Democratie et tactiques, par Michel Leis

Billet invité. Un long commentaire au « Temps qu’il fait » de vendredi et au billet de Zébu. Ouvert aux commentaires.

L’accès au pouvoir de Syriza en Grèce et la percée extrêmement rapide de Podemos en Espagne suscitent beaucoup d’espoir dans d’autres pays, en particulier en France et en Belgique. Ces succès apparents (qui ne préjugent pas de l’issue de la bataille) reflètent cependant une situation spécifique qui ne me paraît pas transposable telle quelle.

En premier lieu, l’émergence extrêmement rapide de mouvements de contestation reflète une rupture tout aussi rapide des conditions économiques. Dans ces pays, à une période de croissance relativement rapide qui semblait offrir un avenir pour à peu près tous a succédé une rupture violente. Cette rupture a entraîné en quelques mois une remise en cause violente des systèmes de redistribution, l’appauvrissement des classes moyennes et fait monter le taux de chômage à des valeurs qui remettent en question la possibilité de trouver un futur dans le pays pour les jeunes générations. Ce qui s’est développé, ce sont des mouvements de type « résistance » qui agissent dans un sentiment d’urgence et qui peuvent mobiliser rapidement.

Le deuxième paramètre, c’est que Podemos comme Syriza ont vu une prise de pouvoir extrêmement rapide de quelques leaders charismatiques qui ont incarné le mouvement vis-à-vis du reste de l’opinion publique, tout en évitant de sombrer dans des luttes de pouvoir sans fin. Là aussi, le sentiment d’urgence évite de s’enferrer dans les luttes de pouvoir et la particratie qu’évoquait Paul Jorion dans son dernier billet. Plus encore, ces leaders charismatiques ont confié à des experts qui leur étaient souvent très proche la rédaction du cœur du programme. En ce sens, les mouvements de départ sont devenus des réseaux entérinant et relayant un discours dont l’essentiel a été conçu ailleurs. Par certains côtés, une telle centralisation est la garantie d’une forme de cohérence qui ne va pas de soi quand l’on veut arriver à faire la synthèse des positions des uns et des autres.

Ce faisant, je suis sceptique sur l’emballement qu’il y a pu avoir autour d’un renouveau de la démocratie porté par le succès de ces partis (ce qui ne constitue en aucun cas un jugement sur le fond du programme). À mon sens, les principales forces de tels mouvements sont leur efficacité, un discours global et cohérent porté et des leaders qui savent faire passer le message vis-à-vis de l’opinion, créant ainsi une dynamique du succès. Ces mouvements portent un paradoxe. Au risque de choquer, je ne suis pas sûr qu’ils n’aient porté autre chose qu’une apparence de débat démocratique en interne. A contrario, s’ils réussissent dans ce qu’ils entreprennent (et je leur souhaite), ils remettent en cause un système de rapports de forces incompatible avec la démocratie. En ce sens, leur succès est aussi le succès de la démocratie.

Si malheureusement l’expérience débouchait sur un échec, il est probable que ce mode de fonctionnement interne sera remis en cause, en particulier les programmes des experts et leur manière d’aborder une négociation inévitable avec le reste de l’Europe. Même si les marges de manœuvre sont étroites, il y avait sûrement la place à un débat préalable de fond sur la meilleure politique possible.

On voit émerger aujourd’hui un certain nombre de mouvements en France et en Belgique se réclamant plus ou moins de l’esprit de Podemos ou de Syriza. Cela semble être une bouffée d’oxygène pour ceux qui voudraient faire bouger les choses, mais il reste qu’un certain nombre de points découragent aujourd’hui les bonnes volontés. Visiblement, ces mouvements émergents ne captent pas une partie des différences fondamentales avec la dynamique des pays du Sud.

La première de ces différences, c’est que nous ne sommes pas dans un effondrement rapide et généralisé, mais bien dans une érosion. Les gouvernements successifs remettent en cause progressivement les mécanismes de protections sociales et notre qualité de vie sans qu’il y ait à aucun moment de rupture radicale. Cette érosion a commencé bien avant la crise récente et les annonces portent non seulement sur quelques mesures à effet immédiat, mais aussi sur des réformes futures qui laissent tout le temps à l’opinion publique de s’habituer à ce qui les attend. Le discours gouvernemental campe dans le « rationnel » et s’appuie sur une propagande intensive. On se retrouve dans une situation où il n’y a pas de mouvements de résistances massives qui émergent, la lutte reste menée par les acteurs traditionnels. Cette érosion a aussi une composante territoriale forte. C’est une érosion de proximité où les portions de territoires les plus faibles se désagrègent les unes après les autres : banlieues, zones rurales… Aucune perception globale ne se dégage pour des citoyens qui ont pourtant à faire face au quotidien aux effets de bords d’une telle désagrégation. Aucun sentiment d’urgence ne vient mobiliser les foules, les mouvements d’ampleur se cantonnent à du ponctuel.

Cette absence de sentiment d’urgence se retrouve dans une partie des débats qui agitent ces mouvements. Je ne sais pas si l’enlisement tient aux phénomènes évoqués par Paul Jorion dans son billet ou à une espèce de mythologie de la démocratie, où chaque point doit faire l’objet d’un débat, où le consensus doit être trouvé entre des individus et des tendances. Le problème d’un tel type de démocratie, c’est qu’elle peut facilement se réduire au plus petit commun dénominateur ou conduire à des programmes incohérents. Il y a une perte d’efficacité dans laquelle s’installent des hommes d’appareils qui visent le pouvoir pour le pouvoir (au sein de l’appareil du parti, s’entend) ou qui entendent porter avant tout leur propre marotte.

Sauf qu’un leader charismatique sans un discours global qui répond aux problèmes des citoyens n’a aucune chance de conquérir le pouvoir. La grande force du FN en France, c’est d’avoir un discours global qui adresse l’érosion locale ressentie par chacun. En ce sens, il est bien plus efficace en tant que discours de conquête du pouvoir qu’un discours qui serait basé sur la « résistance » à un effondrement qui n’est pas perçu en tant que tel par nos concitoyens. Que le discours global du FN n’ait que l’apparence de la cohérence est un débat qui échappe à la plupart des électeurs. Il y a une autre leçon à tirer de la percée du FN : le discours s’est construit centralement, les réseaux locaux se sont constitués après, ce qui veut dire qu’une stratégie du haut vers le bas est tout à fait efficace dans un contexte d’érosion lente.

Pour résumer, la transposition d’une stratégie de type Podemos ou Syriza en France ou en Belgique ne me semble pas répondre aux impératifs tactiques qui permettraient de construire une véritable alternance à gauche (pas une alternance de papier, comme le faisait fort justement remarquer Zébu). Si l’on veut un débat en France ou en Belgique, il me semble qu’il faut inverser les perspectives : construire d’abord des programmes alternatifs en adéquation avec des situations d’érosion. De petits groupes de réflexion seraient à même de construire de telles réflexions et d’en garantir la cohérence. Ensuite, constituer des réseaux à même de discuter et d’amender les programmes. Une telle démarche permettrait de construire une réflexion démocratique amont tout en respectant les impératifs d’efficacité. Reste qu’en aval, pour réaliser une machine à succès, il faut aussi un leader à même d’incarner et de porter le message… C’est la grosse faiblesse d’une telle approche.

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12 réflexions sur « Democratie et tactiques, par Michel Leis »

  1. bravo à michel leis pour sa clairevoyance
    cependant je me permettrai d’apporter un petit bémol sur la progression du fn en france
    son exposition médiatique est certainement pour beaucoup dans son succès actuel et n’est pas innocente de la part des médias qui sont chargés de jouer la montre

    l’ump et le ps ont tout intérêt à jouer le cheval extrême droite qui, fondamentalement, ne remet pas en cause le système actuel
    finalement il est à l’ump ce que le pc est au ps
    pas trop fréquentable mais ….

  2.  »Reste qu’en aval, pour réaliser une machine à succès, il faut aussi un leader à même d’incarner et de porter le message… C’est la grosse faiblesse d’une telle approche. »

    Le manque de leadership est en effet une faiblesse mais ce n’est pas la plus grosse.
    Le problème c’est que ce leader ne sait pas quoi promouvoir, parce que nous n’avons pas encore acquis la connaissance la plus fondamental et la plus nécessaire de toutes, c.à.d. comment vivre sur cette planète sans détruire ce qui soutient notre vie.

    Avant que les premiers avions ne volent tout à été essayé pour vaincre la loi de la gravité, se lancer avec une pair d’ailes du haut d’un gratte-ciel, fabriquer des ailes actionné par un pédalier de bicyclette, puis quelque chose qui ressemble de plus en plus à un avion mais qui ne volait toujours pas, jusqu’au jour ou par hasard ( je résume)quelqu’un à comprit le principe de l’aérodynamique, la configuration concave de l’aile, toute simple, qui permettait non pas de vaincre la gravité mais d’utiliser l’air comme support.
    Ce principe est en fait une loi au sens immuable du terme
    Cette loi ne peut se changer ni par la volonté encore moins par un vote, il n’y a qu’une seule chose à faire c’est la respecter, sinon c’est l’écrasement, l’effondrement.
    Cette loi existe belle et bien pour ce qui de la manière de vivre sur cette terre sans la détruire et nous devons en prendre conscience rapidement, nous sommes encore une fois sur le point de s’écraser une foi de plus et à un certain moment se sera de trop haut et nous ne pourrons plus nous relever faute de ressources.
    Le leader ne sera efficace qu’au moment ou il y aura une certitude, une vérité, à promouvoir.

  3. Bonjour !
    je suis totalement d’accord avec vous.
    Pour l’instant, à mon avis, il est trop tôt pour construire un mouvement utile.
    Mais voyez le phénomène ALTERNATIBA : https://alternatiba.eu/.
    Il se développe en France et fait oeuvrer ensemble des gens très différents de par leurs objectifs et leurs pratiques, avec une ouverture vers le grand public.
    Voilà un bon bouillon de culture…
    Merci pour votre apport critique !
    Pierre

  4. La défense et enrichissement de la démocratie ( que je n’arrive décidément pas à séparer de la république ) ,ne se limite en effet sans doute pas à des mouvements nés de détestation un peu  » vague et forfaitaire » , des reculées inévitables des biens sociaux et écologiques , filles du capitalisme spéculatif .

    Si on se souvient que les deux autres systèmes de gouvernance sont l’aristocratie ( et sa jumelle la théocratie) , et la dictature brutale fondée sur la peur , la démocratie devra retrouver ,dans le monde émergent sans leader incontesté , la vertu individuelle et collective , ainsi que le courage possiblement sanglant , pour rester l’espérance d’un monde où l’on soit encore un peu content de se lever le matin et de croiser son voisin .

    Mais dans ce nouvel épisode de l’histoire du monde , le système capitaliste actuel , lui, ne peut survivre

    1. @ juannessy
      Bonsoir, Juannessy, j’espère que je ne vous ai pas vexé lors de ma dernière réponse à un de vos posts, en réalité c’était de l’autodérision.

      « La République » ou tout autre système démocratique, c’est nous ensemble, le bien commun.
      Les partis politiques ne se soucient plus de ce bien commun mais sont focalisés sur des programmes de campagnes pour l’accession au pouvoir, ils ne débattent plus, ils « communiquent ».
      Quant au média, ils raffolent de « la proximité » qui fait vendre.
      Et les intellectuels dans tout ça ? Heu ! Ils débattent mais loin de la foule enchaînée.

  5. Une partie de la population européenne soutient le combat des grecs dans son affrontement avec les autorités de la ‘troïka’, la commission européenne, le système financier, etc…, une sorte d’affrontement par procuration car eux-même ne peuvent le faire pour l’instant.
    Les choses ne sont pas simples, car par ailleurs, les représentants politiques actuels des pays européens sont des ‘conformistes’, et bien que leurs peuples souffrent, restent alignés sur l’attitude du pays le plus intransigeant (voir l’attitude de M. Rajoy en Espagne bien qu’il y ait le signal de Podemos, également l’attitude des socialistes français faisant défaut sur leurs promesses…..)
    Concernant le FN, les partis traditionnels n’ont comme objectif que de le contrer par de basses manoeuvres électoralistes plutôt que de proposer quelque chose de neuf à leurs électeurs.
    De toute évidence, il manque une voix nouvelle, porte-parole de ce qui serait la voix du peuple, il subsiste une grande espérance.

    1.  » s’il n’y avait pas un changement lié à une alternance, pourquoi les gens voteraient?  »
      françois hollande, hier ….
      quels sont les taux d’abstentions lors des diverses élections ces derniers temps?

      1. quels sont les taux d’abstentions lors des diverses élections ces derniers temps?

        En Grèce ? Pas bons du tout. Moins de 64% de participation dont plus de 2% de nuls et blancs pour l’élection majeure du pays le mois dernier, malgré un vote obligatoire, des enjeux forts et des partis dominants censément repolarisés, c’est pas exactement le nirvana.

      2. @ lavigne
        décidément tu tiens ta fixette sur la grèce
        64% de participation, c’est toujours mieux qu’à montbéliard
        à croire que l’intégralité des pro-siriza défilent actuellement dans les rues d’athènes pour soutenir leur gouvernement

      3. Une « élection majeure » la partielle de Montbéliard ? Sérieux ?
        Non de la Croix, faut comparer les législatives grecques aux présidentielles en France. J’te rappelle les taux de participations ?

  6. Le système médiatique joue un rôle fondamental qui ne vise malheureusement pas à éclairer le grand nombre sur l’érosion du système. Quant à la démocratie participative, le phénomène d’assemblées citoyennes existe bel et bien en France mais que de chemin à parcourir encore avant d’avoir pignon sur rue ! Il existe bien le mouvement https://www.m6r.fr qui permettrait peut-être de démocratiser ces idées là… La plupart des français ne ressentent sans doute pas suffisamment de difficultés pour écouter des personnes que j’estime éclairée telle que Jean-Luc Mélenchon, bien des années devront encore s’écouler et le traité TAFTA sera passé par là avant que des mouvements à la Syriza viennent en France

  7. Si vous êtes associés vous devez tout faire pour éviter la déconfiture de vos partenaires.
    Si vous ne faites rien attendez vous à des retours de bâton de très longue durée.
    L’euro zone a tout à perdre de la faillite de la Grèce , la Grèce n’a rien à perdre de ce qu’elle n’a pas.
    Voilà pourquoi les teutons seront indéfiniment responsables.

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