INITIATION À LA PHILIA (Paul Jorion à La Louvière), par Un Belge

Billet invité, compte-rendu de l’intervention de Paul Jorion à La Louvière

« Mon père était du pays minier », aurait pu dire Paul Jorion pour entamer sa conférence à La Louvière, le mercredi 20 novembre dernier. Mais cette phrase, il l’a déjà utilisée au début de… « La Survie de l’Espèce ». Qu’à cela ne tienne, la conférence s’ouvre tout de même sur quelques éléments autobiographiques, qui situent l’orateur et son parcours singulier : une passion précoce pour la biologie, un premier contact (frileux) avec une « science économique » déjà perçue comme non-science, les études en sciences sociales à l’ULB ; ensuite, Cambridge et la métamorphose en « anthropologue britannique », rompu à la méthode de l’« observation participante ».

Observation participante en Bretagne, en 1973, parmi les pêcheurs de l’île d’Houat, puis auprès d’ostréiculteurs et de saliculteurs, avant les séjours en Afrique : un savoir se constitue, fondé sur l’étude de ce qui se fait vraiment dans les communautés visitées, et non sur ce qu’on (leur) enseigne dans les écoles. Et des découvertes : le prix comme régulateur social et expression d’un rapport de forces, le modèle du métayage et le sens des intérêts dans ce cadre, entre bien d’autres choses.

Observation participante encore, au début des années 90 (après une autre carrière dans le champ de l’intelligence artificielle) : Paul Jorion « intègre » le monde de la finance. Nouvelle moisson (ou pêche) d’expériences et d’informations de terrain, nouvelles intuitions, qui donnent naissance à « La Crise du capitalisme américain », paru en 2007 mais écrit en 2004-2005. Anticipant l’effondrement d’un système triomphant miné par l’endettement et les chaînes de créances, le voici qui parvient à se faire engager chez Countrywide, pilier du crédit hypothécaire US : il est aux premières loges avant le grand frisson.

Pendant une heure, ce mercredi-là, à La Louvière, Paul Jorion parle de la catastrophe économique et financière en cours, mais aussi de ce qui est moins visible ou moins perçu. Comme dans « Misère de la pensée économique », il a recours à l’image du soliton, cette vague meurtrière, résultant de la superposition de plusieurs ondes synchrones, se levant sans prévenir sur une mer apparemment calme.

Pendant une heure, donc, c’est une démonstration fluide, limpide et implacable qui se déploie : des injections de liquidité de la Fed de Ben Bernanke à l’amnistie financière en passe d’être votée en France dans le dossier Dexia ; du pillage des ressources et des territoires conquis ou colonisés, jusqu’à l’inscription de la croissance dans un Règle d’Or inepte ; de la complexité inédite des instruments techniques qui nous recréent à leur image, jusqu’à la disparition du travail pour cause d’automation : tout y passe… et tout est lié.

Les auditeurs sont un peu sous le choc, quand l’orateur s’arrête (pas parce qu’il n’a plus rien à dire, mais pour inviter le public à débattre). S’ensuit une bonne demi-heure de questions-réponses. On en retiendra, notamment, le constat de l’obstruction des milieux financiers et politiques, au plus haut niveau, lorsque des solutions réelles sont proposées : la préférence pour des mesures intermédiaires, vidées ensuite de leur substance par un lobbying forcené. On en retiendra aussi la stigmatisation de la politique conçue comme une carrière, déjà dénoncée en 1919 par un Keynes exaspéré, au sortir du délétère Traité de Versailles.

On en retiendra enfin l’appel à une opinion publique qui « possède beaucoup de poids mais ne s’en rend pas compte ». Ainsi, Paul Jorion relève la mobilisation récente d’une population britannique indignée par une série de scandales éclaboussant l’élite de Sa Majesté. L’affaire des écoutes de News of the World, celle de la manipulation du Libor, puis les amendes symboliques d’abord infligées à la Barclays : de quoi alimenter un sentiment « anti-establishment » exacerbé, qui finira par faire plier les résistances et les collusions au sommet.

Dans la salle, les 300 personnes qui ont fait le déplacement (malgré une petite neige) font preuve d’une attention soutenue. Il est clair qu’au bout d’un moment, le public ne fait pas qu’écouter : il cherche. Confrontées (certaines peut-être pour la première fois) à une telle élucidation des problèmes à résoudre et des choix à poser, prenant la mesure des enjeux de nos décisions prises ou à prendre à brève échéance, les personnes présentes entrevoient soudain l’étendue du chantier, se demandent quoi faire, s’interrogent les unes les autres… et ce qui commence à se réveiller alors et à se manifester dans l’auditoire, c’est peut-être bien ce que Paul Jorion, après Aristote, nomme la Philia .

Qu’est-ce que la Philia ? Rien d’autre que la bonne volonté dont chacun fait preuve pour que “ça marche” dans le monde où nous sommes plongés. (…) Ces gestes collaboratifs, d’entraide, ces efforts que nous consentons et qui assurent la persistance de la vie en société bien mieux qu’une main invisible qui serait présente en dépit des comportements égoïstes des uns et des autres. (Misère de la pensée économique, pp. 282 & 285)

Or, il se trouve que ce mercredi-là, à La Louvière, j’ai fait moi-même l’expérience concrète de la Philia : pas seulement dans la salle, mais sur le chemin qui m’y a conduit. Il s’en est fallu de peu, en effet, que je n’assiste pas à cette conférence. Trente minutes avant l’heure annoncée, descendant du train à La Louvière-Sud, je me suis aperçu que je n’avais pas emporté l’adresse de l’événement. Pas de téléphone, ordinateur portable déchargé, pas d’accès internet à la ronde. La Louvière n’est pas un village : c’est la cinquième ville de Wallonie. Que faire ? Où aller ?

Un bus stationnait devant la gare. C’est au chauffeur que je dois d’avoir  rejoint le centre-ville. Sur le chemin, le tenancier d’un night-shop m’a mis sur la piste d’un cybercafé, malheureusement fermé. Juste à côté, ou presque, c’est un animateur de Maison de Jeunes qui m’a emmené jusqu’à son ordinateur, sur fond d’atelier-rock, pour éplucher le Blog de Paul Jorion et retrouver l’adresse. C’était… 50 mètres plus haut. J’ai même eu le temps d’aller manger. Et c’est finalement le serveur de la brasserie qui, déplacant une table pour me permettre de brancher mon ordinateur, m’a permis de trouver un bus et un train pour le retour.

Ainsi, en moins de trente minutes, j’ai finalement rallié mon objectif grâce au concours d’au moins quatre inconnus. Et même, je pourrais dire que j’ai pu assister à cette conférence grâce à la “bonne volonté” d’un très grand nombre d’autres personnes (les organisateurs, les bénévoles impliqués, Paul Jorion lui-même, les conducteurs et accompagnateurs de train, les autres voyageurs qui ont accompli leur voyage sans perturber le mien, etc. )

On peut dire, dans la terminologie jorionnienne, que ma trajectoire fructueuse constitue un “complexe”, de même que dans un processus de production de richesse, une marchandise ou une richesse créée est un “complexe“, produit par la combinaison du travail et d’autres [contributions]  y compris celles que procure la nature (…) Chacun des ingrédients réunis (…) agit comme un catalyseur de l’ensemble des autres. (Misère de la Pensée Economique, pp. 249 et 254)

Selon cette grille de lecture, je ne suis pas l’auteur ni le propriétaire de ma trajectoire, je ne suis pas le seul artisan de mon “succès”. Il me faut remercier “l’équipe” de mes semblables, tous inconnus de moi la minute d’avant… et la minute d’après.

Cela m’évoque une apostrophe récente d’Elizabeth Warren, femme politique américaine bien connue sur ce blog, s’en prenant à ceux qui estiment que leur « réussite » (ou leur butin) les placent au dessus des lois communes : Personne dans ce pays n’est devenu riche tout seul. Personne. Votre entreprise cartonne? Félicitations! Mais soyons clairs… C’est avec l’argent de chacun d’entre nous qu’on a construit les routes qui acheminent vos produits sur les marchés ; c’est avec l’argent de chacun d’entre nous qu’on a formé les travailleurs que vous avez engagés ; c’est avec l’argent de chacun d’entre nous qu’on a payé la police et les pompiers qui vous laissaient en sécurité dans votre entreprise. Grâce au travail accompli par chacun d’entre nous, vous n’aviez pas peur de voir des bandes de pillards débarquer et saisir vos stocks, et vous ne deviez engager personne pour les surveiller. Maintenant écoutez bien : vous avez monté votre entreprise et c’est devenu quelque chose de géant ou une idée brillante ? Dieu vous bénisse ! Prenez votre part du gâteau! Mais il y a une clause du contrat social sous-jacent qui dit : vous en prenez une part, alors vous payez pour le gamin suivant, qui vient après vous.” (En version originale ICI, à 0’50”.)

On ne saurait mieux dire ce que chacun doit à tous les autres, dans un discours stimulant qui se situe aux antipodes des austérités de toute sorte : financières et/ou xénophobes (l’une appelant si volontiers l’autre).

Et de même que je cherchais mon chemin, en obtenant l’aide de quelques habitants « de bonne volonté » (que je ne reverrai sans doute jamais), de même, ce soir-là, en compagnie de Paul Jorion, les 300 personnes de l’assistance commençaient à chercher un autre chemin que celui qui s’enseigne (et s’en saigne), encore et encore, dans les temples vermoulus du Dieu Argent.

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