« Qui est Charlie ? » d’Emmanuel Todd, par Lazarillo de Tormes

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Je commencerai par une image un peu brute de décoffrage, celle que je visualise du travail de Todd et que j’utiliserais si je devais raconter le livre en quelques mots à ma nièce de 16 ans, elle qui n’en a entendu que la cacophonie que vous savez. Dans un laboratoire, un scientifique en blouse blanche observe un groupe de rats enfermés dans une cage. Au début de l’expérience, les rats reçoivent des rations adaptées à leurs besoins, ils sont dotés de personnalités inviduelles et s’articulent en groupe par des règles de vie en société. Progressivement les rations sont réduites, le scientifique observe les conséquences de la pénurie grandissante, et la réorganisation sociale qu’elle génère : la soumission des faibles, l’adoubement par les forts, les alliances de circonstance, les exclusions, l’agressivité de l’action suivie par celle de la réaction… L’expérience s’arrête, le scientifique constate, explique le déroulement et extrapole l’évolution de la situation en fonction de deux scénarios extrêmes.

Quelques axes qui persistent dans mon esprit après une semaine de décantation

La nourriture que l’on réduit graduellement dans l’expérience n’est pas une fatalité, c’est un acte qui a son origine dans l’action, celle des tenants de la religion féroce, et dans l’omission, le renoncement, par les élites politiques et, progressivement, par la citoyenneté aux valeurs d’égalité (au sens de la déclaration des droits de l’homme) et de fraternité. La liberté, elle, n’est plus importante que dans son acception “individuelle” et “dans les limites des disponibilités”. Ce qui colle très bien avec le moule ordolibéral dans l’air du temps. Dans cette première phase, la citoyenneté, ce sont des groupes constitutifs bien déterminés, les MAZ – classes moyennes, retraités, catholiques zombies – gagnants ou du moins pas encore perdants du système.

L’homme Todd dans le livre

Il y a de nombreuses références, en mode nostalgique, à une France assimilatrice de cultures, au métissage de son arbre généalogique. Todd érige l’histoire de son lignage en exemple de ce qu’étaient les fondements constitutifs de la France depuis 1789 et leur percolation lente mais intense. Il fait une référence brève à Stefan Zweig, je l’interprète comme une mise en parallèle des contextes historiques mais aussi comme une identification. Todd souffre des évènements actuels dans sa chair et estime les élites responsables de la dérive éloignant la France de ses valeurs (surtout celles se proclamant de gauche, traitres à leur cause). Un modus vivendi ayant mis des siècles à se mettre en place vole en éclats.

La France présente / la France absente aux manifestations de janvier

Todd analyse des mobilisations médiatiquement impressionnantes mais de composition très typée. Un pays fragmenté en groupes d’intérêts s’accommodant sur des dénominateurs communs matérialistes ou alors carrément opposés. Des indicateurs de dégradation (taux de chômage, décrochage scolaire, population carcérale, niveau de pauvreté…) relativement “tenables” dans l’ensemble mais massivement concentrés à des niveaux inacceptables au sein de certains groupes et pratiquement inexistants dans d’autres (les MA et une partie des Z qui vivent dans des zones où la solidarité locale est encore de mise et atténue les méfaits de l’ultralibéralisme hégémonique).

La polémique

Réaction disproportionnée, dévoyée quant au sujet de fond et, à mon sens, narcissique et de déni. J’ai dans mon entourage des “gauchistes” de toute la vie qui estiment commettre un acte révolutionnaire quotidien en achetant Libération. Ils ne supportent pas qu’on leur présente un miroir leur retournant l’image d’un proto-fasciste passif. Leur capacité de douter d’eux-mêmes et plus encore d’autocritique est inexistante et leur agressivité surprenante. Très objectivement, on pourrait considérer ce livre comme une “suite” des travaux de Piketty. Ce dernier explique le phénomène de concentration des richesses et alerte des conflits armés qui peuvent en résulter. Todd, lui, se salit les mains et prend des risques en faisant zoom-in en live sur cette période – potentiellement – de montée imperceptible d’une ambiance fétide et de pourrissement lent qui s’est developpée entre 1929 et 1939.

La religion, ou plutôt l’anti-religion, puisque les religions traditionnelles sont remplacées par celle que l’on nomme la « religion féroce » de l’argent. Il dénonce l’intégrisme laïque qui rejette les premières tout en admirant cette dernière et en la promouvant. L’islam n’est ni le sujet du livre – juste un épiphénomène – ni un problème fondamentalement insoluble (dans les deux sens du mot au passage). Ce pourraient être les Noirs aux USA, les Roms en Hongrie, les Aborigènes en Australie, les Pakistanais à Dubai, les Juifs européens des années 30. En somme toute population minoritaire et faible assumant le rôle imposé de bouc émissaire par la majorité si pas de nombre, d’influence.

Le découplage cognitif entre le monde réel que voit et subit la majorité et celui imaginaire que nous dépeignent ceux, minoritaires hypocrites mais à la voix portante qui sont déconnectés du monde pur et surtout dur (donc les politiques, les médias, le 1 % et les MAZ). Ne vivons-nous pas à l’ère de tous les découplages ?

Todd joue son rôle d’intellectuel qui se doit, sans concessions et reniflant des choses là ou la majorité ne perçoit rien, de tenter de les rendre visibles à ses risques et périls (y compris de ses erreurs). Un livre courageux d’un type honnête qui a souvent reconnu s’être trompé mais qui a aussi eu spectaculairement raison sur des sujets marquants bien avant que la réalité ne vienne vérifier ses projections. Il l’aurait écrit six mois avant ou après (non centré sur les évènements de Charlie Hebdo) le livre aurait été tout aussi pertinent mais serait passé aussi inaperçu en France que celui de Piketty 😉

Beaucoup de confrontation superflue, non pertinente et diluante là où se situe l’occasion d’une réflexion profonde, autocritique et nécessaire. En un mot : la France de 2015.

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25 réflexions sur « « Qui est Charlie ? » d’Emmanuel Todd, par Lazarillo de Tormes »

  1. Je n’ai pas lu les livres précédents d’Emmanuel Todd, mais celui-ci ne me semble pas mériter son sous-titre de « Sociologie d’une crise religieuse » : toute sa théorie sur les fondements de « conservatisme, égoïsme, domination, inégalité » des manifestations repose sur quelques corrélations statistiquement significatives. Je ne suis pas sociologue, mais il me semble que dans une démarche scientifique, on chercherait des « contrôles », d’autres mécanismes plausibles qui pourraient expliquer ces corrélations, pour les falsifier. Il n’y a rien de cela. Le résultat ressemble fortement à une thèse admise a priori et enduite de vernis pseudo-scientifique.On y trouve aussi une certaine indifférence pour toutes les évolutions politiques et sociales qui durent moins d’un ou deux siècles, et des simplifications qui me semblent grotesques : la France centrale serait libérale-égalitaire, l’Angleterre libérale-inégalitaire, l’Allemagne autoritaire-inégalitaire, et la Russie autoritaire-égalitaire, du moins du point de vue de leurs structures familiales ancestrales. Le modèle m’a l’air quelque peu grossier, mais bon, admettons. Là où je ne marche plus, c’est quand ceci suffit à l’auteur pour s’étonner de la « russophobie » des dirigeants français, qui devraient reconnaître en la Russie leur partenaire égalitaire. Bon d’accord, l’anthropologie c’est très instructif, mais peut-être que cette « russophobie » a un tout petit rapport avec le fait que le pays en question, puissance nucléaire, est dirigé depuis une quinzaine d’années par une oligarchie gravitant autour d’un autocrate ancien directeur du KGB qui annexe de temps en temps des bouts de pays supposés souverains. Du moins, il me semble.Enfin, il y a des moments qui sont juste bizarres, comme la section sur la circoncision en Allemagne. (Si quelqu’un voit le rapport avec Charlie, ça m’intéresse.) Suite à un fait divers où un garçon de 11 ans a été circoncis par son père, contre sa volonté et celle de sa mère divorcée, un débat de plusieurs années a finalement accouché d’une loi autorisant la circoncision rituelle, mais seulement dans certaines conditions (de compétence du praticien et d’accord des parents et de l’enfant à partir d’un certain âge, si j’ai bien compris). Ceci me semble tout à fait raisonnable, mais pour Emmanuel Todd, je cite, « le simple bon sens aurait dû faire considérer [ce texte de loi] comme antisémite et islamophobe ». Euh… Ok. Ah, oui, voilà le rapport avec Charlie : ceci démontrerait qu’il existe en Europe un centre de gravité de l’islamophobie qui se situerait, grosso-modo, quelque part du coté de l’Allemagne. Euh… O.K.Ceci dit, le lynchage médiatique que subit l’auteur ne me semble pas du tout basé sur le sérieux, ou plutôt l’absence de sérieux, du bouquin, que la plupart des critiques n’ont pas lu. Il me semble qu’on reproche surtout à Todd d’avoir osé contester le narratif des manifestations, soi-disant motivées uniquement par l’union nationale spontanée autour de la liberté d’expression. Il me semble que c’est beaucoup plus compliqué que cela, et qu’il est grand temps de remettre cette historiographie simpliste en question. Malheureusement, il faudra encore attendre, car l’essai d’Emmanuel Todd n’est pas convaincant du tout.

    1. Je ne peux pas parler de ce livre (et pour l’instant la lecture est difficile, mon cerveau privilégie le plus mauvais de mes yeux). Mais une clef de compréhension de la logique de Todd (bon l’illustration qui suit est globalement fausse, mais je la corrige après) c’est de prendre une carte du monde et de placer un aquarium (ou un récipient plat) dessus et de lâcher une goutte d’eau au niveau de la Perse, les ondulations  ce diffusent sur la carte et au moment ou elle arrive en France il faudrait pouvoir faire stop (et de cette ondulation à cet instant on peut deviner le point d’origine de la perturbation de l’eau).

      La goutte d’eau c’est l’idée de la modernité (l’eau c’est les idées) et la manière la plus profonde qu’on a des véhiculer une idée, c’est par l’éducation des enfants (et s’il était si facile à l’école républicaine de modifier cela, on ne s’en plaiderait pas, les exceptions confirment la règle).

      Ce qu’il faut comprendre c’est qu’avant la goutte d’eau les familles étaient nucléaires (à la Pixar ou Disney, c’est-à-dire des enfants égaux), l’eau n’est qu’un moyen d’illustrer la diffusion d’une idée qui est l’inégalité entre les enfants (car bien avant la révolution Française, la propriété fût une des innovations de Sumer, avec l’œil pour l’œil) qui permet une meilleur transmission d’un patrimoine.

      Bien sur les idées ne ce diffusent pas comme l’eau sur une carte, elles ce diffusent à dos d’homme et ces hommes difficilement parmi les montagnes, les mers et les forêts épaisses. De plus les hommes hiérarchisent facilement, si une tribut est vaincu elle aura soit tendance à imiter, soit à s’opposer aux idées du vainqueurs (cela s’illustre facilement entre la Gaulle et l’empire Romain).

      Les familles communautaires sont plus modernes que les familles inégalitaires qui sont plus encore plus modernes que les familles nucléaires. La mémoire est périphérique et la civilisation première fût bien loin de nous.

      D’où la crainte quand des temps rapides, nous modernisions trop rapidement nos familles comme les vaincus que nous furent (auquel un De Gaulle à maintenu un sursis), pour privilégier une structure familiale plus germano-compatible, c’est-à-dire Souche. On ne partage plus le patrimoine de façon égalitaire entre les enfants, c’est une conception qui a tendance a déterminer des sous hommes (d’abord au sein de la famille), un peu comme les Grecs le sont en Europe, d’où la crainte de Todd qu’on fasse des Musulmans les sous hommes de la France (nos Juifs Allemands).

      1. J’aurai dû rajouter que les idées techniques ont une diffusion beaucoup plus rapide que les idées sous-jacentes à la structure de la famille, par conséquent on a l’idée d’être moderne d’un point de vue technique tout en étant plutôt archaïque d’un point de vue familiale (cela reste grossier mais bon).

    2. Un petit pari qui coute pas cher, vous etes  probablement un petit bourgeois bien installé , qui considère la france comme une démocratie, pour l’euro , pour rester dans l’otan. Il est pour le moins mal venu de critiquer un état comme la russie ou n’importe quel autre sans le comparer avec son propre régime oligarque qui fricote avec les plus grand assassins que le monde ait porté, Qatar arabie usa, otan. vous devez  être mal informé , ou de mauvaise fois.

    3. « Je n’ai pas lu les livres précédents d’Emmanuel Todd, mais celui-ci ne me semble pas mériter son sous-titre de « Sociologie d’une crise religieuse  »

       

      Les corrélations auxquelles vous faites allusions sont justement décrient dans le précédent livre de Emmanuel Todd et Hervé le Bras: Le Mystère Français.

      Le dernier livre de Todd « qui est Charlie » s’appuie sur les conclusions de son ouvrage précédent, il est donc logique que n’ayant pas lu le livre précédent vous trouviez les bases de celui-ci un peu légère….

       

      1. Précision : la thèse du Mystère Français, sur les deux France sécularisées à deux époques différentes, et les « catholiques zombies », je ne la conteste pas. Je n’ai pas lu le bouquin mais j’en ai entendu beaucoup de bien et je veux bien croire que c’est un travail bien étayé. Ici je parle uniquement des corrélations mentionnées dans Qui est Charlie, qui d’après Todd « prouvent » que c’est une de ces deux France, la réactionnaire, qui a manifesté le 11 janvier. C’est cet argument-là qui me semble tout à fait bancal, et qui lié aux autres arguments très douteux que l’on trouve dans ses pages, me font considérer le dernier bouquin d’Emmanuel Todd comme scientifiquement peu sérieux.

        Et attention, il ne fait pour moi aucun doute que certains des manifestants du 11 janvier ou des autres « je suis charlie » étaient et sont mus par des idéaux tout à fait réactionnaires et islamophobes. Mais cela ne rend pas les arguments développés par Todd plus convaincants.

  2. Moi je trouve que ce qu’il dit sur les vieux est super. D’ailleurs j’en est acheté un pour ma mère. Votre article fait vraiment plaisir.la manifestation n’était pas l’objet du livre,ni les raisons historiques et anthropologiques qui lui ont permis de l’analyser . On a pas besoin de regarder la carte des bons catholique au 19ème siècle pour voir que des conservateurs témoins de l’Algérie et des colonies n’ ont aucun scrupule à donner du crédit à cette machine infernal qui réserve un sort peu enviable à leurs gosses, mais défendrons bec et ongle la liberté d’expression de ceux qui n’ont pas besoin d’être défendu.

  3. Bonjour

    En somme toute population minoritaire et faible assumant le rôle imposé de bouc émissaire par la majorité si pas de nombre, d’influence.

    Il me semble que la mondialisation introduit un changement dans cette classification. Je ne veux pas discuter ici de l’islamophobie mais du caractère supposé minoritaire et faible. Dans ce cas précis, la mondialisation des attentats a montré que l’islam représente bien  I milliard de personnes et que ce milliard est appuyé par des pétro-états que les états européens courtisent sans vergogne pour leurs capitaux: rappelons que l’arabie saoudite vient de dépasser les 100 décapitations depuis le début de l’année. On voit rarement les images de ces évènements publics dans les media. Il y a donc en France une certaine islamophobie coexistant avec une islamophilie officielle pour cause de contrats .  Cette coexistence de deux attitudes n’a pas encore, à ma connaissance, été traitée objectivement. Elle n’en est pas moins réelle.  Par ailleurs la tolérance de l’islam n’est pas enseignée mais forcée sur les classes défavorisées qui sont au contact des classes musulmanes elles même défavorisées.

    Donc avec la mondialisation, la notion de minorité faible devrait être probablement revue .

    Par ailleurs, il est dommage que M. Todd n’observe pas plus attentivement les manifestations et défilés quotidiens des immigrés musulmans séjournant dans les  palaces de luxe parisiens car il pourrait alors recueillir des données objectives sur l’islamophilie publique affichée d’une partie de la population française, à priori  indépendante de toute idéologie !

    La bien pensance ne conçoit pas qu’elle puisse devoir se remettre en question puisqu’elle est bien! C’est la mal-pensance qu’il faut rectifier.

    Cordialement.

     

  4. Tout ça parce que les ‘musulmans’ (ou assimilés) n’étaient pas représentés dans les manifestations « Je suis Charlie » ! Et le sociologue occidental  ne nous surprends plus quand il tente d’expliquer scientifiquement ce qu’il ne peut accepter comme dogme religieux. C’est dans l’ordre des choses.

  5. « Je suis fou de rage et je suis sur le point de casser quelque chose »

    Comme il est difficile de trouver un article sur la Grèce ouvert aux commentaires, et n’ayant rien à dire sur le livre de Todd sujet à des interprétations contradictoires, je réponds à l’appel de Paul en criant à mon tour : C’est ignoble ce que vous infligez à mes amis grecs et à 99% de la population.

    Pour l’exprimer publiquement, j’ai commencé à coller dans le sud-ouest de Strasbourg de magnifiques affiches qui portent chacune une inscription : « Si l’hôpital était une banque, il serait déjà sauvé ». « Si le climat était une banque, il serait déjà sauvé ». « Si la Grèce était une banque, elle serait déjà sauvée ».

    C’est le PG qui me les a données. Demain, si elles ont disparu des panneaux de libre expression, je recommencerai.

    Merci à Paul de ne pas se décourager et de continuer à dire et redire le vrai. Soutenons-le de toutes les manières possibles, selon nos moyens, par amour pour nos enfants. C’est le moins que nous puissions faire.

     

  6. (entre autres @ Serge)

    Une « projection économique » du discours de Todd semble en effet une première approximation très honorable, comme je l’ai écrit dans le commentaire de cet article du club mediapart:

    http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/140615/l-analyse-au-scalpel-de-todd?onglet=commentaires (commentaire de 18:55 du 15 juin)

    (recopié plus bas).

    « Projection économique » : la carte « MAZ » se recoupe assez bien avec les villes « bobos riches » (j’ultra résume).

    Développons un peu :

    Todd a peut être raison d’essayer de nous demander de voir au-delà de la « projection économique ». Mais tous les commentateurs que j’ai lus (…biais ? ) qui développent un peu sont dans ce registre. Sans doute est-il délicat d’aller plus loin sur la corde raide que ne le fait Todd concernant les systèmes anthropologiques et leurs mérites « autoritaires/égalitaires » . Il y a là un petit risque de le laisser seul dans son bac à sable sans pouvoir aller jouer, donc de se rabattre sur notre cage à singe économique. Cela n’enlèverait pas tous les mérites de l’oeuvre, mais ne suffirait pas à en faire un jalon ou un outil utilisable.

    ___________________________

    Comme promis mon commentaire (isolé ici et retouché dans les  […] ) de l’article du lien ci-dessus:

    ___________________________

    Mais la lecture qui est faite par l’auteur de l’article [du blog de MP] (je n’ai pas lu le livre) suggère que la grille « MAZ » — avec son Z de Zombie qui suggère l’islamophobe derrière le zombie–, est surtout réductible à une grille économique.

    Je ne vois guère les arguments anthropologiques égalitaires/etc développés si fort que ça dans la lecture ici faite.

    Si l’on doit dire qu’en effet, les villes « à forte manif » comme Lyon et Aix sont les villes des bourgeois, bobos (et elles le sont tout à fait, ainsi que Rennes, etc.) , et autre ravis de la crèche de la société noélib refourguée par le PS crypto-blairiste alors que les villes « à faible manif » comme Marseille, sont les actuels perdants de la « nouvelle donne » (peu de bobos) , et si on comprend bien que d’autres cas comme Nice sont les cas de villes bourgeoises mais pas concernées (bourgeoisie de retraité[e]s même pas bobos), je trouve que l’on p[ourrait]t  alors dire que Todd a presque pissé dans un violon.

    Autant dire d’emblée que les français riches et bobos ont un fond islamophobe, ce qui est sans doute objectivement vrai pour « protéger » non pas leurs biens eux-mêmes de hordes de voleurs, mais se protéger d’une mixité sociale (j’ai dit sociale) non souhaitée.

    On aurait donc d’un côté non pas des zombies, mais des gens qui ont peur de la descente dans le fond social moyen, donc qui essayent de rester du côté « riche » des inégalités. Que ce soit un peu inconscient et vienne se superposer au motif de manifestation de la compassion etc. , c’est bien possible et pas très étonnant. A l’inverse, dans une société maintenant assez inégalitaire, je sais que mon copain beur de la zone du coin ne va pas vouloir beaucoup de se mêler de cette manif pour diverses raisons de non proximité avec les manifestants qu’il pressent comme étant des  « bien-pensants », et si je suis dans son quartier et du « côté pauvre » de l’inégalité, eh bien, je risque fort de renoncer comme lui à manifester.

    Au fond, c’est le décodage des arrières pensées liées à la classe, à la richesse, au destin trop binaire dans une France en voie d’accentuation de ses inégalités que reflète les taux de participations à la manifs analysés par Todd. On n’est pas obligés d’y lire tellement plus [c’est la prolongation de Piketty, comme dit par Lazarillo], et en revanche, cela reste préoccupant : comment détisser ces tendances inégalitaires lourdes et leur accompagnements communautaristes larvés ?

    Pour conclure, sous cet angle de présentation, le livre de Todd fait un rappel plus ou moins salutaire, mais peut être pas une innovation, sa grille d’analyse n’étant pas si déterministe si on la projette avant tout, comme fait ici, sur sa composante économique.

    1. Je ne crois pas que le terme zombie  désigne  les islamophobes mais plutôt les régions à fond anthropologique inégalitaire.

      Il n’apporte effectivement pas grand chose de nouveau mais après l’avoir lu on se surprend à ressortir ses vieux livres de psycho et d’y retrouver les termes d’identification hystérique, illusions groupale.. Il souligne dans le livre les capacités qu’on les classes moyennes de diffuser leurs messages aux classes populaires qu’y ont bien de quoi s’identifier aux classes moyennes , à entendre les informations toutes la journée.

      Il souligne également le rôle important des personnes âgées dans ce mécanisme et c’est pour moi le point fort du livre…un peu perplexe par contre quant à la possibilité qu’auraient les français immigrés d’apporter un regain d’égalité. L’inégalité faisant partie de leur vie depuis leur naissance sur le territoire.

    2. A partir de

      « On aurait donc d’un côté non pas des zombies,…… »

      et jusqu’à la fin je suis tout à fait d’accord…. mis à part que le rejet des zombies (accolé au snatcher) dont le profil se généralise

      1. Autant pour moi pour les zombies.et vous avez bien raison;pourquoi s’énerver ? Achetons-leurs un abonnement a psychologie magazine et attendons qu’ils se décident.

    3. @timiota: Je pense qu’on est d’accord : le prisme économique explique certaines choses, mais pas tout, et c’est intéressant de creuser les explications autres — anthropologiques, sociologiques, psychologiques, culturelles, etc. — ce qui n’a pratiquement pas été fait.

      Si je ne suis pas convaincu par l’essai de Todd, je lui reconnais néanmoins le mérite d’être à peu près le seul à avoir creusé un terreau qui me semble fertile et prometteur.

      1. « Vouloir démontrer que la « modernité » à un lien fort,non pas avec un mouvement d’émancipation vis-à-vis du religieux,mais strictement à l’opposé,avec une réorientation et une réactivation de l’action religieuse opérée par le protestantisme »
        Max Weber

  7.  
    Emmanuel Todd est un chercheur. Il procède par essai et par erreur et cela lui permet de développer un raisonnement logique. Je ne suis pas toujours d’accord avec ses sorties enflammées qui le font passer pour un illuminé et je n’ai pas lu son dernier livre comprenant qu’il ne parlait pas de cette manifestation, mais de ses propres tentatives d’y donner du sens. (Et ayant beaucoup trop d’autres livres passionnants mis entre parenthèses)
     
    Son travail sur « L’origine des systèmes familiaux » est impressionnant et présente une certaine cohérence. Une des conclusions qu’on peut en tirer est la transformation des systèmes autrefois organisés autour d’un mode de fonctionnement collectif vers des systèmes nucléaires, sous l’impulsion du système capitaliste libéral (exemple la chine) et je rajouterais Narcissique  comme développé par Christopher Lash.
     
    Le refus d’intégration dans le système ultralibéral provoque sur les sociétés de fonctionnement communautaire de vives réactions et une tendance au repli et à l’obscurantisme : Dictatures, Etat islamique et terrorismes moyen orientaux : un Narcissisme qui pense avoir la Vérité et doit l’appliquer à tous.
     
    Finalement nous avons les deux faces d’une même pièce. Deux narcisses qui se tournent le dos.
     
    L a sagesse, la voie du milieu, semble si difficile à l’homme.
     

  8. Je fais l’effort d’écouter attentivement les conférences que donne Emmanuel Todd pour entendre ce qu’il dit et j’ai cru comprendre l’inverse de ce qu’a retenu « Le Borgne », c’est l’organisation la plus simple, la famille « nucléaire » qui est la plus ancienne, les familles « souche » et « communautaire » en sont des versions complexifiées, plus récentes, peut-être instables sur le long terme.                                              Il me semble que Monsieur Todd fait avec sérieux ses agrégats de chiffres, que ses libellés catégoriels sont bien des grandeurs caractéristiques, qu’il ne se paye pas (et ne nous paye pas de mots) et que c’est une raison bien suffisante pour qu’on n’oppose pas à ses statistiques impersonnelles des ressentis, impressions ou idéologies personnelles, que seuls ceux qui ont fait un travail comparable au sien fassent état de considérations différentes des siennes, si tel est le cas.     A défaut d’une méthode d’investigation d’une autre nature, quiconque entreprendrait le travail qu’il a fait trouverait des résultats semblables. Les portraits singuliers que sa grille de lecture fait des régions et pays déborde les habitudes, il le sait bien et s’en amuse… il s’est vu peu à l’aise dans le reportage politique (l’idéologie tord l’approche)… mais, au final, comme il se pourrait que son regard sur le système économique soit pertinent, il serait intéressant qu’il professe plus, mieux et plus vite afin que l’augmentation de flottabilité qu’il nous laisse entrevoir pour nos populations devienne réelle. Merci d’avance.

  9. Bonjour,
    Je viens de découvrir un article de Bernard Arcand qu’Emmanuel Todd ne désavouerait peut-être pas, car, me semble-t-il, son livre, dont il est question ici, dit un peu la même chose :
    « Puis, on doit constater que le fait de produire sa nourriture par la chasse et la cueillette ne détermine pas la nature de l’organisation sociale et que les sociétés de chasseurs-cueilleurs peuvent être petites ou grandes, riches ou pauvres, égalitaires ou non. Il aurait sans doute trouvé, par exemple dans les basses terres de l’Amérique du Sud, plusieurs sociétés dont les économies ne reposent pas sur la chasse et la cueillette, mais où l’égalitarisme s’approche du type qui l’intéresse et se distingue des systèmes de différenciation hiérarchique que l’on retrouve ailleurs. Bref, une véritable typologie des sociétés humaines sur la base de leur degré d’égalitarisme aboutirait à un résultat autre qu’une simple division du monde entre bandes de chasseurs-cueilleurs nomades et tout le reste.
    Alors pourquoi avoir conservé à peu près intacts les critères de la technologie et du mode de subsistance, quand on éliminait par ailleurs tout le reste ? Pas simplement parce que ces critères sont évidemment plus faciles à mesurer et donc moins contestables que les mérites relatifs de tel ou tel système de moralité, puisque l’anthropologie, même la plus matérialiste, a progressivement mais depuis fort longtemps déjà compris que la production était elle-même un produit social et que c’était donc au sein des relations sociales qu’il lui faudrait chercher les explications à ce qu’elle a toujours voulu comprendre. Sous-jacent à ce très vieil héritage, on peut également déceler une manoeuvre d’un tout autre ordre. Classer les sociétés selon leur mode de subsistance répond à un vieux problème philosophique, comme le suggérait Lévi-Strauss, en assurant aussi qu’il y aura toujours entre les chasseurs-cueilleurs et nous une distance maximale. En effet, rien n’est plus différent d’une hache de pierre qu’un micro-processeur. Tandis qu’une classification sur la base des rapports sociaux et poli-tiques risquerait de nous rapprocher davan-tage. . Bien qu’il serait risqué de prédire les résultats d’un classement des sociétés sur la base des rapports politiques entre aînés et cadets, ou entre les sexes, ou encore d’imaginer une typologie universelle basée sur la notion d’aliénation politique ou culturelle, on imagine néanmoins facilement qu’on obtiendrait par là de nouveaux arrange-ments, similitudes et contrastes, qui diraient qu’à bien des égards nous sommes plus proches de certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs et fort différents de certaines autres. Bref, il n’y aurait plus cette même distanciation uniforme. « Il n’y a jamais eu de société de chasseurs-cueilleur », article parut dans Anthropologie et sociétés, 1988.
    Je ne peux pas m’empêcher de rapprocher ce texte de celui de Louis Aragon concernant le même sujet :
     » La vieillesse du monde est l’illusion de quelques-uns. Nous demeurons, à peu de chose près, ces sauvages au regard clair, aux sens précis. Dans l’univers idéal, nous devons encore traquer notre proie quotidienne. On évoquera inutilement ici l’évolution : il ne s’agit pas de progrès, mais d’histoire. »
    Juste pour dire que lorsque l’on parle, il faut toujours tenter de savoir d’où l’on parle. C’est un travail très difficile, je l’admet, mais rien ne permet de dire que l’on peut s’en passer pour donner toute la clarté à ce que l’on dit.
    Aurélien

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