NE PAS PERDRE LE CAP, par Francis Arness

Billet invité.

A la lecture d’un billet récent discutant mes « Réflexions pour un mouvement néodémocratique », j’aimerais ici porter à l’attention des lecteurs le fait que différents points importants de mon propos ont été profondément modifiés par la lecture qu’en propose ce texte. Aussi, lorsque j’ai lu ce billet, ai-je eu l’impression qu’il ne parle pas de ce que j’ai écrit.

Que ce que l’on trouve dans mon essai politique soit juste ou pas, peu importe. Sans doute  cherche-t-il plus à poser des questions et à proposer des pistes pour une réflexion commune et dialogique inscrite dans un devenir collectif, qu’à donner des réponses toutes faites. Mais je tiens ici à rétablir quelques vérités concernant différents éléments de mon propos.

Le texte suggère que je néglige le fait qu’un nouvel autoritarisme nous menace : « comme si de nouveaux autoritarismes ne voyaient pas le jour ». J’écris pourtant qu’une tentative  néoautoritaire adviendra à court ou moyen terme. Elle s’appuiera sur l’ensemble des tendances sociales contemporaines relevant d’un autoritarisme larvé. J’étudie même en profondeur quel sera vraisemblablement le visage de ce néoautoritarisme.

Le billet affirme aussi que je ne prends pas en compte la ruse de la politique actuelle : « comme si (…) nous ne vivions pas une politique déguisée ». J’étudie pourtant longuement les ruses de la politique néolibérale pseudosociale, et du système néolibéral plus généralement.

Ces deux modifications de mon propos amènent ce texte à ne pas prendre en compte la manière dont j’insiste sur le tragique de la situation. Ainsi ce que je dis apparaît-il idéaliste, opposé au réalisme que le billet a beau jeu de proposer. Toute ma réflexion sur le réel, son caractère tragique, complexe, difficile à assimiler, est donc laissée de côté, alors qu’elle constitue un point central de mon essai.

Je m’étonne d’une telle mécompréhension de mon propos dans un texte qui pourtant veut  réfuter celui-ci. Cet étonnement vient d’ailleurs s’ajouter aux remarques et questions posées par Pierre-Yves D. à la suite de ce même billet.

Pour le reste, je ne peux qu’acquiescer à notre désaccord. Je soulignerai ici deux points.

Il est erroné de déclarer que le système néolibéral englobe toute la société. Réduire la société au néolibéralisme permet de faire de qui n’est pas opposé à la société, mais reconnaît en elle des éléments s’opposant au néolibéralisme et constituant les ferments d’un possible devenir fécond, un collaborateur du néolibéralisme. Au contraire, nous devons pratiquer et penser ce qui fait société dans le bon sens du terme, et que le néolibéralisme détruit. Le néolibéralisme est aussi un phénomène social, et les choses sont complexes. C’est à cette complexité que j’ai essayé de m’atteler. Mais l’opposition massive à la société dans son ensemble, et l’instrumentalisation du tragique à cette fin, sont néfastes si l’on veut arriver à un diagnostic d’ensemble permettant de réfléchir à ce que nous devons faire.

Il est stérile de refuser par principe toute formulation d’un possible avenir fécond. Même en cas de révolution, il faudrait un projet pour que celle-ci aille dans le bon sens. Or le problème de la révolution, c’est qu’elle peut mener à une situation néoautoritaire encore plus difficile. Proposons donc des solutions en amont, pour sortir de la situation par le haut, en nous appuyant sur les ressources qui sont les nôtres. Etablissons un rapport de force pour que, comme le dit Paul Jorion, la chenille devienne papillon, par-delà les affres actuelles de la métamorphose. Mon essai politique porte sur ces questions.

En ce qui concerne des positions plus radicales que la mienne, l’auteur du billet ici discuté gagnerait je crois à méditer les réflexions de Vacarme sur la nécessité de s’ouvrir au devenir dans la situation actuelle, ou bien l’attitude de Frédéric Lordon qui a collaboré à une interview dans Marianne avec le « réformiste » Emmanuel Todd, à l’heure où nous devons trouver des solutions ensemble.

Il ne s’agit pas de faire preuve d’œcuménisme et de dire que nous devons tous être d’accord. Nous devons au contraire avoir de solides débats sur des questions complexes considérées dans leur dure réalité. Notre tâche est de travailler ensemble à comprendre dans sa complexité notre situation globale, afin de proposer de véritables solutions. Nous ne devons pas perdre le cap.

 

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