Nos élites : escroquerie, ou coup d’État larvé ?, par Michel Leis

Billet invité.

Dans la veine du précédent billet, on ne saurait trop conseiller aux dirigeants des grandes sociétés ou au personnel politique de se pencher sur la vie des escrocs célèbres, c’est extrêmement instructif. Que ce soit Bernard Madoff, Thérèse Humbert, Marte Hanau ou Carlo Ponzi, tous partagent ce trait de caractère : une fois franchi le Rubicon, ils continuent jusqu’à la chute finale. Même fortune faite, quand l’étau se resserre, que les premiers craquements se font entendre, ils persévèrent dans leurs acrobaties, espérant trouver la martingale miracle qui leur permettrait de passer le cap. Tous finiront par se faire rattraper par la réalité de leurs malversations et feront un séjour en prison. Comment faut-il appeler cette attitude, ce mélange d’appât du gain, de folie du jeu, cette perte de conscience de la réalité et cette impression d’invulnérabilité qui finissent par les perdre ?

Beaucoup de dirigeants d’entreprise, de grandes fortunes sont en train de rétablir en ce début de 21e siècle des rapports de forces entre le capital et le reste de la société que l’on n’avait pas vus depuis la fin du 19e siècle, créant des écarts de revenus et de patrimoine d’une violence extrême. Mais plus encore, un certain nombre d’entre eux ont franchi le Rubicon, ce qui nous renvoie aux escrocs évoqués au début de ce billet.

Certes, la recherche de profits élevés sans tenir compte des conséquences sociales n’est pas nouvelle. Elle a longtemps été garantie par un ordre social verrouillé tout entier tourné vers la défense des privilèges, que ce soient ceux de la noblesse dans l’ancien régime ou ceux de l’argent dans les régimes politiques du 19e et du début du 20e. Tout est bon dans cette quête : licenciements massifs, délocalisations, accords de compétitivité qui se traduisent par des pertes de pouvoir d’achat… De tout temps, les conséquences pour les victimes directes de ces stratégies ont été énormes : chômage, perte de pouvoir d’achat, installation dans un système de survie qui n’offre plus aucune perspective, sans compter les dégâts psychologiques.

Dans l’entre-deux-guerres, l’ordre social s’est modifié en profondeur sous l’effet de la crise de 29 et d’une pression sociale croissante. Les États ont pris en charge une partie des dégâts occasionnés par la quête du profit, la solidarité nationale devait s’appliquer et bénéficier aux victimes de ces politiques. Le financement de cette solidarité était assuré par l’impôt payé à fois par les entreprises et les particuliers. Si l’on n’a jamais raisonné en termes de réparation des dégâts occasionnés par les entreprises, le montant de l’impôt sur les sociétés a atteint des niveaux très élevés pour des raisons qui avaient plus à voir avec le contexte international qu’avec des considérations sociales. Pourtant cette dimension sociale existait et ces politiques se sont généralisées dans le traumatisme de l’après-guerre et dans le contexte de la concurrence entre blocs de l’Ouest et de l’Est.

Franchir le Rubicon, c’est se soustraire volontairement aux obligations de la solidarité nationale, c’est la remise en cause d’un ordre social qui avait émergé par des voies démocratiques au nom de la quête du profit.  L’évasion et l’optimisation fiscales se sont généralisées, elles permettent aux entreprises de ne plus payer d’impôts alors que les dégâts occasionnés contribuent au déficit des États. Quant aux grandes fortunes, elles considèrent que la solidarité nationale n’est tout simplement pas leur affaire. Par un tour de passe-passe extraordinaire, l’argent nécessaire pour financer le coût social de leurs agissements a été purement et simplement prélevé dans le porte-monnaie des classes moyennes et populaires, directement par les impôts, ou indirectement en réduisant la couverture sociale. Autrement dit, les salariés ordinaires qui compensent ce que ces entreprises ne paient pas, financent indirectement une partie de leurs profits.

Deux arguments sont avancés par les entreprises dominantes qui se sont fait une spécialité de ce type de stratégie. D’une part, toutes ces opérations sont légales, et d’autre part, c’est une question de compétitivité. Si elles ne pratiquent pas ainsi, d’autres entreprises étrangères peuvent bénéficier de conditions fiscales plus avantageuses et être donc plus compétitives.

L’emploi de ces arguments par les entreprises ne fait qu’illustrer la complicité du monde politique dans leurs agissements. Il est bien sûr difficile de faire la part des choses. Est-ce que cette complicité est le résultat d’une connivence entre individus ayant fréquenté les mêmes écoles ? Est-ce un rapport de force très favorable en faveur du capital, illustration d’une relation de dépendance forte du monde politique aux résultats économiques (dépendance que le monde politique s’est lui-même imposée) ? Est-ce la possibilité de bénéficier de quelques miettes concédées par les grandes entreprises dans des opérations de lobbying ? Est-ce simplement la solution de facilité ? Le salarié est transparent pour l’administration fiscale, l’impôt est facile à calculer et à prélever, illustrant indirectement ce vieil adage [i] attribué à Caillaux, ministre des Finances de la 3e république: « Il faut plutôt faire payer les pauvres que les riches, car ils sont plus nombreux » ? Toujours est-il qu’une concurrence fiscale jamais combattue par le pouvoir politique a servi d’alibi. Les discours plus fermes tenus aujourd’hui contre la fraude sont très peu suivis d’effets, peut-être la crainte de voir resurgir les complicités passées comme dans le « Luxembourg leaks », n’est-ce pas, Monsieur Juncker ?

Ce passage du Rubicon de l’ordre social, sinon de la légalité, peut relever de deux choses. Soit il s’agit d’une escroquerie, soit il s’agit d’un coup d’État larvé, c’est-à-dire une remise en cause radicale de l’ordre social existant.

Ce qui plaide en faveur de l’escroquerie, c’est le comportement de ces individus. Comme les grands escrocs, ils sont dans cette quête absolue du gain, ils vivent dans une atmosphère de jeu permanent qui fait passer les salles de marché pour des casinos, ils sont dans l’ignorance (au mieux), voire dans le déni de la réalité, ils ont l’impression d’appartenir à la race des seigneurs, invulnérables et intouchables. Puisque l’économie est devenue l’alpha et l’oméga de la vie de la cité, qui oserait s’attaquer à eux, ces nouveaux dieux autoproclamés ? On peut se poser légitimement la question de l’œuf et de la poule : est-ce que ces comportements ont précédé le passage à l’acte ou est-ce le passage à l’acte qui fait craquer le vernis ?

Le propre des escrocs, c’est de ne pas savoir jusqu’où aller trop loin, c’est une constante de leur comportement. Ce déni de la réalité les empêche d’entendre les craquements du système, de comprendre que le jeu pourrait être sur le point de s’achever. Ils persistent à réclamer collectivement toujours plus d’avantages, ils se plaignent des « misères » qu’on leur fait sans se rendre compte du poids insupportable qu’ils font peser sur le reste de la société. Cette analogie avec le comportement des escrocs porte aussi un enseignement : saura-t-on se prémunir contre une récidive ? L’histoire nous apprend qu’ils reviennent à intervalle régulier, que leur art de l’illusion et la manipulation leur permet de trouver toujours de nouvelles victimes…

Ce qui plaide en faveur du coup d’État, c’est que les mécanismes de ce détournement sont progressivement inscrits dans les textes de loi par le pouvoir politique, l’ordre social change de nature, il revient vers la défense absolue d’une caste de privilégiés. Ce glissement s’opère lentement, ce qui empêche de saisir la nature radicale du changement. Pourtant, c’est un coup d’État, quel que soit le résultat des élections et les partis accédant au pouvoir, il n’y a plus qu’une seule politique qui conduit inexorablement au retour de l’ordre ancien. Quand les exigences de cette caste de privilégiés deviendront insupportables pour la population, il ne restera qu’à rétablir un ordre policier pour imposer ce que l’on ne peut plus faire accepter. L’extrême droite s’en chargera très bien. La seule note d’optimisme, c’est que les régimes d’ordres anciens font face à la même question : jusqu’où aller trop loin ? Un État totalitaire tend à ne pas connaître ces limites, à s’illusionner, le cercle des courtisans ou des apparatchiks établit un mur entre la réalité et le petit nombre d’individus qui contrôlent le pouvoir. D’une manière ou d’une autre, le faux pas est inévitable, ces régimes ne sont pas éternels.

Que la situation actuelle soit le résultat d’une escroquerie, d’un coup d’État, ou la combinaison des deux, il n’y a pas mille manières de procéder : les escrocs doivent aller en prison, ceux qui construisent petit à petit un coup d’État larvé et pratiquent un déni de démocratie doivent être chassés du pouvoir. Si possible par des voies démocratiques. TINA.

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[i] Ce serait une réminiscence d’une phrase de Colbert sur la taxation des classes moyennes de l’époque (quelques métayers, les artisans et commerçants essentiellement)

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140 réflexions sur « Nos élites : escroquerie, ou coup d’État larvé ?, par Michel Leis »

  1. Chronique du 21e siècle…Avènement de la 6ème république.
    2027…la nouvelle constitution vient d’être instaurée(…) loi de séparation du pouvoir économique et politique à l’instar de celle de 1905.
    Le travail au centre de toutes les réformes alors que les tentatives de déstabilisations mondiales des 25 dernières années trouvent leur finalité dans une vaine chasse aux sorcières.
    « – C’était une réaction naturelle, une défense de l’ordre établi…un gage de stabilité(sic) …pas un complot…..d’ailleurs les médias nous ont soutenu  » s’indignent les premiers inculpés.
     » Permettre aux religions de cristalliser de nouveau les haines fut une excellente idée, démographiquement parlant » aurait dit Fan Qu Lee, l’ancien directeur de la BM.
    Dans sa Une, Le Petit Gauchiste Enchaîné déplore la fin du droit de se révolter et se désole du retour du « rire de tout ».
    Fait divers : Dans un accès de folie, un certain Mr George O. a tué sa femme et ses enfants. Il a été retrouvé sur sa terrasse profitant d’un dernier bain de soleil(vert).
    Le bon Coin : Vends frigo(vide), taille 2*3m, fonction reset() à l’extérieur, idéal jeune couple.

  2. xavier37 – L’escroquerie principale est de nous faire croire que la solution viendra « d’en haut »

    .
    L’escroquerie réussi et éternelle est de nous avoir su nous faire croire qu’en haut, y’en a qui réfléchissent, pensent pour nous, et ont même des idées (… pour nous ?).
    Or un certain nombre de visiteurs de ces espaces élevés – dont je ne suis pas- ont pu constater que c’est le dernier endroit pour y trouver des idées innovantes! Les propriétaires des lieux se sont tous auto-promus sur l’entre soi, la connivence en évitant toute innovation. Faire preuve d’autre chose que l’étiquette des lieux risquerait de remettre en question un droit à l’ignorance qui mène ce monde politicien : « Je ne veux pas le savoir, ce n’est pas « mon » problème ».
    Si vous y entrez avec des idées, il est recommander de les laisser au vestiaire car elles sont inutiles pour faire carrière!

  3. C’est difficile d’avoir des idées neuves, il faut beaucoup travailler pour qu’elles émergent. Le plus souvent, on répète les idées lues ou entendues quelques part, d’autres donc. De l’association et / ou de la confrontation parfois né un « miracle »…
    Ce bloc propose de grandes propositions que l’on ne retrouve jamais au « 20h ».
    Peut être est ce le papillon qui déclenchera la tempête, qui sait ? Faut essayer le côté positif, c’est bon pour le moral.

  4. Résumons simplement, que quand il n’y a pas de justice et qu’on la démantèle ,au fil des années qu’elle n’est plus qu’une parodie pour petites gens, afin que la peur leur empêche d’exister librement!
    C’est quand même magique de s’apercevoir que la justice des hommes n’est qu’une comédie théatral, et que dans la dissolutions des lois qui nous régissent. Seules celles qui nous abrutissent ont forces d’applications!

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