L’architecte et Jorion, par Stéphane-Samuel Pourtalès

Billet invité.

Pour faire suite à « La drh et Jorion ».

J’ai donc lu aussi « La grande transformation du travail » de Jorion.

Effectivement il n’y a plus de table à dessin dans nos bureaux. Nous avons donc travaillé plus vite quand l’ordinateur est arrivé et beaucoup plus vite encore grâce aux communications et échanges par mail, grâce à google earth, cadastre.gouv.frlegifrance.gouv.fr,sitesecurite.fraccessibilite-batiment.fr, batiproduits.com… et puis non, on n’a pas tellement gagné en productivité, on se paye toujours 6 à 10% du montant des travaux et on gagne pas plus de sous.

Voilà pourquoi, en un seul exemple : J’ai travaillé sur un projet en banlieue près de la défense : démolir 15.000m² de bureaux et logements sociaux des années 80 et reconstruire à la place 20.000m² de bureaux tout neufs. Attention, écologiques, les nouveaux bureaux -(pas si on fait le bilan total démolition/reconstruction sur 30 ans, bien sûr…)- c’est à dire un label éco-truc dont le référentiel de préconisations doit faire dans les 1.000 pages et qui nécessite un bureau d’études rien que pour ça, simplement au niveau du permis de construire.

Exemple : la lumière naturelle, c’est bien, non ? Alors avant de mettre un crayon non écologiste sur la feuille de papier pour dessiner la façade (on l’utilise encore pour les esquisses), il faut avoir calculé le pourcentage d’ouvertures, pondéré selon l’orientation, selon le type de vitrages, et même selon la couleur de la moquette. Ah mais monsieur, c’est un problème, la couleur de la moquette, parce que 20.000m² de bureaux, ça ce livre en plateaux vides et sol brut… alors en avant chez le notaire, il nous faut donc une clause dans la vente sur la couleur de la moquette. Mais qui vérifiera si l’acquéreur est obéissant une fois qu’il s’est installé dans son bien. Il y aura donc une procédure de suivi pour le maintien du label, avec vérification de la clarté de la moquette sur présentation d’un certificat obtenu par le fabricant moquettier quant à l’indice de réverbération de la susdite.

Je peux vous dire que ça en a fait des réunions, des échanges et tout. Et il y a les 999 autres pages du référentiel. Je vous parle pas des calculs sur le nombre de douches attenantes au local vélo, lui-même dimensionné en évaluant le trafic en fonction de la proximité des transports publics et de la densité en logements des communes limitrophes.

Je déteste donc les ordinateurs, l’écologie et également les pompiers et les handicapés. Vous allez me dire que je suis bleu, ou terni, qu’il faut que je m’y fasse et qu’après, ça ira tout seul. Pas de chance : dans le copieux bouquet de règlementations et labels, il y a un changement important sur l’une ou l’autre tous les trois mois en moyenne (et jamais en simplification). Et je suis du genre pas bleu, c’est moi qui centralise toutes les infos réglementaires dans ma boîte. Et je n’ai rien connu d’autre : j’ai 36 ans.

Le reste du temps opimisé par « l’ordinisation », a été gagné (ou perdu ?) par les donneurs d’ordre sous la forme de « changez-moi tout cinq jours avant le rendu », ce qu’avant, effectivement, on ne pouvait pas faire avec les tire-lignes. Dans tout cela je vois plutôt à l’œuvre l’éternel attelage idéologie-rapports de force, qui a horreur du vide, de ces vides comme les gains de productivité.

La disparition du travail sera un choix et non une logique interne du système. Donc vous vous disiez que le bâtiment c’est le genre de truc qui peut s’optimiser facile avec des machines et des logiciels… oui mais… Vous n’allez quand même pas me dire que vous êtes contre l’écologie et les handicapés…

P.S. Le permis de construire du projet de bureaux en question a été déposé et obtenu, mais abandonné par le commanditaire : les bureaux, ça se vend plus. Même ultra-labellisés. On va refaire le projet avec des logements. Pardon : des éco-logements.

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