La Wallonie pionnière du transhumanisme ?, par Alain Adriaens

Billet invité.

Quand on apprend que ce 11 février se sont ouverts des ateliers créatifs où l’on a pu « donner-son avis, partager ses expériences et réfléchir ensemble au futur de l’e-santé », on se dit que cette initiative portée par un consortium wallon d’universitaires, d’industriels et de pouvoirs publics est une initiative démocratique. Sous le vocable WeLL (Wallonia e-health Living Lab) cette plateforme wallonne disposera d’un budget de 800.000 Euros sur 2 ans grâce à un financement de « Creative Wallonia » (pré-accélérateur d’entrepreneurs) et le soutien de WSL (incubateur des sciences de l’ingénieur)..

Quand on va sur le site du projet, on découvre les 5 thèmes qui seront débattus : « L’hôpital du futur – Quel vécu pour le patient de demain? », « Des robots et des hommes – Une aide pour les seniors? », « Le patient connecté – Quelle sera la place du médecin dans 20 ans? » « Ma santé au bout du smartphone – Mieux vivre au quotidien? », « La route de l’immortalité – La technologie au service du corps humain? ». Là, on est sérieusement refroidi. De toute évidence il s’agit de faire avancer les idées d’une technologisation et d’une informatisation des soins de santé.

On apprend ainsi que l’on envisage l’utilisation de robots comme assistance aux personnes âgées. « Le but est de favoriser l’autonomie du senior en réalisant une collaboration intelligente avec la robotique. Par exemple un robot pourrait organiser une séance de gymnastique dans une maison de repos ». déclare Laura Vigneron pour WeLL. Ceux qui espéraient que l’emploi de demain se développerait notamment grâce au care, le soin aux personnes âgées toujours plus nombreuses, risquent d’être bien désillusionnés. Et puis, quand on sait que la solitude est une souffrance majeure ressentie par les personnes vivant en home, on peut se demander quelle chaleur humaine ils recevront de la part du robot-gymnaste. L’on prône ici une technologisation de la médecine qui, comme le dit le professeur de philosophie politique et d’éthique à l’UCL, Mark Hunyadi, « part d’une logique commerciale ».

Quant au patient connecté en permanence avec l’institution de soins, il est fort à craindre qu’il deviendra inévitablement obsédé par sa santé. On se rend compte que se réalise aujourd’hui ce que prédisait déjà en 1981 Norbert Bensaïd dans La lumière médicale – les illusions de la prévention. Cet essai est un réquisitoire contre les excès de la prévention médicale. Bensaïd avance que « ‘’la lumière médicale’’ nous rend aveugles et nous conduit à un nouvel obscurantisme. (…) Notre liberté est menacée par le besoin de sécurité et la sécurité elle-même est menacée par notre souci obsédant qu’on en a. Pour nous protéger la médecine exploite notre peur de mourir et nous fait mourir de peur. » A la question « Quelle sera la place du médecin dans 20 ans ? » on peut imaginer qu’elle sera sérieusement dévalorisée face à ces machines qui connaitront en permanence les paramètres biologiques du patient.

Le reste du discours de WeLL est à l’avenant et l’on entend dire « Jusqu’à maintenant, les implants servent à remplacer des organes défectueux mais demain ils pourraient très bien permettre aux humains de dépasser leurs capacités. ». On est là en plein dans la logique du transhumanisme, la création de surhommes, hybrides machine/humain, plutôt effrayants que l’on voit dans des films de science-fiction. Mais ici ce n’est plus de la fiction, c’est du réel et cela semble attrayant pour les initiateurs de WeLL.

Comme prédit par Bensaïd, la peur de mourir est un ressort majeur utilisé pour faire accepter ces prothèses technologiques et l’on appâte le client en lui laissant entrevoir « la route de l’immortalité ». Mark Hunyadi est bien d’accord avec les craintes de Bensaïd et considère que « Petit à petit, on nous conduit dans un monde technologisé qui ne sera pas bon pour nous, dans lequel il ne fera pas bon vivre. »

Il reste à espérer que les ateliers créatifs seront réellement démocratiques et qu’il seront fréquentés non seulement par des professionnels de l’e-santé mais aussi par des citoyens informés qui feront comprendre que tout ce qui est possible n’est pas nécessairement souhaitable et que nous souhaitons continuer à vivre dans une société d’humains et pas dans un monde peuplé de robots et de cyborgs.

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