TABLETTES, par Jacques Seignan

Billet invité.

Sur une tablette tactile, quelques manipulations effectuées du bout du doigt font apparaître la photographie d’une tablette mésopotamienne en argile, recouverte d’une écriture cunéiforme. C’est une mise en perspective… sur quelques millénaires. Ces deux objets sont appelées « tablettes » car les langues, plutôt que de créer sans fin des néologismes, préfèrent souvent recycler des mots usuels. Au-delà de cette similarité géométrique justifiant cette dénomination, des analogies pourraient exister.

Au XIXe siècle, les archéologues qui ont fouillé la Mésopotamie ont exhumé de dizaines de milliers de petites plaques rectangulaires : des tablettes en argile durcies par séchage ou cuisson, recouvertes de l’écriture dite cunéiforme. Ce terme de tablette était déjà utilisé pour désigner les planchettes romaines recouvertes de cire sur lesquelles on écrivait et effaçait avec un stylet. Bien avant Rome, entre le Tigre et l’Euphrate, est née une des plus anciennes civilisations du monde : Sumer (1), source de toutes celles qui lui succédèrent en Mésopotamie. Comme le latin en Europe, le sumérien, devenu langue morte, fut utilisé comme langue religieuse et culturelle jusqu’au Ier siècle av. J.-C. Les Sumériens ont inventé l’écriture, étroitement liée à ce support, qui leur a ainsi permis de développer et conserver leurs créations dans tous les domaines : de la comptabilité à la littérature en passant par l’astronomie, les mathématiques, la diplomatie, le droit…

Les anciens Égyptiens nous semblent plus familiers que les Sumériens et il y a une injustice à ce relatif manque de notoriété (2). Une explication triviale pourrait être que leurs monuments principalement en brique n’ont pas eu la pérennité de ceux édifiés en pierre au pays du Nil. D’admirables savants dans diverses disciplines, bien trop méconnus – et sans avoir eu une figure emblématique comme Champollion –, en un siècle de fouilles, d’efforts patients et d’études de grande intelligence, ont réussi à nous faire redécouvrir ces grandes civilisations du Pays d’entre les deux fleuves, nous donnant ainsi accès à l’intimité de peuples raffinés dont nous sommes les héritiers dans la partie occidentale du Vieux Monde. C’est une opportunité exceptionnelle (comme celle offerte par la civilisation chinoise) d’avoir l’intuition des longues durées avec leurs continuités jusqu’à notre époque, en dévoilant les commencements.

Prenons l’exemple des mathématiques. Un docte babylonien, il y a environ 3700 ans, inscrivit sur une tablette d’argile humide à l’aide d’un calame, taillé à partir d’un roseau, le dessin d’un carré avec sa diagonale et la valeur (en numération sexagésimale) du rapport de la diagonale au côté – c’est-à-dire la racine carrée de 2 –, écrite avec une précision de 8 décimales (3) ; il ne faut en rien sous-estimer cette découverte mathématique ! Ces tablettes sont bien les fruits d’une intelligence humaine inchangée au cours des millénaires, s’exprimant avec puissance et créativité. Il y a un paradoxe de la complexification apparente : d’un côté, un membre d’une élite savante façonne sa tablette et, de l’autre, un consommateur lambda achète un objet complexe. Quand nous tenons entre nos mains (blasées ou inattentives ?) une tablette tactile, il serait vertigineux de se souvenir de l’accumulation de savoirs, empiriques et théoriques – des strates de complexité –, associés pour concevoir puis produire industriellement cet objet presque magique pour l’utilisateur commun. En effet, comment qualifier autrement que de « magique » un tel concentré d’électronique et d’informatique qui fonctionne comme une sorte de boîte noire, par le toucher furtif de nos doigts ou à l’écoute de notre voix ? Le monde entier et ses milliards de Terriens, toutes les connaissances, toutes les créations, tous les livres, toutes les musiques – tout ! –, peut venir à nous, instantanément comme dans une petite fenêtre provisoirement découpée dans notre réalité telle une autre réalité aux couleurs intenses – une surréalité. Comme des fenêtres dans certains tableaux de Magritte.

Les premières inventions sont toujours d’extraordinaires avancées et les croire simples et évidentes résulterait d’une illusion naïve ou d’une pensée arrogante. Les tablettes sumériennes (avec leur écriture) sont une des origines d’un long processus, que nous aimons appeler progrès, certes non linéaire, non finalisé et indirect, qui aboutit – incidemment – à la création de nos tablettes sophistiquées. Il faut noter que si la tablette en argile peut être préparée par un esclave du scribe, les nôtres demandent une longue chaîne productive démarrant avec des matières premières, telles que des terres rares, souvent extraites par des quasi-esclaves dans des conditions dégradantes : d’incroyables progrès techniques vont de concert avec l’insupportable perpétuation de la division des classes. Un Sumérien ne serait pas surpris par notre organisation sociale…

Des correspondances fonctionnelles sont clairement présentes entre ces deux petits objets tenus dans les mains : ils permettent d’écrire, de lire, de transmettre à distance et de communiquer, d’archiver, de se distraire, de réfléchir. Si la science-fiction avait existé à Sumer – l’épopée de Gilgamesh, un archétype de l’heroic fantasy ? – un jour, un scribe assis dans son jardin, posant un instant son calame et tenant sa tablette, aurait pu rêver qu’elle se transformât en cet outil fantastique qui, pour nous en ce début de XXIe siècle, est tout bonnement étonnant.

Au fait, quelle assurance avons-nous sur la durée de stockage de nos données numérisées, qu’elles soient issues des tablettes, PC, smartphone ou toute autre appareil informatique ? « Aucun problème », nous assure-t-on, grâce aux mémoires externes et maintenant au « cloud » – archives virtuelles et éternelles. Nuages dans le ciel ? Non, dans de grands hangars, des serveurs enregistrent les données reçues et les restituent pratiquement de façon instantanée. Elles sont dupliquées avec de plus des sauvegardes physiques en des lieux séparés. De grosses quantités d’énergie sont consommées, surtout afin de refroidir ces machines. Il est impressionnant de penser à ces astronomiques amoncellements de données qui s’y retrouvent par pétaoctets… Nos photos : des 0 et des 1 ; elles ne jaunissent plus dans des albums poussiéreux. Mais la nature nous réduit toujours à peu de choses : le soleil peut connaître des éruptions colossales, des tempêtes monstrueuses comme en 1859 ou en juillet 2012 quand heureusement la masse coronale éjectée frôla la Terre. Est-on assuré que nos réseaux, systèmes et serveurs en sortiraient totalement indemnes ?

Or les Sumériens ont inventé un moyen, massif et bon marché, de stockage de l’information qui défie le temps et ces milliers d’années qui nous séparent d’eux le prouvent indubitablement. Avançons une solution utopique : pourquoi ne pas stocker nos œuvres essentielles sur des supports en argile cuite ? Un très grand physicien, Georges Charpak, émit une merveilleuse idée (4) : il imagina que dans l’atelier d’un potier grec, durant le façonnage d’un vase sur un tour, tous les sons – bruits et paroles – avaient pu s’enregistrer en même temps que les fins sillons que les mains créaient en surface. Une nouvelle machine pourrait alors, un jour, nous restituer des voix antiques enfouies dans ces fonds sonores. Chimérique ? Qui aurait dit, il y a quelques décennies, qu’un jour on pourrait déchiffrer l’ADN extrait sur des fossiles d’hommes préhistoriques ; probablement un haussement d’épaule désolé aurait accueilli cette idée. En résumé, sur de l’argile, des gravures analogiques sont faisables et en outre toutes les écritures peuvent y être notées. Évidemment la densité de stockage est infiniment réduite en comparaison de celle des mémoires électroniques mais, en contrepartie, un avantage serait de nous obliger à enfin trier drastiquement ! Le vrai problème est celui de la conservation des codes linguistiques – le disque en argile de Phaistos (5) est un exemple de cette difficulté – mais il est sans doute moins ardu à résoudre que celui de la conservation des logiciels et appareils pour lire nos archives numériques modernes qui, on le sait, pose d’énormes problèmes dus à la durée de vie limitée des supports actuels et à l’obsolescence rapide des lecteurs et logiciels. Notre civilisation aime tant le changement !

Donc un jour, des millions de tablettes en argile seraient produites avec, imprimées à leur surface, tout ce que les hommes ont créé de plus essentiel depuis 5000 ans. En plusieurs endroits de la Terre des tumulus seraient formés par ces briques recouvertes de sable et de roches. Nos vestiges ne se réduiraient donc pas à nos sales tas de déchets radioactifs. Evitons la question de savoir qui les lirait dans quelques milliers d’années…

Finalement, quelle meilleure proposition de sauvegarde que celle involontairement suggérée par nos précurseurs sumériens ?
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Lettre diplomatique akkadienne découverte à Amarna (Egypte), XIVe siècle av. J.-C.

(1) – Samuel N. Kramer, L’histoire commence à Sumer, Champs Flammarion, 2013, préface de J. Bottéro

(2) – On doit rendre hommage à Jean Bottéro, le grand spécialiste français de la Mésopotamie ! Noter un petit ouvrage d’introduction écrit avec C. Herrenschmidt et J.-P. Vernant, L’Orient ancien et nous, pluriel, Hachette, 1998

(3) – Benoît Rittaud, Le fabuleux destin de √2, Le Pommier, 2006, [pp 23-31]

Tablette babylonienne YBC 7289 avec √2

(4) – voir les phonoglyphes  de C. Charbonnel, hommage à G. Charpak

« Charlotte Charbonnel fait appel à tous nos sens avec cette série de trois vinyles en terre réalisés avec l’aide du potier Martin Oullié. Le terme « phonoglyphe » est un néologisme formé par la fusion du grec ancien foné qui signifie « voix » et du mot « glyphe » qui, en archéologie, désigne un trait gravé en creux.
Passionnée de sciences, l’artiste est partie d’une étude de Georges Charpak, Prix Nobel de physique 1992, sur les biens archéologiques. Le scientifique envisageait de créer une machine capable d’analyser les poteries retrouvées par les archéologues et d’en ressortir les sons émis, à l’époque, par les potiers. Utopie ou possibilité? Charlotte Charbonnel a voulu rendre hommage à Georges Charpak à travers ses phonoglyphes et a commandé une matrice de vinyle à une usine de pressage. En sont ressortis plusieurs exemplaires, dans des grès différents. Ces œuvres deviennent ainsi des témoins de notre époque à l’usage des générations futures, si jamais cette machine était créée dans l’avenir. »

(4) – Le disque de Phaistos

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