Keynes : La fin du laisser-faire (IV) La « main invisible » d’Adam Smith

Keynes : La fin du laisser-faire

(I) Comment les girafes nous font mieux comprendre l’esprit du capitalisme

(II) La rationalité économique et l’éthique sont inconciliables

(III) La doctrine du laisser-faire résulte d’un compromis entre courants de la pensée politique

Un principe aussi simple pour le rapport entre les hommes qu’« Ôte-toi de mon soleil », auquel chacun s’identifie aisément, ou en tout cas, comme le dit Keynes, les agriculteurs, les chefs d’entreprise et les marchands, pourrait être érigé sans peine en un système politique ayant la capacité de satisfaire tout le monde. Quelles seraient les conditions à remplir :

Supposons que par l’opération des lois naturelles, des individus poursuivant leurs intérêts propres de manière éclairée et dans un contexte de liberté, tendent à promouvoir en même temps l’intérêt général ! Toutes nos difficultés philosophiques seraient alors résolues – ou tout au moins pour l’homme de la pratique, qui pourrait alors concentrer ses efforts sur la mise en place des conditions nécessaires à la liberté (Keynes [1926] 1931 : 274-275).

Il suffirait qu’une seule hypothèse soit vérifiée, celle de la fameuse « main invisible » d’Adam Smith : que chacun se contente de poursuivre son intérêt personnel et le bien général en résultera. Il s’agit là sans doute d’un vœu pieux mais puisque chacun serait aisément disposé à y souscrire, supposons que l’hypothèse a en effet été vérifiée.  Rappelons-en les termes selon son auteur :

Comme chaque individu […] entreprend autant qu’il le peut, d’une part, d’utiliser son capital pour soutenir l’industrie domestique et, d’autre part, de contribuer ainsi à ce que les produits de cette industrie aient la plus grande valeur, il en résulte que chaque individu travaille nécessairement de cette manière à rendre le revenu annuel de la société aussi important qu’il en a le pouvoir. En règle générale en effet, il n’entend ni promouvoir l’intérêt public, ni ne sait de combien il le promeut. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à s’assurer personnellement une plus grande sécurité ; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de pire pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne recherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société que s’il avait réellement pour but d’y travailler. Je n’ai jamais vu que ceux qui aspiraient dans leurs entreprises de commerce à travailler pour le bien général, aient fait beaucoup de bonnes choses. Il est vrai que cette belle passion n’est pas très commune parmi les marchands, et qu’il ne faudrait pas de longs discours pour les en guérir (Smith [1776] 1976, tome I : 456).

Smith affirme qu’il en est ainsi, et il a la vraisemblance pour lui, mais d’où tient-il que l’hypothèse soit vraie ? Certainement pas de constatations qui seraient d’ordre d’économie politique, observe Keynes :

Le plaidoyer d’Adam Smith en faveur du ‘système simple et évident de la liberté naturelle’ résulte de sa vision théiste et optimiste de l’ordre du monde, telle qu’il l’expose dans sa Théorie des sentiments moraux (1759) plutôt que d’une quelconque proposition de l’économie politique à proprement parler (Keynes [1926] 1931 : 279).

Pourquoi l’affirmation par Smith que cette hypothèse est vraie le servait-elle ? Parce qu’il se situait toujours dans la ligne de la Révolution anglaise de 1641, dans la ligne de réponses à opposer à un monarque absolu : que les interférences intempestives du pouvoir dans la vie du citoyen ordinaire font davantage de tort que de bien.

« L’objectif d’une promotion de l’individu était de déposer le monarque et l’Église », observe Keynes (ibid. 273).

Michel Foucault a développé cette brève remarque de Keynes, il note dans sa leçon du 28 mars 1979 au Collège de France :

L’économie ne peut avoir que la vue courte, et s’il y avait un souverain qui prétendait avoir la vue longue, le regard global et totalisant, ce souverain ne verrait jamais que des chimères. L’économie politique dénonce, au milieu du XVIIIe siècle, le paralogisme de la totalisation politique du processus économique. […] la théorie de la main invisible me paraît avoir essentiellement pour fonction, pour rôle, la disqualification du souverain politique (Foucault 2004 [1979] : 284-285 ; 287).

Ceci dit, l’hypothèse de l’autorégulation de l’économie par une « main invisible », est-elle plausible ? En réalité non selon Keynes :

… nombreux sont ceux qui reconnaissent que cette hypothèse simplifiée ne rend pas compte des faits correctement mais concluent néanmoins qu’elle décrit ce qui est ‘naturel’ et est pour cette raison, idéal (Keynes [1926] 1931 : 285).

Faut-il alors faire confiance à la main invisible ? Non une fois de plus, déclare Keynes :

Il nest pas vrai que les hommes disposent d’une ‘liberté naturelle’ normative dans leurs activités économiques. […] Le monde nest pas gouverné d’en-haut de telle sorte que l’intérêt privé et social coïncident toujours. Le monde nest pas géré ici-bas de telle manière que ceux-ci coïncident en pratique. Que l’intérêt égoïste éclairé opère toujours dans l’intérêt général nest pas une déduction correcte des principes de l’économie. Il nest pas vrai non plus que l’intérêt égoïste soit éclairé ; ce qui est le plus souvent le cas, c’est que des individus agissant séparément pour promouvoir leurs propres objectifs sont trop ignorants ou trop faibles pour parvenir même les atteindre. L’expérience ne révèle pas que les individus, quand ils se constituent en unités sociales, soient toujours moins clairvoyants que quand ils agissent à titre séparé (ibid. 287-288).

Il arrive même que le laisser-faire débouche sur la destruction du système :

… il se peut même que l’intérêt [égoïste] des individus aggrave la maladie (ibid. 291-292).

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Foucault, Michel, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, Paris : Gallimard / Seuil 2004

Keynes, John Maynard, « The end of laissez-faire » (1926), in Essays in Persuasion, Collected Writings Volume IX, Cambridge: Macmillan / Cambridge University Press for the Royal Economic Society, [1931] 1972 

Smith, Adam, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 2 vol., Oxford : Oxford University Press, [1776] 1976

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