Réflexions sur la démocratie, par ClaudeL

Billet invité, à propos du billet de Paul Jorion « Élire nos représentants ou les tirer au sort ? »

Cornelius Castoriadis a remarquablement parlé de la démocratie chez les Athéniens.

Il y avait deux catégories de magistrats. Ceux qui représentaient la cité étaient désignés par un système sophistiqué de tirage au sort parmi les citoyens. D’autres, pour lesquels les citoyens considéraient que l’exercice des tâches qui leur étaient confiées nécessitait d’avoir un savoir particulier – au sens de maîtriser une technique – étaient élus.

Castoriadis donne les exemples suivants : celui qui avait la responsabilité de la construction des bateaux devait savoir construire des bateaux ; les stratèges, ou chefs de guerre, devaient maîtriser l’art de la guerre. Ceux-là étaient élus. Car il était nécessaire de désigner les meilleurs. Et l’élection sert à désigner le meilleur. C’est un système aristocratique : aristos-le meilleur, cratos-le pouvoir.

Alors, par quelle bizarrerie notre système fondé sur l’élection, dont le point d’orgue est le suffrage universel, s’appelle-t-il démocratie ?

Reprenons l’histoire à la Révolution française.

Les grandes figures de la Révolution voulaient la République, pas la démocratie. Sieyès l’avait parfaitement formulé dans son discours du 7 septembre 1789 :

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Pour Sieyès et d’autres, démocratie directe est un pléonasme, et démocratie représentative, encore un oxymore.

Un peu plus tard, en 1875, pourquoi l’Assemblée nationale, très majoritairement monarchiste, vota-t-elle les lois constitutionnelles de la République ? Adolphe Thiers entreprit d’expliquer à ses collègues (voir les exposés d’Henri Guillemin) que certes, la monarchie est le meilleur système, le roi règne, les fortunes sont garanties et les pauvres restent pauvres, mais le passé montre que les sujets peuvent se rebeller et renverser le pouvoir. Alors que si on donne l’illusion du pouvoir au peuple par le vote, il ne pourra pas se rebeller contre son propre pouvoir. Et nous savons qu’il votera pour qui nous lui dirons de voter et que l’élite (nous) conservera le pouvoir. Mieux, élus du peuple, notre légitimité en sera renforcée.

Républicain, peut-être, mais pas très démocratique, tout ça.

Actuellement, nous faisons le contraire de ce que faisaient les citoyens athéniens, puisque nous élisons des représentants qui n’ont besoin de maîtriser aucune technique pour assurer les tâches qui les attendent, qui consistent essentiellement à prendre des décisions. En revanche, ceux qui doivent posséder un savoir particulier pour maîtriser une technique, ceux-là ne sont pas élus. Nous n’élisons pas nos généraux, les chefs de la police, les architectes des bâtiments de France, le patron de la SNCF, etc.

Je n’aborde pas ici le problème de la Constitution, qui devrait être écrite par le peuple alors qu’elle l’a été par et pour l’élite.

Alors pourquoi démocratie ? Pourquoi pas « système représentatif », « oligarchie libérale », et pour les plus pessimistes « ploutocratie libérale » ? (Hollande ne vient-il pas de remplacer son conseiller économique – un banquier – par une banquière ?)

Parce que tout le monde sait que la démocratie est le moins mauvais, sinon le meilleur des systèmes. Que c’est le système où le peuple a le pouvoir, et qu’il est nécessaire pour nos élites de convaincre en permanence le peuple que c’est bien lui qui a le pouvoir, et que nous vivons donc dans le meilleur système possible.

Appeler démocratie ce qui n’en est pas une nous empêche d’imaginer ce que pourrait être une véritable démocratie dans nos États modernes.

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