Réponse à Benoit Puel et François Leclerc sur le risque nucléaire, par Reichido

Billet invité, en réaction aux billets de Benoit Puel, « L’évaluation du risque pour les centrales nucléaires », et de François Leclerc, “Fukushima : le salaire de la peur”

Il me faut préciser deux choses en introduction.

La première, c’est que mis à part les fanatiques du nucléaire, les ingénieurs sûreté débutants, et leurs plus farouches opposants, personne ne croit que les probabilités d’accident nucléaire calculées tentent de représenter une évaluation objective et exhaustive du risque. Même pas l’IRSN (institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) qui a précisé dans son dernier rapport lié aux réacteurs 1300MW : « En préambule, l’IRSN signale que les valeurs de probabilité de fusion du cœur citées dans ce texte sont un élément d’appréciation permettant de hiérarchiser les différentes séquences pouvant conduire à cette situation. Elles ne doivent pas être considérées comme des références absolues. »

Il y a plusieurs raisons à cela, et une des plus fondamentales est qu’il n’est pas possible de cartographier l’ensemble des risques pouvant affecter une centrale, en particulier concernant le risque le plus patent : le facteur humain. Qui pourrait en effet avancer une probabilité rigoureuse de tentative d’attentat, qui pourrait évaluer la conséquence à moyen terme d’une rupture amoureuse sur la faculté de pilotage d’un opérateur ? En revanche, ces évaluations dites probabilistes apportent une information capitale sur la conception d’une centrale, c’est l’équilibrage. Par exemple : si l’on utilise en entrée des probabilités pas particulièrement stupides pour des évènements initiateurs et des défaillances de matériel et que l’on se rend compte que 90 % des accidents graves présupposent la perte d’une pompe en particulier, alors soit on change la conception des systèmes, soit on s’assure de l’opérabilité de la pompe par une maintenance forte et des tests réguliers. Il va aussi de soi que l’estimation de ces risques varie d’un facteur 100 voire plus selon les pays et la conception (un exemple simple : un accident grave initié par la perte du réseau électrique sera sans doute beaucoup plus fréquent dans les pays en développement dotés d’un réseau électrique pas forcément au top).

La deuxième raison, c’est que quand on parle de probabilité d’accident il faut bien comprendre de quoi on parle. En général, les évaluations probabilistes de sûreté se font en deux étapes : la première étape évalue la probabilité de fusion partielle ou totale du cœur (ce qu’on appelle un « accident grave ») tandis que la deuxième étape évalue, à partir de l’évènement « fusion du cœur », la probabilité des différents scénarios et des conséquences radiologiques associées. Or, si TMI, Tchernobyl et Fukushima sont des accidents graves, il y a eu d’autres cas de fusion partielle ou totale de cœur (exemples : Saint-Laurent, Lucens, Bohunice).

Ces deux points font qu’il n’est pas forcément très cohérent ni très intéressant de comparer les résultats des études probabilistes de niveau 1 donnés par Wikipédia (estimation de la probabilité de fusion de cœur d’un réacteur de première ou deuxième génération en France pour s’assurer d’une conception équilibrée) avec la liste des trois accidents graves majeurs.

Maintenant passons aux remarques sur les notes proprement dites.

Le calcul de Benoit Puel est tout à fait correct (pour les matheux je pourrais pinailler sur l’indépendance des évènements, mais objectivement les cas où un accident sur une centrale induit un accident dans une centrale voisine doivent bien compenser les cas d’accidents multiples liés à un seul évènement initiateur). Note quand même : il est plus facile et à mon sens plus intuitif pour calculer la probabilité qu’il y ait au moins un accident de calculer la probabilité qu’il n’y ait pas d’accident (en clair : lancer n dés à 100000 faces et toujours tomber sur les 99999 cas qui ne posent pas problèmes) et prendre son complémentaire car on s’affranchit ainsi de référer au cas n-1 : c’est une simple multiplication. En l’occurrence le même résultat annuel est donné par la simple formule 1-(1-1.10^5)^436

La conclusion en revanche me fait réagir : « Il paraît donc risqué d’étendre ‎le parc nucléaire afin de subvenir à une réduction des énergies fossiles par exemple ». Il ne m’appartient bien entendu absolument pas de commenter une quelconque sensibilité au risque qui est par définition individuelle, par contre je voudrais en préciser les limites et aussi les non-dits.

D’une part, si l’on tient absolument à utiliser des chiffres pour se donner une « sensation » il faut se rappeler que ces probabilités concernent aussi des fusions de cœur contenues dans l’enceinte donc sans rejets importants dans la nature. Les conséquences sanitaires de ces accidents sont proches des accidents industriels non-nucléaires ; les conséquences des accidents nucléaires majeurs sont bien sûr incomparables.

D’autre part il ne faudrait pas faire une erreur similaire aux partisans outranciers du nucléaire en regardant un risque/une fréquence d’occurrence qui se balade seul dans la nature, mais toujours regarder le référentiel. Or vous n’avez pas précisé quels risques sont associés aux branches alternatives. Penser qu’il n’y a absolument aucun risque majeur associé à une situation ou l’on va en 10-20 ans vouloir/devoir diviser par 5 la consommation énergétique des pays développés tout en multipliant par 10 la consommation des autres pays me semble un tantinet optimiste.

Que l’on soit clair, le nucléaire ne doit pas servir de prétexte pour différer la transition énergétique mais doit être un support pour en mitiger les conséquences : même si son horizon est sans cesse repoussé, la fin du pétrole arrivera un jour, beaucoup trop tôt et trop rapidement sans doute pour qu’on ait le temps d’adapter la démographie à ce nouveau monde (à voir la situation écologique calamiteuse de l’Inde, mon opinion est que la démographie sera un levier plus important que la sobriété énergétique) et ce jour là il me semble qu’on sera sans doute content de trouver le nucléaire pour éviter de prendre des décisions drastiques, même si l’on prend des risques conséquents par ailleurs.

Concernant la conclusion du billet de Francois Leclerc maintenant, que je rappelle :
« Les partisans de l’électronucléaire ont toujours excipé de la sûreté de leurs installations et du bas coût (calculé par leurs soins) de l’énergie qu’ils produisaient. Que leur reste-t-il aujourd’hui comme argument ? Leur bilan carbone, mais celui-ci n’est-il pas à haut risque ? »

L’argument du bas cout a pris du plomb dans l’aile ces dernières années (coût des nouveaux référentiels de sûreté, bas prix du gaz de schiste, diminution du prix des renouvelables, etc.) mais n’est pas mort et enterré pour autant. Si l’on arrondit le prix de la catastrophe de Fukushima à 100 milliards d’euros, cela ne représente qu’une augmentation du prix de vente de l’électricité nucléaire de 25 % pendant une seule année (prix de vente total annuel de l’électricité d’origine nucléaire : 2600 TWh * 0,14 euros/KWh = 364 Milliards d’euros), soit une augmentation de 2,5 % pendant 10 ans. L’idée de créer un fonds international pour gérer les accidents graves alimenté par les différents acteurs du nucléaire pourrait être intéressante, quoiqu’un peu déresponsabilisante ?

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