E pluribus unum*. Vraiment ?, par Roberto Boulant

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Après une longue diaspora de plus de 80.000 ans et plusieurs vagues de migrations, nous, hommes modernes, sommes en passe, au-delà de nos langues, de nos cultures et de la variété de nos morphotypes, de retrouver l’unité qui était celle de nos ancêtres dans leur berceau africain.

Mais si cet objectif est majoritairement partagé, force est de constater que les modalités d’accès à cette nouvelle unité, sont par contre radicalement différentes. Toute simplification est par nature réductrice, mais nous pouvons néanmoins distinguer deux grands courants :

– un courant humaniste plaçant le bien-être de tous les humains, sans exception, ni distinction, au centre de ses préoccupations. S’appuyant largement sur la méthode scientifique en tant que voie privilégiée mais non exclusive, à la connaissance du monde.

– un courant totalitaire, définissant ex-nihilo La réalité, et désireux de l’imposer à tous (tes) par la violence physique et/ou psychologique.

Dans mes échanges avec Pierre Sarton du Jonchay, à propos de son article sur le démantèlement de l’état de droit et sur l’urgence absolue qu’il y a à sauver l’euro par la démocratie, je me suis demandé quelle était la nature des mécanismes pouvant expliquer la persistance de l’aberration d’une voie totalitaire dans nos sociétés (et peu importe que  ses variations soient laïques ou religieuses).

Ce que nous appelons ‘realpolitik’, qui n’est en fait qu’une forme de darwinisme social, pourrait être vu comme l’exemple même de l’emballement de certaines de nos fonctions cognitives. Plus précisément de celles chargées d’assurer une perception cohérente de ce que nous appelons Réalité. Je redécouvre sans doute l’eau tiède (pardon aux neurologues, psychiatres, psychologues et psychanalystes qui liraient ces lignes), mais je me représente notre esprit comme une machine à produire de la cohérence et de l’intelligibilité, à partir de l’information collectée par nos cinq sens. Le cerveau (et le corps qui va avec), comme moyen d’accès à l’infinie subtilité du monde, serait alors soumis à la tentation de ‘geler’ une fois pour toute ce processus, dès lors qu’il aurait trouvé une explication satisfaisante – et surtout rassurante – au Pourquoi des choses.

Un processus de rationalisation, qui soumis au bug de la peur, produirait alors de l’irrationalité. Somme toute, la possibilité d’appuyer sur le bouton d’arrêt de son évolution personnelle, pour échapper au vertige de la complexité et des différents infinis. Une séquence qui rappellerait alors la défense de l’enfant remontant le drap sur sa tête, afin d’échapper à ses terreurs nocturnes…

Et inutile d’espérer pouvoir échapper à cette tentation mortifère en se concentrant uniquement sur le Comment des choses. Nos ancêtres nous ont déjà prévenu : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». La solution raisonnable, au premier sens du terme, serait alors de reconnaitre nos peurs pour pouvoir y faire face. C’est sous cet angle que je perçois l’interrogation que je partage avec Pierre, de la pertinence qu’il y aurait à comparer UE et 3ème Reich.

La peur dans ce cas ne venant pas tant de la comparaison en elle-même, mais du fait que nous sommes si peu à la percevoir.

Ce qui débouche à son tour sur d’autres interrogations. Notamment concernant les notions de diversité dans l’humanité : comment à partir de processus cognitifs communs à toute l’espèce, est-il possible d’arriver à des individus ayant des perceptions si radicalement différentes de la Réalité ? (je mets à ce mot une majuscule pour en signifier l’importance, alors que je ne suis même pas certain de l’existence de ce qu’il décrit…).

Pour mettre en pratique l’injonction à combattre nos peurs, je brave donc celle du ridicule et propose l’additif suivant à la théorie de l’Évolution : « plus les individus d’une espèce sont simples, plus ils relèvent d’une même réalité. Plus ils sont complexes, plus ils accèdent à différents niveaux de réalités, sans forcément partager entre eux l’accès à tous ces niveaux. »

La théorie ne valant rien sans la prédiction, il devrait en ressortir qu’une humanité dispersée dans la galaxie donnerait rapidement naissance à des humanités radicalement différentes (la vie et surtout la conscience, explorant tous les possibles).

Idem pour des humanités hybridées avec l’IA.

Pour prendre un exemple sans doute plus rapidement à notre portée que les voyages interstellaires, parlons de Watson, un programme d’intelligence analytique qui rapproche à chaque seconde, des milliers de données issues de domaines de savoirs différents. Son but est d’y trouver des liens et de faire ainsi des rapprochements qui échappent à un esprit humain, désormais incapable de traiter l’ensemble des connaissances acquises. Ce programme d’IA peut être vu comme un bâtisseur de ponts entre les continents scientifiques, comme un analyste expert en tout. Un tel système informatique, capable d’adapter son analyse en temps réel pour en tirer et transmettre de nouvelles connaissances et prédictions, repose sur les mêmes principes que ceux utilisés pour l’acquisition des savoirs dans notre espèce. Sans mauvais jeu de mots, ses algorithmes singent le fonctionnement de notre esprit. Une voie évidente pour une future hybridation. Mais quel en serait le résultat ? L’accumulation des connaissances tout au long d’une vie humaine, fait que bien qu’appartenant à la même espèce, il existe un gouffre cognitif entre, disons un enfant de quatre ans et un homme de soixante ans. Qu’en sera-t-il lorsque l’hybridation nous permettra de multiplier cet écart par plusieurs ordres de grandeur ? Nous aurons alors de fait, plusieurs humanités.

L’échéance temporelle se comptant probablement en dizaines d’années et non en siècles, il devient impératif, vital même, que nous développions notre bienveillance. Afin qu’elle puisse s’appliquer entre la ‘nouvelle’ et la ‘vieille’ humanité, tout comme elle s’applique déjà naturellement entre un vieil homme et un enfant. Afin d’échapper à la dystopie d’un monde de maitres et d’esclaves.

Sauf que dans ce scénario, possible, probable si ce n’est certain, la temporalité sera inversée : c’est l’enfant qui veillera sur le vieil homme.

 

* Littéralement « De plusieurs, un ». Une phrase tirée d’un poème gastronomique, le Moretum, attribué selon les historiens, soit à Virgile, soit à Aulus Septimius Serenus

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5 réflexions sur « E pluribus unum*. Vraiment ?, par Roberto Boulant »

  1. Cela m’a fait penser à Hypérion de Dan Simmons, on y retrouve exactement ce schéma. D’un côté une humanité dépendante de l’IA qui a su mettre en oeuvre la téléportation intergalactique et de l’autre une humanité qui a joué sur la génétique pour s’adapter aux éternels voyages interstellaires. Deux realités différentes et la guerre inévitable…

  2.  
    L’humanité, son origine, son devenir et sa résistance au changement.
     
    Vous posez le problème en tant qu’être pensant.
     
    Vous faites partie des « sachant ».  Vous ne touchez pas du doigt que comme il y a 1% des plus riches de la planète, il y a 1% des plus cultivés de la planète. Je ne dis pas des plus intelligents, mais des personnes rassemblant certaines conditions nécessaires à une réflexion : la curiosité, la connaissance et l’accès au savoir, les outils de la réflexion et le temps de le faire.
     
    Les 99% n’ont pas un, deux, ou tous les outils. Ils utilisent ceux qu’on leur a transmis et qui fonctionnent aussi dans leur microcosme. Il faut pour faire bouger les lignes, un message fort de ceux qui savent.
     
    Les connaissances sur les origines de l’humanité et le bouleversement sur les idées qu’on pouvait s’en faire sont éloquentes. Posez la question au bistrot (s’il n’a pas fermé…) personne ne se soucie de nos origines, et s’il y a plusieurs zéros, on ne sait plus compter…Le mécanisme de la peur ne connaît aucune critique, c’est à cause des étrangers, point barre ; (qui viennent jusque dans nos bras, égorger nos filles et nos compagnes)
     
    La génétique confirme de jour en jour que le vivant est mosaïque, dans une même espèce et entre les espèces, ce qu’avaient observé les hommes il y a longtemps, concernant le bouddhisme par exemple. Cela ne permet pas encore d’éclairer les réactions provoquées par la peur : repli sur soi (intériorisation), lutte, fuite. La prise de conscience du problème est le premier tableau, et je dirais que 1% des hommes ont conscience du problème, 10 % sentent que ça ne va pas et le reste ne peux pas penser pour diverses raisons et s’en remettent aux gouvernements, aux autorités religieuses, à leur famille pour leur dire ce qui est bon.
     
    La bienveillance générationnelle a encore souvent cours, mais elle tend à se déliter avec des constats tels que les retraités touchent plus que les actifs… Dommage, il ne reste qu’a redistribuer aux générations futures, pour qu’elles n’aient pas la haine de notre génération de « festivus festivus » (P. Muray)
     
    Il semblerait que la vertu et le savoir aient de belles années devant eux.
     

  3. J’ai un peu de mal à voir à court et moyen terme une opposition simple entre jeunes technophiles et vieux obsolescents.

    Pour les catégories populaires, la technologie remplace l’administration, comme aurait dit Coluche: « écrivez nous ce dont vous avez besoin, on fera l' »appli » pour que vous vous en passiez » et la défense d’une sphère privé est plus maitrisé chez les catégories supérieurs.

    Effectivement il y a une moyennisation du monde par la décentralisation (qui est le prolongement entre une ORTF centralisé, potentiellement dangereuse, mais aussi plus ambitieuse et des canaux de diffusions, décentralisé basé sur l’audience ou la moyenne des recherches par un moteur de recherche, même si l’idée de Steigler de catégoriser par des amateurs éclairés est bonne, elle n’est pas effective et je suis sceptique quand à accélérer sans maitriser le véhicule pleinement).

    L’algorithme comme politique, par crainte des passions humaines, j’ai vraiment du mal. Mais j’ai pas vraiment réfléchi à des institutions hybrides homme machine, l’interface sera t’il plus facilement l’homme au lieu de la machine? c’est quand même à craindre.

     

  4. Am stram gram pic et pic et colegram…..
    Le MES, pénalisé par les taux négatifs, veut changer ses règles
    BERLIN, 29 mai (Reuters) – Le Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de sauvetage de la zone euro, souhaite une révision de ses règles d’investissement afin de pouvoir acheter des actifs plus risqués pour limiter l’impact des rendements négatifs sur son portefeuille, montrent des documents du MES et du ministère allemand des Finances que Reuters a pu consulter.

    http://bourse.lesechos.fr/forex/infos-et-analyses/le-mes-penalise-par-les-taux-negatifs-veut-changer-ses-regles-1053713.php

  5. ça rigole moins en eurogroupie….on dirait
    L’échec du « nœud coulant »
    Cet échec et cette réunion d’urgence permettent cependant de tirer d’ores et déjà quelques conclusions. D’abord, la stratégie du « nœud coulant », qui consistait à attendre l’asphyxie de la Grèce pour la faire capituler, a bel et bien échoué. La rumeur, qui voulait que les créanciers lancent lundi 1er juin un ultimatum à Athènes sous la forme d’une offre « à prendre ou à laisser », s’est révélée fausse.

    Les créanciers reconnaissent donc désormais qu’un défaut serait aussi, pour eux, un problème, et il cherche à l’éviter en avançant des propositions. C’est clairement l’abandon de la posture de majesté consistant à demander simplement des « efforts » aux Grecs. C’est une bonne nouvelle pour la Grèce car, cette fois, les créanciers vont devoir prendre en compte, s’ils veulent éviter la rupture, certaines demandes grecques.
    Politisation du problème
    Deuxième leçon de cette réunion de Berlin : l’affaire se joue désormais au niveau politique. Angela Merkel reprend le dossier personnellement et tente de trouver une issue. C’était une demande d’Alexis Tsipras dans sa tribune au Monde : l’enjeu étant politique, la solution doit être politique.

    C’est là aussi un succès car les discussions « techniques » du groupe de Bruxelles, entre négociateurs, ont lamentablement échoué, tandis que l’Eurogroupe, dominé par un Wolfgang Schäuble qui ne cachait pas sa préférence pour une expulsion de la Grèce de la zone euro, avait mené les négociations dans l’impasse.

    Là encore, c’est plutôt favorable au gouvernement hellène dans la mesure où les chefs de gouvernement vont devoir assumer leurs choix : celui du maintien ou non de la cohésion de la zone euro. Il ne sera plus possible de se dissimuler derrière d’interminables questions techniques. La politique va dicter sa loi à la finance, non plus l’inverse. Or, la Grèce dispose d’atouts politiques : la légitimité de son gouvernement, la cohésion de la zone euro, l’épuisement de la société grecque après cinq ans d’austérité…

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-les-vraies-negociations-peuvent-commencer-480650.html

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