LE TEMPS QU’IL FAIT LE 13 FÉVRIER 2015 – (retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 12 février 2015. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, nous sommes le vendredi 13 février 2015. Et si vous avez suivi un petit peu ce qui se passe ici sur le blog, et en particulier les vidéos que je fais le vendredi, et qui s’appellent donc « Le temps qu’il fait », vous avez pu voir qu’au cours des, je ne sais pas, au cours de la dernière année, au cours des derniers 365 jours, j’ai tenu un discours de plus en plus, j’allais dire « désabusé », le mot n’est peut-être pas tout à fait incorrect, mais un discours qui consistait à dire essentiellement : « Nous continuons ici un combat dont nous ne connaissons pas l’issue, et pour lequel nous voyons que le public n’a pas un intérêt très grand ; quoi qu’il arrive, quelle que soit la réception qui est faite ou non des idées que nous défendons ici, nous continuerons à [les] défendre. » Il m’est venu l’image du dernier carré à plusieurs reprises.

Et puis donc, ce n’était pas, je dirais, une perspective d’« à quoi bon », – bon, le découragement n’est pas l’image de marque du blog de Paul Jorion ! – mais de dire, eh bien, nous prêchons dans le désert mais nous continuerons à prêcher dans le désert !

Et puis, et puis, il s’est passé un certain nombre de choses. Il s’est passé les assassinats de Charlie Hebdo, il y a les élections en Grèce, et là, j’ai eu des surprises. J’ai des surprises ! Le nombre de gens qui regardent le blog a pratiquement doublé en quelques semaines. Nous avions eu des chiffres plus élevés en 2010 et 2012, au sommet de la crise de la zone Euro autour de la Grèce et d’autres événements, et tout à coup, tout à coup, eh bien nous sommes passés d’un nombre de 5 000 personnes qui regardaient le blog journellement, nous sommes passés à 15 000. Voilà, d’un seul coup. Alors, c’est retombé un tout petit peu, mais on est à nouveau, je dirais, dans une présence assez massive de vous autour du blog.

Samedi dernier, il y a eu une des réunions que je fais depuis trois ans maintenant au café « Le Vicomte » à Bruxelles, et pour la première fois, eh bien, tout le monde n’a pas pu s’asseoir. Il y avait en particulier Annalisa Casino, du mouvement « Stewardship Italie », avec deux de ses amis, et ils n’ont pas pu s’asseoir parce qu’ils sont arrivés un peu plus tard et il n’y avait plus de place assise. Voilà. C’est la première fois que nous avons dépassé la capacité du café, qui est de l’ordre, je dirais, de quarante à quarante-cinq personnes.

Et, expérience dans le même sens, deux jours plus tard : je donne mon premier cours [de l’année 2015] à la V.U.B., à la chaire « Stewardship of finance », et je vois entrer les étudiants, et du monde, et les étudiants, ça rentre, ça rentre, ça rentre, si bien que j’ai dû commencer mon cours, parce que j’étais assez perplexe, en posant la question : « Est-ce qu’il n’y a pas, par hasard, des étudiants qui se sont trompés de salle ? Ici, nous parlons de Stewardship of Finance », et je me suis dit que, peut-être, certaines des personnes qui étaient là allaient quitter la salle. Eh bien, elles n’ont pas quitté la salle, elles sont restées assises, personne n’est sorti à ce moment-là.

Alors voilà. Ce n’était pas nous, c’était le monde qui faisait que l’attention baissait un petit peu, mais, voilà, l’espoir revient vite. L’espoir revient vite. Il est possible que parmi les gens de la société civile, c’est-à-dire les gens ordinaires, on a un petit peu de tendance à dire : « à quoi bon ? », de temps en temps, mais dès que l’occasion est donnée de ne plus penser nécessairement « à quoi bon ? », eh bien, on revient : l’espoir revient. L’espoir revient.

Euh, on aurait pu se dire, le 25 janvier, quand on a vu la victoire massive de Syriza aux élections en Grèce, on aurait pu dire : « Bon, ça va être un feu de paille, ça va être un baroud d’honneur, ça va être très bien, mais ça ne va peut-être pas durer du tout. » Et là, on a vu des choses un petit peu inattendues. Les premiers commentateurs ont dit : « Bon, la Banque Centrale Européenne ferme le robinet », et puis les commentateurs un peu plus attentifs sont allés voir dans les coulisses et s’apercevoir que si c’était l’impression qu’on essayait de donner en surface, ce n’était peut-être pas la manière dont on arrangeait les choses en coulisses. Hier soir, on a été très proches d’un accord. Le gouvernement grec reste sur ses positions, ce qui encourage le mouvement Podemos en Espagne, et ainsi de suite.

Et en Belgique, vous savez qu’il existe, donc, ce mouvement qui a été lancé dans la partie flamande du pays, « Hart boven Hard », « le cœur au-dessus de la dureté », et un mouvement parallèle s’est créé du côté francophone, qui n’a pas encore trouvé sa dynamique. Je regarde un peu l’activité qu’ils ont. Je ne peux pas participer à leurs réunions, parce que la plupart du temps, je ne suis pas en Belgique. Jusqu’ici, ça consistait essentiellement, à mon sens, à définir des mots. On s’assied, on regarde un texte, on définit un mot, on modifie, on le remplace par un autre, c’est-à-dire une activité qui à mon sens n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’attend le public. Et on l’a vu, parce que j’ai vu le compte-rendu de certaines réunions, le public arrive et le public déborde entièrement, je dirais, la capacité administrative des gens qui se sont portés volontaires et qui souvent sont des gens qui, comment dire, ont des habitudes de parti ou de syndicat d’organiser les choses, c’est-à-dire, avec des motions d’ordre, des ordres du jour compliqués, une incapacité totale à réagir à, je dirais, une dynamique qui apparaît spontanément. Le problème, c’est un petit peu, je dirais, un problème général, c’est la particratie. C’est que quand on lance un mouvement, un nouveau mouvement, les premiers volontaires sont des gens qui ont l’habitude, je dirais, justement de la particratie, c’est-à-dire de l’organisation administrative assez bureaucratique, mais qui n’ont pas l’élan nécessaire. Ou alors, c’est carrément des gens qui se disent : « Je vais faire carrière là-dedans si ça marche », des carriéristes qui attendent, qui attendent plus ou moins planqués depuis parfois des années, de pouvoir intervenir comme ça.

Bon, je ne jette pas encore la pierre à ce mouvement, malgré le peu de résultats jusqu’ici, si ce n’est des discussions à l’infini. J’espère qu’il va être débordé par les volontaires, je dirais, « enthousiastes », par les gens qui ont envie de faire quelque chose. J’espère qu’il y aura un événement qui fera basculer, justement, de cette particratie vers une véritable dynamique, et qu’on assistera à quelque chose de l’ordre de Syriza ou de Podemos.

Voilà, ce sont des réflexions sur le rapport entre la réflexion et l’action, et le fait que l’action, eh bien, elle apparaît comme ça dans le monde, de manière, pas spontanée mais par la rencontre des différents événements. Ce qui est intéressant, c’est que ce qui est en train de sauter, et ça c’est bien, c’est extrêmement positif, c’est cette idée de TINA qu’on essaye de nous vendre. On nous vend un schéma d’organisation du monde qui est un schéma – moi je l’appelle toujours par son nom – c’est un schéma d’extrême-droite, même si ce n’est pas une extrême-droite qui ressemble au nazisme, à des choses de cet ordre-là, mais ce sont des idées véritablement d’extrême-droite, les idées de von Hayek, de Friedman, ce sont des idées antidémocratiques, qu’ils ont d’ailleurs, parfois par lapsus et parfois délibérément, ils l’ont dit. Ça n’a pas grand-chose [à voir] avec la démocratie et comme l’avait dit Hayek : « Entre un régime libéral mais non démocratique et un régime démocratique mais non libéral, je préfère de loin le régime libéral non démocratique », et il disait ça à des journalistes dans le Chili de Monsieur Pinochet. Donc, je dirais, ce ne sont pas des accusations gratuites que je porte contre ces gens-là. Ce sont des gens qui, Monsieur Hayek a passé la fin de sa vie à envoyer des lettres aux journaux en disant qu’il y avait une campagne de diffamation [contre] Monsieur Pinochet, donc, je veux dire, ce ne sont pas des choses que j’invente. Je ne dis pas que Monsieur Hayek est un (je ne vais pas dire le mot que je voulais dire), est un voyou d’extrême-droite, c’est lui-même qui a prononcé toutes les paroles nécessaires pour qu’on puisse le classer comme ça. C’est lui qui a dit que la notion de « justice sociale » n’a pas de signification, que c’est une expression sans signification. Ce n’est pas moi qui le mets dans sa bouche, il a dit ces paroles lui-même. Et Friedman a dit des choses du même ordre. Et ils ne sont pas les seuls, il y a encore d’autres libertariens, Murray Rothbard et compagnie, qui ont dit des choses tout à fait semblables.

Alors, que le discours de ces gens-là soit ébranlé, ça, c’est une très très bonne chose. Ce sont eux qui ont mis en place ce que Naomi Klein appelle : « stratégie de choc », ce sont ces gens-là qui jouent essentiellement sur la peur des gens, la peur de perdre le peu qu’ils ont, pour qu’ils ne fassent rien, pour qu’ils ne bougent pas.

Voilà, eh bien, des réflexions, je dirais, que certains vont m’envoyer des mails en disant : « Ah, mais vous étiez optimiste aujourd’hui, qu’est-ce qui s’est passé ? » Mais ce qui est optimiste, ce n’est pas moi, c’est le fait que, eh bien, il vient trop de monde au Vicomte pour qu’on puisse asseoir tout le monde, c’est le fait que le nombre des étudiants qui viennent m’écouter – étudiants plus représentants de la société civile, c’est-à-dire vous – m’épate à ce point-là que je suis obligé de me demander s’il n’y a pas des gens qui sont là par erreur, etc. Tout ça est une bonne chose, il y a une dynamique en ce moment, représentée par le petit personnage de Don Quichotte portant le drapeau grec, que vous pourrez trouver sur le blog sans difficulté. Je l’ai mis en ligne hier, c’est un très beau symbole. Il y avait un autre symbole, quelques jours auparavant, qui était donc le personnage de Monsieur Schaüble avec ses œillères, très bon dessin. Vous m’envoyez des dessins, vous m’envoyez des choses à présenter, vous m’envoyez des textes intéressants et la machine marche en ce moment. Elle marche – non pas que nos idées changent, mais – nous n’avons pas le sentiment de prêcher dans le désert, et ça, c’est une très bonne chose, et ça c’est grâce à vous et c’est grâce à nous tous.

Voilà, allez, à bientôt !

Partager :