Du latin et du grec à Jamel Debbouze, par Marianne Oppitz

Billet invité.

En 1880, Jules Ferry annonçait : La République a fait l’Ecole, l’Ecole fera la République. Déjà le contexte religieux battait son plein. Il faut se rappeler, bien que certains pensent tout haut que le passé ne fait pas partie de la modernité et qu’il vaut mieux ne pas se référer à des choses du passé qui sonnent immanquablement pour eux avec « dépassé ». Il faut donc se rappeler quand même que c’est l’Eglise qui a créé les premières écoles et que la loi de 1905 sur la laïcité n’a fait que mettre un frein à un pouvoir religieux trop dominant. N’oublions pas non plus qu’à travers l’histoire, Pascal, Descartes, Voltaire, Rimbaud et bien d’autres ont été les modernes de leurs prédécesseurs.

Pour en revenir à notre sujet, la réflexion de Pascal Bruckner basée sur celle de Régis Debray mérite qu’on s’y attarde.

Ma défunte tante qui fut institutrice en 1925 me disait qu’elle ne pouvait avoir un élève en échec en fin d’année. Aucun élève ne pouvait redoubler. Son aptitude à enseigner était alors remise en cause. Aujourd’hui, on fait redoubler à tour de bras. Il y a tellement d’élèves qui redoublent qu’on décide de les faire passer de classe quand même, parce que comme chacun sait, ça coûte cher. Comment en est-on arrivé là ?

Il faut bien dire qu’en 1930, l’inégalité est économique dans la mesure où la poursuite des études n’est pas donnée à tout le monde. Ce n’est qu’après guerre et le baby boom des années 60 que l’on est passé véritablement à une démocratisation quantitative de l’enseignement. Tout le monde va à l’école, tout le monde doit faire des études. On est ainsi passé de l’inégalité d’accès à l’enseignement à celle du fonctionnement de l’institution scolaire. C’est l‘échec massif des nouveaux venus à l’enseignement secondaire qui a remis en question l’enseignement traditionnel et que les réformes plus ou moins réussies ont été mises en place de façon pléthorique.

Bourdieu s’est beaucoup intéressé à la question illusoire de la démocratisation de l’enseignement, à la surreprésentation des enfants issus de milieux favorisés dans l’enseignement supérieur. Pour lui, l’école fonctionne comme une grande entreprise de sélection sociale. Avec son camarade Passeron il écrira en 1972 : « Toute action pédagogique est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel ».

Ferdinand Buisson (un vieux, pas moderne, pensez, il est né en 1841, prix Nobel de la Paix quand même !) disait avant eux en 1914 : « Nous ne pouvons plus souscrire à l’antique division entre un enseignement primaire destiné au peuple et un enseignement secondaire réservé à la bourgeoisie. »

Après la première guerre mondiale, la démocratisation de l’enseignement secondaire était devenu le cheval de bataille de tout ce qui représentait la gauche, à commencer par le front populaire. En 1947, déjà, l’élitisme social du système scolaire était mis en cause. C’est surtout le cours magistral qui était attaqué. C’est l’époque de Célestin Freinet, d’Ovide Decroly, de Maria Montessori tous influencés par les travaux d’Henri Wallon (encore un vieux pas moderne, né en 1879).

Mais s’il est bien vrai que c’est l’enfant qui vient à l’école et non l’école qui va à lui, doit-on vraiment faire preuve de tant de déterminisme ? La différence socio-culturelle n’a-t-elle pas bon dos ? Pourquoi ces enfants différents ne seraient-ils pas capables de comprendre et d’apprendre ce que nous avons appris ? De quel droit devrions-nous leur refuser le latin et le grec ? Ma période cancre correspond à mes années gréco-latines. Mais les 3 ans de grec et de latin que j’ai ratés, j’ai fait 2 fois ma 6ème latine et je devais redoubler ma 5è, me servent toujours. Ce qui ne m’a pas empêchée de réussir le Jury Central. Je peux comprendre des mots de la langue française que je ne connais pas par leurs racines grecques et latines.

On a tout fait avec ces gosses de l’immigration. N’est-ce pas un ministre de l’éducation de la République qui avait trouvé l’idée géniale d’apprendre à lire à ces gosses avec des manuels d’appareils électroménagers parce que c’était tout ce qu’ils connaissaient ? Par quelle école est passée la tête de nœud qui a décidé d’utiliser « géniteurs d’apprenants » à la place du mot parents ? Il faut arrêter.

N’est-ce pas le rôle de l’éducation de permettre l’accès à ce que nous avons de plus beau dans la culture française à ceux qui ont choisi de vivre en France ou en Belgique. Pourquoi n’auraient-ils pas droit à Racine, Molière ou Mauriac. Ah, oui j’oubliais, ce sont des vieux. Pourtant un professeur de français dans une ZEP a monté une pièce de Racine avec des élèves dont personnes ne voulait. En alexandrins, s’il vous plaît. Elle n’est pas belle la vie ?

J’ai aussi connu, une petite Fatima, parents illettrés qui est tombée en pamoison en écoutant Elizabeth Schwartzkopf qui chantait un air de Mozart. Elle est aujourd’hui trentenaire, a deux petites filles et c’est elle qui m’a plongée dans son travail de fin d’études sur l’échec scolaire, elle qui a quitté l’école parce qu’elle s’y emm…. Ce n’est que passé 30 ans, qu’elle est retournée sur les bancs de l’école pour devenir éducatrice spécialisée.

Pour terminer sur une note optimiste, il faut lire Bernard Lahire et sa « Réussite scolaire en milieux populaire ou les conditions d’une schizophrénie heureuse ».

L’enfant de milieu populaire en difficulté scolaire vit une première solitude due au peu de « valeur » que sa socialisation familiale antérieure représente sur le « marché scolaire ». De la même manière, ses acquis scolaires n’ont aucune « valeur » sur le « marché familial ». Et pourtant, une partie des familles populaires, même très démunies culturellement, parviennent à faire tomber cette deuxième solitude en donnant sens et valeur à ce qui se vit à l’école.

C’est cette deuxième solitude que l’on pourrait contribuer à éliminer par un travail spécifique auprès de l’enfant, si l’on reconnaissait le caractère nécessairement complexe, multimodal et global d’une politique de lutte contre l’échec scolaire.

Je précise que je ne suis ni enseignante ni sociologue. Si vous voulez en savoir plus, il y a le cours de sociologie des sciences de l’éducation de l’Université de Lyon2 et de Rouen.

Partager :