Je suis social-démocrate et je suis orphelin d’un parti, par Michel Leis

Billet invité.

Les hommes politiques usent et abusent de cette étiquette pour justifier des politiques à l’exact envers d’une telle affirmation. La plus grande confusion règne et comme je me considère comme un social-démocrate, il me semble indispensable de définir ce que recouvrent ces deux mots à mon sens.

Je suis social

Je ne peux admettre que moins de cent personnes sur la planète détiennent autant que les trois milliards les plus pauvres, que depuis le début de la crise actuelle, 95% du peu de croissance créée ait été accaparé par les 1% les plus riches aux États-Unis (qu’en est-il en Europe ?), que l’écart entre les salariés les moins payés et les salariés les mieux payés ne cesse de s’accroître, que depuis 1995, les 1% les mieux payés ont vu leur salaire progresser deux fois plus vite que les 10% les moins payés, on peut multiplier les exemples à l’infini, et cette abondance est plus choquante que tout. Dans l’absolu, qu’il y ait des différences de richesse et de revenu ne me gêne pas. Quand elles atteignent de telles proportions et que des personnes vivent dans la misère, alors elles me sont insupportables.

L’arbitrage entre l’homme et la machine, entre un salarié occidental payé plus ou moins décemment et un ouvrier roumain ou bangladais payé une misère ne s’opère que pour le plus grand bénéfice d’une infime minorité d’individus et déstructure l’ensemble de la société. Le partage du travail sur la base des seuls intérêts particuliers m’est intolérable. Dans ce domaine, je ne sais pas ce qui me choque le plus, la logique à l’œuvre ou le salaire dérisoire versé aux travailleurs des pays les plus pauvres. Ce dernier point est l’une des principales sources de l’immigration, porteuse d’innombrables déchirements et de drames humains que l’on ne peut balayer d’un simple revers de la main, quant à les désigner à la vindicte populaire, cela relève de l’indécence.

Le détricotage des filets de sécurité mis en place à la suite d’une longue histoire faite de crises violentes et de luttes des salariés relèvent d’une hypocrisie sans limite puisque rien n’est fait sur le fond pour enrayer les inégalités croissantes dans le partage des revenus et l’accès au travail.

J’ai le plus grand respect pour ceux qui entreprennent hors du cadre rassurant des grandes entreprises ou des structures existantes, qui créent de la richesse (monétaire ou non) et du travail. Mais lorsqu’une minorité d’entre eux mus par le seul appât du gain décident de tricher avec les règles, de spéculer, de détourner le produit du travail dans des paradis fiscaux, et présentent ensuite l’addition à l’ensemble des citoyens de la planète, précipitant nombre d’entre eux dans la précarité, alors il s’agit de malfaiteurs commettant un hold-up en bande organisée avec violence, crime passible d’un jugement en cours d’assises.

Je suis démocrate

Un parti se doit de mettre en œuvre le programme pour lequel il a été élu, il ne peut pas considérer que c’est une simple plateforme de conquête du pouvoir que l’on peut ranger dans le tiroir une fois installé dans les ors du pouvoir.

L’idée qu’un groupe ou des intérêts particuliers soient à même de dicter la politique qu’ils souhaitent, de par leur proximité avec le pouvoir, leur capacité à trouver des relais médiatiques ou simplement les moyens qu’ils mobilisent pour influencer la décision politique ne correspond pas à l’idée que je me fais d’une démocratie.

Il ne peut suffire qu’un groupe d’individus soit investi de mandats électifs, fussent-ils au sommet de la hiérarchie de leur pays respectif, pour décider d’une politique sur la seule base des rapports de forces entre pays, de leurs convictions personnelles, ou de la défense des intérêts particuliers.

Il ne peut y avoir d’instance de décision hors contrôle démocratique, avec des pouvoirs étendus confiés par une instance non représentative, à même d’imposer et d’influencer le quotidien de millions de citoyens.

La complexité des règles et du droit devient telle aujourd’hui que seuls l’argent et les moyens d’accéder à l’information permettent encore de faire entendre sa voix, quand cette complexité ne se met pas au service des intérêts privés. La démocratie doit respecter le principe de l’égalité des citoyens devant la loi.

Je suis social-démocrate

Je n’ai pas en tête de lendemains qui chantent, je n’ai pas d’utopies absolues à proposer (à imposer…) aux individus, je n’ai pas de recettes miracles et je pense avant tout que les citoyens doivent rester maître de leur destin.

Tout individu doit pouvoir s’exprimer dans une démocratie dans la mesure où sa parole n’est pas une parole de haine, où le respect de l’autre est la condition première de la participation au débat public.

S’enfermer dans une forteresse ne peut tenir lieu de politique. Faut-il rappeler qu’une forteresse joue dans les deux sens, qu’elle est à la fois un espace de protection, mais aussi un lieu d’enfermement, qu’elle sert d’abord à défendre les intérêts des puissants. Si elle protège dans l’instant les citoyens ordinaires, c’est aussi pour les maintenir dans une relation de dépendance vis-à-vis des puissants, à même de leur imposer au nom de la protection accordée une vie entièrement dévolue à leur service.

Le rôle du pouvoir est de construire un environnement où l’individu puisse s’épanouir et exercer ses choix sans peur du lendemain. Pour ce faire, il doit s’occuper d’économie politique : non seulement les conditions qui président à la création de richesse, mais aussi sa répartition. Le droit et la justice sont essentiels à la paix intérieure. L’insécurité ne se résume pas à réprimer des individus qui cherchent un raccourci vers la société de consommation, c’est aussi garantir le droit au travail, le droit à la santé, des vieux jours passés dans des conditions décentes. L’éducation et l’accès à la culture ne sont pas des domaines accessoires, mais bien centraux.

Il est temps de repartir dans la bonne direction.

Marcher en permanence au bord du précipice n’est pas une option tenable dans le temps. Il faut revenir à des terrains plus sûrs. Interdire les paris et la spéculation. Dresser une barrière dissuasive entre les États de droit et les paradis fiscaux (même ceux à proximité immédiate). Avoir des charges sociales qui interviennent directement dans le partage du travail, pas seulement sous forme incitative, mais sous forme contraignante. Taxer les automates et autres systèmes automatiques qui sont loin d’être nécessaires partout. Avoir une politique fiscale qui taxe les surprofits, et pour les entreprises qui restent dans un cadre normal, taxer en fonction de leur impact sur le bien commun et les ressources rares. Taxer le transport, et en particulier le transport de longue distance pour les biens manufacturés ou les biens agricoles. Intervenir sur les cycles de vie des produits pour empêcher le gaspillage généralisé. Allouer les ressources dégagées à ce qui permet réellement à l’individu de s’épanouir : l’éducation, la culture, la réduction du temps de travail et redonner les moyens nécessaires aux mécanismes de protection sociale. Rendre intelligible pour le citoyen le droit issu des institutions nationales et internationales. Faire en sorte que là où se décide la politique, les citoyens aient les moyens d’exercer un vrai contrôle. Construire un système de compensation monétaire entre États qui ne soit pas le vecteur privilégié des rapports de forces.

Quand nous nous serons éloignés du précipice, il sera toujours temps de décider quelle sera la prochaine étape.

Comment de telles attentes qui devraient pourtant relever du simple bon sens peuvent-elles paraître extrémistes ? Pourtant, aucune ambiguïté possible, lire et relire les discours et les déclarations des hommes de pouvoir montrent le caractère radical de telles mesures en comparaison du discours actuel. Quant aux partis qui prétendent lutter contre les dérives du système, je lis dans le programme de certains la trace d’une idéologie nauséabonde, dans d’autres la certitude de détenir une vérité qui doit s’imposer à tous comme accomplissement définitif.

Je suis social-démocrate et je suis orphelin d’un parti.

 

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