brillant, de lire tous les livres… (Au XVIIe siècle si, au XVIIIe, déjà plus?)

Les étudiants du CRI (en master, thèse, ou post-doc), appartenant au départ à toutes ces branches, étaient invités à titre gratuit à ces sympathiques sauteries scientifiques…

La présence des étudiants décomplexés et alertes, encouragés par la philosophie même du CRI, balayaient les autocensures du genre « Si je pose cette question, je vais avoir l’air d’un nigaud, donc je reste muet… »

Et par effet d’induction, les autocensures adultes volaient en éclat elles aussi…

Le CRI lui-même proposait des thèses interdisciplinaires à des étudiants motivés et autonomes, qui devaient définir (et justifier) eux-mêmes leur sujet, conseillés bien sûr par des encadrants… Ils travaillaient en groupe interdisciplinaire, à proposer leur propre sujet de recherche, avec la contrainte qu’il soit effectivement pluridisciplinaire…

Cela convenait bien aux non-obéissants, aux non-hiérarchiques, aux obliques, aux non-prévisibles, bref aux créatifs étudiants motivés de penser hors du cadre…

Les encadrants du CRI géraient les contradictions pouvant survenir entre le responsable de thèse administratif, et les désirs de l’étudiant, le plus souvent à son profit. Les étudiants avaient tous une majeure à choisir, et une ou deux mineures selon leur tempéraments… L’occasion pour eux de ne pas s’enfermer trop jeunes dans des œillères monochromes, de visiter aux alentours, de s’auto-définir une voie nouvelle à défricher, leur propre voie… Du coup, derrière ça, leur motivation explosait…

Partager :