Les résistances aux antibiotiques : l’autre face d’une victoire à la Pyrrhus ?, par Timiota

Billet invité.

La presse s’est fait l’écho d’une étude lancée par UFC-Que choisir sur la présence croissante de bactéries résistantes aux antibiotiques dans des viandes de volailles venant de divers endroits, notamment de filières d’élevage françaises.

Les antibiotiques apparaissent ainsi comme une phase d’une lutte qui pourrait ne pouvoir se terminer que par une victoire à la Pyrrhus des humains, ceux-ci survivant en petit nombre face à un monde bactérien qui aura l’insigne amabilité de ne pas tuer son hôte à terre, au nom d’un zeste rédisuel de biodiversité.

De quoi s’agit-il ? Les bactéries échangent rapidement et facilement des bouts de leur génome, lequel est assez long et sophistiqué. Infiniment plus que celui des virus usuels en tout cas. Les antibiotiques agissent en gros pour bloquer la réplication des bactéries. Ce sont des molécules qui agissent à doses assez élevées en valeur absolue, ce ne sont pas des molécules avec une cible (molécule à laquelle elle s’accroche) ultra-spécifique, quoi qu’en disent les sources usuelles, mais seulement « assez précise », sinon il suffirait d’en prendre 10 mg, comme les tranquillisants ou autre. Or on doit prendre des gros comprimés, des doses de 1g environ.

Mais il est assez évident qu’à de telles doses, bien des bactéries « en profitent », et à force de sentir toutes ces molécules un peu « hot » autour d’elles, peuvent s’adapter par un métabolisme différent à ces molécules, apprendre à les neutraliser d’une façon ou d’une autre. C’est cela qu’on appelle antibiorésistance, qui rend inefficace l’antibiotique.

La plus connue des résistances est celle du staphylocoque doré résistant à la méthicilline, en anglais « MRSA » (Methicillin Resistant S. Aureus), connu aussi comme « killer bug » et causant une grosse parties des infections nosocomiales (acquises à l’hôpital).

L’apparition et la présence de souches résistantes d’abord dans les hôpitaux est une illustration de la pression darwinienne : seules ces souches survivent — dans les corps des patients — aux antibio administrés. Le tournant que voient les cliniciens aujourd’hui, c’est que des humains sains arrivent de l’extérieur dans l’hôpital, porteurs sains de souches antibiorésistantes. Ce qui fait qu’il ne suffit pas de « nettoyer un bon coup » l’hosto mais qu’il faudrait autant d’ailes de quarantaines que de souches, pour que les patients fragiles (âgés etc.) ne rencontrent pas les contaminés (facile à détecter en quelques heures avec les tests qu’on sait faire en laboratoire actuellement).

Et pour ce qui est de changer d’antibiotiques, hélas, il n’y a pas tant d’antibiotiques différents. La résistance, une fois qu’elle se développe, est étendue à des catégories entières d’antibiotique (par exemple les bêtalactamines, les carbapenems ou les oxazolidinones), il faut alors changer de catégorie entière.

La question délicate, c’est non seulement qu’il n’y a pas tant de catégories que ça, mais qu’on n’en découvre plus guère : on n’en reste qu’à une poignée à disposition. Si rien d’usuel ne marche, certains antibiotiques de dernier recours existent, la polymixine par exemple, mais la dose à administrer n’est plus très loin de la dose létale pour l’homme ! (problèmes aux reins, etc.).

Au total, dans la guerre que nous avons cru gagner contre les bactéries après la pénicilline, nous nous retrouvons devant un adversaire pour le moins renouvelé qui marque des points tant qu’il veut. La « marge d’antibiorésistance » que nous avions a été dilapidée en quelques décennies seulement (1950-1990), plus rapidement que bien des marges que nous avait fixé notre environnement (CO2, pluies acides), avec, dans le temps, une irréversibilité plutôt pire que celle par exemple du trou d’ozone vis à vis des CFC. Certes, des centaines de millions de vies (au moins) ont été sauvées, mais en terme de réservoir et de marge, c’est bien une « vidange rapide » que nous avons faite.

Une des seules « chances » qu’il nous reste réside dans l’infinie biodiversité de l’ensemble, donnant des armes sur des terrains qu’on ne fait sans doute qu’entrevoir aujourd’hui (antibiotiques naturels des plantes, etc.). Mais parmi les grands épuisements de notre planète, celui de la sensibilité aux antibiotiques aura été un des plus rapidement effectués. Il n’y a pas de raison de ne pas le mettre sur le même plan que l’énergie fossile, l’ozone, etc.

Enfin, côté responsabilité, ceux qui crient contre les mauvaises pratiques des élevages au niveau de l’administration excessive d’antibiotique ont certes raison, mais ils ont à voir que c’est toute la logique d’élevage en batterie, (etc.) qui est la marque de la concentration capitalistique.

Pyrrhus ou pas Pyrrhus, nous devrions au final en profiter pour méditer les actions à faire quand une ressource manque. Chacun sait que le jour où sa santé sera en jeu, il oubliera la fièvre de l’or et cassera sa tirelire pour la compétence d’un docteur. Puisse ce sens du recours et le consentement à l’impôt pour bien former le docteur atteindre, par une contagion toute intellectuelle, celle là, nos attitudes collectives vis à vis des autres réservoirs à sauvegarder sur Madame la Terre.

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