La monnaie (II) La machine à concentrer la richesse

À paraître à l’Institut Momentum.

La machine à concentrer la richesse

La machine à concentrer la richesse combine les effets de la propriété privée des moyens de production, du prêt à intérêt et de la spéculation. Elle est mue par deux dynamiques indépendantes qui sont toutes deux à l’œuvre dans notre capitalisme contemporain mais qui peuvent en réalité parfaitement fonctionner indépendamment l’une de l’autre et qui l’ont fait effectivement à certaines époques : ce sont la rente sous ses formes diverses que sont les intérêts, les loyers, les dividendes, les droits intellectuels, etc. et la spéculation au sens étroit qu’a le mot en finance, à savoir les paris à la hausse ou à la baisse sur le prix des produits financiers (ancien article 421 du Code pénal, abrogé en 1885).

Le capitalisme en tant que tel est intrinsèquement lié à la rente : le capital est une ressource prêtée par son propriétaire et qui donne droit à une rente. Mais il n’y a pas de lien consubstantiel entre capitalisme et spéculation. La spéculation n’a été autorisée en France qu’en 1885, époque où ont été abrogées les lois qui l’interdisaient jusque-là. Le capitalisme fonctionnait de manière satisfaisante alors même que la spéculation était interdite et leur sort n’est donc nullement lié.

La manière dont rentes et spéculation contribuent à la machine à concentrer la richesse sont très différentes.

La rente alimente la machine à concentrer la richesse selon la logique que l’on capture bien en disant que « l’argent appelle l’argent ». Celui qui dispose d’une ressource dont il peut se passer parce qu’elle n’est pas immédiatement nécessaire à sa survie, la prête contre intérêts (contre dividendes dans le cas d’actions). Si la somme lui est remboursée comme promis, il disposera d’une somme plus importante parce qu’elle aura grossi des intérêts accrus, somme qu’il pourra à nouveau prêter, collectant des intérêts plus importants puisque portant sur une plus grosse somme, etc.

Keynes appelait cela « le miracle de l’intérêt composé ». Il donnait l’exemple d’une livre sterling subtilisée au trésor de la Grande Armada espagnole par Francis Drake en 1580 qui, placée à l’époque à du 3,5%, aurait valu 100.000 livres en 1930.

La concentration de la richesse qui découle de la spéculation est due au fait que des financiers s’engagent dans des paris entre eux, que l’un gagnera et l’autre perdra. Une simulation informatique d’un marché boursier que j’avais conçue en 2006 montrait une rapide concentration de la richesse. Les années récentes ont attiré l’attention sur un autre moyen qu’a la spéculation de concentrer la richesse : si le parieur qui perd son pari est jugé « systémique », c’est-à-dire jouant un rôle à ce point stratégique au sein du système financier que sa chute entraînerait le système tout entier à sa suite, la communauté interviendra pour le tirer d’affaire au cas où il ne pourrait pas faire face à ses obligations. Ainsi la chute de la compagnie d’assurance AIG (American International Group) en septembre 2008, qui avait organisé des paris sur la santé des institutions financières par le biais de l’instrument financier appelé Credit-default Swap (CDS), a obligé les autorités à la sauver aux frais du contribuable pour un montant total de 105 milliards de dollars.

 

Prêts à la production et prêts à la consommation

On distingue une simple somme d’un capital parce qu’un capital présente la particularité d’avoir été déplacé : il s’agit d’une somme qui se trouvait à un certain endroit, pour être ensuite prêtée – et c’est cela qui fait d’elle un capital – et qui sera ensuite remboursée. Elle aura donné lieu à intérêts durant la période où elle aura été prêtée.

Lorsqu’un capital donne lieu à intérêts, deux cas de figure sont envisageables selon que les intérêts sont perçus sur une richesse qui a été nouvellement créée grâce à ce capital ou s’ils sont perçus sur une richesse déjà existante.

L’intérêt lié à la production découle de ce que Proudhon (1809 – 1865) caractérisait comme la mise ensemble de ressources diverses comme de la terre arable, des machines ou de l’argent, un investissement en travail humain et la présence de ce qu’il appelait les aubaines : la générosité de la terre envers nous ses habitants, sous la forme de minerai ou de combustibles fossiles enfouis dans les profondeurs du sol, sous la forme d’énergie solaire, ou produite par le vent , l’eau qui s’écoule par gravité ou les marées, etc.

Si je plante un grain et qu’il en advient un épi qui portera vingt grains, le surplus de 19 grains pourra être redistribué selon les termes du rapport de force entre les parties impliquées : ceux qui ont prêté de l’argent, prêté de la terre, acheté des machines, fourni du travail. Le surplus de 19 grains est une nouvelle richesse créée qui aura permis en particulier le versement d’intérêts si de l’argent avait été prêté. Toutes les ressources qui auront été prêtées constituent un capital, qui sera récompensé par le versement d’une rente perçue sur la nouvelle richesse créée. Le versement de dividendes si le capital a été investi dans l’achat d’actions de sociétés est un phénomène exactement du même ordre : le partage d’une nouvelle richesse qui a été créée grâce au capital avancé. Le rapport de force entre les prêteurs et ceux qui auront contribué au processus productif sous la forme d’un apport en travail peut être déséquilibré et critiquable à ce titre mais personne n’aura été lésé au sens où son apport n’aurait été pas reconnu en tant que tel en étant récompensé.

L’intérêt lié à la consommation est différent de ce point de vue : celui qui emprunte pour la consommation immédiate ou pour se pourvoir d’un équipement au sein d’un ménage, comme un logement, une automobile, etc. ne versera pas les intérêts à partir d’une nouvelle richesse créée mais le plus souvent en hypothéquant de futurs salaires : en consacrant au paiement de ces intérêts la rémunération à venir de son travail.

C’est la distinction entre intérêts versés parce qu’ils ont été perçus ou non sur une nouvelle richesse créée qui avait conduit les docteurs de l’Église au Moyen Âge à distinguer les deux sur le plan éthique : l’usure, qui était interdite, ne renvoyait pas selon la signification que le terme a aujourd’hui à un taux d’intérêt jugé excessif mais plus simplement à ce que j’appelle l’intérêt lié à la consommation : celui dont les versements ne seront pas puisés dans une nouvelle richesse créée mais en hypothéquant de futurs revenus du travail. L’interdiction de l’usure, d’un versement d’intérêts dans ce que nous appelons aujourd’hui le « prêt à la consommation », et qui nous paraît bien innocent, se justifiait par sa dimension de contrainte : celui qui emprunte pour assurer sa consommation n’a pas d’autre choix, il y est forcé par les circonstances et il serait injuste de le pénaliser en sus en l’obligeant à verser des intérêts.

 

Le partage du surplus

Le paysan qui dispose de sa terre et qui plante du blé non pas dans une logique commerciale mais simplement en vue d’assurer la subsistance de sa famille, plantera un nombre de grains tel que le surplus généré par les épis qui croîtront couvrira les besoins de son ménage. Tout ce qu’il aura produit sera consommé par lui et les siens et, mis à part les besoins de ses enfants qui augmenteront quelque peu au fil des ans, ses besoins d’une année sur l’autre seront à peu près constants. Nul besoin de croissance significative pour leur survie à tous.

Imaginons maintenant que ce paysan ne soit pas propriétaire de sa terre, et qu’il soit obligé de la louer. La location est une forme de contrat moderne, où le prêteur obtient une compensation sous la forme d’une rémunération d’un montant fixe. La formule traditionnelle dans le monde de l’agriculture et de la pêche, à peu près partout dans le monde, dans les milieux modernes aussi bien que traditionnels, est celle du métayage où, à la différence de la location, la rémunération du capitaliste se fait sur la base d’un risque partagé entre l’emprunteur de la ressource et son prêteur. La rémunération dans le cadre du métayage est sur la base de la « part ». Une formule classique est celle du « cinquante / cinquante » : 50% de la récolte pour le métayer, 50% pour le propriétaire. Il s’agit là, par exemple, de la formule qui fut appliquée aux esclaves libérés à la suite de la Guerre de Sécession. Il leur avait été promis quarante arpents et une mule. À la place, ils bénéficièrent – si l’on peut dire – du métayage selon la formule « fifty / fifty ».

Le véritable bénéfice du métayer, par rapport au locataire, est dans le partage du risque entre lui et le propriétaire : une récolte importante et la rente qu’il aura à verser sera considérable, mais, au contraire, une faible récolte et il ne devra s’acquitter que de peu.

 

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