IMAGINE, demain le monde : À bas le court-termisme !,
N° 109, mai-juin 2015

IMAGINE, demain le monde, mais aujourd’hui en librairie. Ma chronique pour ce magazine.

À bas le court-termisme !

« À bas le Court-termisme ! », et j’ajouterai aussitôt : « Et honte à l’obsolescence programmée ! »

Voilà des choses qui devaient être dites !

Et maintenant ?

Maintenir notre bonne planète en état pour que nous continuions d’y vivre est une exigence essentielle. En tirer le maximum de profit dans le minimum de temps est au contraire le meilleur moyen de la rendre invivable à brève échéance ; certains cycles physico-chimiques essentiels comme ceux de l’azote ou du phosphore sont déjà menacés.

Chacun devrait se convertir au long-termisme et mettre sa vie quotidienne en conformité avec ce nouveau mot d’ordre. Jacques Attali suggère que nous nous imaginions à chaque instant devant un parterre de représentants des générations futures en train de juger nos actions. Excellent conseil !

Nous ne sommes pas assez nombreux à vouloir le faire, mais imaginons qu’une masse critique puisse être atteinte, une perspective à long terme émergerait-elle pour autant de la somme de nos comportements devenus vertueux ?

Il est hélas permis d’en douter. Essentiellement parce que le court-termisme est désormais boulonné dans la logique-même de nos économies.

Qui l’y a mis ? Les règles comptables et les nouvelles pratiques financières que nous nous sommes donnés. « Nous » est bien entendu une façon de parler : la rédaction des règles comptables en particulier a été abandonnée par les États à des organismes privés (le FASB pour les États-Unis, l’IASB pour le reste du monde).

La comptabilité moderne a évolué en trois étapes : 1) au début du XIXe siècle, des bénéfices n’étaient comptabilisés que lorsqu’ils étaient véritablement apparus ; 2) au milieu du XIXe siècle, on faisait apparaître prématurément des bénéfices en « enkystant » le passif, et ceci, n’est-ce pas, pour ne pas décourager les petits investisseurs ; 3) dans les années 1980, on se mit à distribuer des bénéfices anticipés (« marking-to-market ») – Y a d’la joie !

Résultat : on partage désormais entre soi la moindre ombre de bénéfice et s’il manque de l’argent pour des choses accessoires comme refinancer l’entreprise ou la recherche et le développement, eh bien, on l’emprunte !

Dans les années 1975, le cabinet d’études McKinsey s’attaqua à un problème d’envergure : les intérêts des investisseurs et des dirigeants des grosses entreprises n’étaient pas alignés : d’une certaine manière ce que les uns obtenaient dans le partage des bénéfices, les autres en étaient privés. Cet antagonisme larvé bénéficiait aux salariés. Il y avait donc là un problème urgent à résoudre ! et McKinsey & Co le résolut. Les dirigeants des entreprises se verraient attribuer des options sur l’achat d’actions de leur compagnie au cours du jour où ces « stock-options » leur seraient attribuées. Si le cours de l’action grimpait, ils bénéficieraient de la hausse en fonction du nombre de leurs options.

Les dirigeants, tout comme les actionnaires, auraient dorénavant les yeux fixés sur le cours des actions de l’entreprise, s’efforçant de booster son bilan de trimestre en trimestre par tous les moyens possibles et par la « comptabilité créative (imaginative !) » en particulier. Le court-termisme était désormais inscrit dans l’économie : McKinsey avait réussi ! l’avenir avait été entièrement sacrifié au présent !

Et s’il n’y avait que le court-termisme ! L’obsolescence programmée n’est-elle pas encore bien pire ? Révélez-nous le nom du bureau d’études qui a bien pu elle l’inventer ?

Peut-être notre propre programmeur a-t-il une opinion là-dessus ?

« Comment faire pour les rendre immortels ? … Hmm… pas une mince affaire ! … Il y a bien une alternative : je ne les rends pas immortels mais je les encourage à se reproduire et… une fois qu’ils se sont reproduits, je les rends extrêmement friables… Ça leur donnera sûrement une mentalité « après moi le déluge », parce que ce qui se passera après eux, ils n’en sauront jamais grand-chose, pour ne pas dire rien du tout ! Mais bon, rien n’est parfait en ce bas-monde ! Je me tue d’ailleurs à le répéter ! »

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