LE TEMPS QU’IL FAIT LE 18 JUIN 2015 – retranscription

Le temps qu’il fait – aujourd’hui – le 26 juin sera en ligne vers 12h30.

Retranscription de Le temps qu’il fait le 18 juin 2015 : la contribution de la finance au PIB. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, nous sommes le jeudi 18 juin 2015. Et d’habitude, vous le savez, je fais ces petites vidéos, « Le temps qu’il fait », je les fais le vendredi, mais là, demain matin, je serai dans le train à l’heure où je fais d’habitude la vidéo, et en plus, je ne sais pas dans quelles conditions je pourrais enregistrer ma vidéo, parce que je ne sais pas encore où je dormirai ce soir. On m’a promis le gîte après l’exposé que je ferai en compagnie de Sophie Wahnich dans le cadre du « Lavoir moderne parisien », conférence organisée par La plate-forme qui, comme vous le savez sans doute, est le mouvement qui se crée autour de Messieurs Montebourg et Pigasse. Alors, voilà, si vous êtes à Paris, venez ! Ça se passe donc dans le 18ème, un petit peu au nord de la Gare du Nord, précisément. Venez nous écouter, ça peut être intéressant, ça peut être certainement intéressant, un débat entre Sophie Wahnich et moi. Nous avons déjà eu l’occasion de parler en compagnie : une fois, c’était à « Ce soir ou jamais » et une fois, je crois que c’était dans le cadre d’un débat sur la révolution, mais dans ce cas-là, nous n’étions pas seuls, parce qu’il y avait également Monsieur Nicolas Baverez. Venez donc nous écouter.

Alors, de quoi est-ce que j’ai envie de vous parler aujourd’hui ? Eh bien d’abord, vous avez dû constater que je n’écris pas beaucoup de papiers en ce moment. Alors, vous le savez, j’écris un bouquin, un bouquin qui s’appellera : « Le dernier qui s’en va éteint la lumière », mais ça, ce n’est pas la première fois que j’écris des bouquins, parce que, en général, quand je le fais, je vous propose, sous forme de billets, des chapitres ou des morceaux de chapitres, mais ce qu’il y a surtout, c’est que, eh bien, je travaille pas mal, je travaille dans le cadre de ce Haut-Comité d’experts sur l’avenir du secteur financier en Belgique.

Avant-hier, je me retrouvais dans une discussion avec le, eh bien avec le gouverneur de la banque centrale belge, la Banque Nationale de Belgique. C’est la première fois que je rencontrais ce monsieur qui nous a fait un exposé intéressant, et nous, les experts, nous lui avons posé des questions, et aujourd’hui, tout à l’heure, à 14h, je fais un exposé. Je fais un exposé sur des choses auxquelles j’ai réfléchi personnellement, voilà, et de quoi est-ce que je vais leur parler ? Eh bien, je vais leur parler de comment on mesure la taille d’un secteur financier, et qu’est-ce qu’on pourrait proposer comme, comment dire, comme barème pour [ce que] devrait être la taille du secteur financier d’un pays. Bien entendu, moi je défends le point de vue de la finance au service de l’économie, et donc, il faut quelque chose dont la taille corresponde à celle de l’économie. Mais ceci dit, vous le savez sans doute, on a l’habitude de mesurer la taille d’un secteur financier par rapport au P.I.B. ! Par rapport au P.I.B., un de mes ennemis préférés ! Un chiffre qui n’a pas grande signification, et d’autant [moins], d’autant [moins] que les opérations financières, la manière dont elles sont calculées, dont leur revenu est calculé pour entrer dans le P.I.B., est une farce, c’est une blague de mauvais goût.

La méthode qui est utilisée, c’est celle-ci. C’est simplement de dire que pour tout ce qui est de l’ordre de l’intermédiation, comme on dit, c’est-à-dire des prêts, eh bien, quelle est la contribution au Produit Intérieur Brut ? Vous n’allez jamais le deviner, parce que c’est à mourir de rire : c’est la différence entre le taux auquel les banques prêtent et le taux auquel elles empruntent. Voilà. Alors, eh bien, si une banque emprunte à du 1,2 et qu’elle vous prête à du 3,5, ça fait du 2,3 (j’ai l’impression), multiplié par le montant du prêt, c’est ça, c’est ça la contribution au Produit Intérieur Brut.

Alors, les personnes qui ont eu cette idée brillante – et en fait, ce n’était pas au XIXème siècle, « quand on ne comprenait encore rien du tout à l’économie », je crois que c’est dans les années 90 qu’on a inventé ce truc qui s’appelle FISIM (Financial Intermediation Services Indirectly Measured) pour mesurer indirectement la contribution au PIB – ce système oublie, oublie qu’on pourrait mettre – et ça arrive tous les jours – qu’on puisse inclure, à l’intérieur d’un taux d’intérêt qu’on demande, une prime de risque.

Bon, moi j’ai travaillé des années dans le secteur américain du prêt au logement et du prêt à la consommation. Comment est-ce qu’on fait le calcul ? Eh bien, on regarde effectivement à quel taux on emprunte soi-même, parce que (je vais vous dire un gros secret) l’argent que les banques prêtent, elles ne l’inventent pas « par un simple jeu d’écritures » ! Non, elles sont obligées de l’emprunter elles-mêmes. Ben, voilà, c’est la dure réalité ! Donc, voilà, c’est un élément : on commence par regarder à quel prix, de quel taux on doit s’acquitter soi-même avant d’emprunter. On ajoute à ça les frais. Les frais, c’est quoi ? Eh bien, c’est de payer des employés pour s’occuper de ça. On ajoute une marge de profit, en général de 1 %, et on ajoute la prime de risque. Voilà. Pourquoi ? Eh bien, parce qu’on est obligé de créer une cagnotte en prévision des jours où il y aurait des gens qui ne rembourseraient pas, et c’est la prime de risque.

Alors, avec ce calcul absolument stupide du FISIM, ça explique, ça explique pourquoi dans les périodes où tout s’effondre, comme en 2008 ou en 2009, la taille du secteur financier devient énorme dans le calcul du PIB. Pourquoi ? Eh bien, parce qu’on se dit à ce moment-là, au moment où tout s’effondre, on se dit que les autres ne rembourseront pas, et on gonfle la prime de risque. C’est-à-dire qu’en fait, on constitue des provisions, des réserves, pour l’argent qu’on ne va pas gagner, pour l’argent qu’on va perdre. Et tout cet argent supplémentaire qu’on va perdre, toutes ces provisions qui sont faites, toutes ces réserves, toutes ces primes de risque, eh bien, nos génies l’ajoutent, l’ajoutent ! L’ajoutent au Produit Intérieur Brut. Et c’est pour ça que vous verrez qu’aux Etats-Unis en particulier, il n’y a pas eu d’époque où l’industrie financière a apporté une contribution plus importante à l’économie qu’en 2009 ! Pourquoi ? Eh bien, parce qu’on ne prêtait qu’à regret et en ajoutant des primes de risque considérables.

Bon, alors, s’il faut évaluer la taille d’un secteur financier par rapport à un chiffre qui est constitué comme ça, c’est-à-dire, où on considère comme de la croissance le fait de constituer des réserves pour les pertes – pour les pertes, c’est-à-dire un chiffre négatif pour les essuyer – eh bien, on est mal barrés. Donc, la première chose à faire aussi, c’est de modifier ce calcul de la manière dont le secteur financier contribue à l’économie d’un pays.

Alors, de quoi est-ce que je vais encore parler aussi ? Eh bien, des stratégies qui doivent être mises en place. Parce que, vous le savez sans doute, les pays sont extrêmement libéraux à donner leur garantie à ceci ou à cela… Vous avez 100.000 Euros sur votre compte ? Eh bien, ne vous inquiétez pas, l’Etat trouvera toujours le moyen pour vous payer ces 100.000 quoi qu’il arrive, etc., bon. Est-ce que les États calculent vraiment ? Enfin si, les États calculent sans doute combien ça représente, mais est-ce qu’ils ont vraiment quelque part les sommes qu’il faudrait dégager ? Non, bien entendu. Le calcul sur les provisions est très mal fait, le calcul des garanties d’État est très mal fait. Quand l’État intervient – ce qu’on appelle du bail out – et qu’il emploie l’argent du contribuable pour renflouer les caisses, est-ce qu’il y a vraiment une politique pour cela ? Non, on le sait bien, il n’y a pas de politique, c’est le too big to fail, le systemic risk, c’est-à-dire, eh bien, on payera bien l’argent qu’il faudra. Maintenant, avec l’affaire de Chypre, vous le savez, on a introduit aussi la notion du bail in : ah ben oui, en fait il y a de l’argent sur le compte des gens, etc., mais comment faudrait-il faire pour avoir une politique, une véritable politique de bail in et de bail out, c’est-à-dire une stratégie de gestion du risque à l’échelle d’un pays ?

Bon, voilà, alors je parlerai de tout ça tout à l’heure, et petit à petit, petit à petit, moi, je commence à comprendre à quoi je sers dans un comité comme ça, je commence à comprendre pourquoi on me fait venir. Parce que, bon, vous l’avez vu, d’abord, au départ, ma stupéfaction a été absolument totale ! Je me suis dit : « Pourquoi est-ce qu’on fait venir un gars comme moi là-dedans, qui va jeter la pagaille, etc. ? » Et puis, petit à petit, dans les réunions, je me rends compte de ce qui se passe : eh bien, on accueille de manière bienveillante et avec plaisir le fait que j’ouvre l’horizon. Dans la discussion qu’on a eue avant-hier – bon, je ne parle pas du contenu – avec le gouverneur de la banque centrale et quelques uns de ses collaborateurs proches, au bout d’un moment, on se tourne vers moi et on me dit : « Est-ce qu’il y a encore d’autres questions à poser, en particulier celles de Paul ? » Et les questions que je pose, eh bien, ça ouvre entièrement l’horizon. J’ouvre, je m’adresse au cadre, je parle de choses qui n’effleureraient pas, en fait, les gens qui sont là. Je parle des choses d’une autre manière, comme si je regardais ça, je dirais, d’une énorme altitude, alors que les discussions – bon, c’est une critique, je dirais, c’est une critique assez modérée que je vais faire, mais c’est une vraie critique – alors que les discussions, jusque là, se déroulent, je dirais, dans un cadre intellectuel assez incestueux. Tout le monde est d’accord avec tout le monde, on est un peu dans la pensée unique – et j’en avais parlé la fois dernière et j’en ai parlé aussi dans des chroniques récemment – on est à l’intérieur d’un monde, je dirais, où les questions épistémologiques ne se posent pas. Tout est de l’ordre de l’évidence : « l’argent, on le perd ou on le gagne », etc. C’est un cadre extrêmement, je dirais, simplifié, en fait, par rapport à la réalité foisonnante qui se trouve en arrière.

Alors, autre chose, à propos, donc, de l’exposé que je vais faire tout à l’heure : est-ce que quelqu’un d’autre, est-ce que quelqu’un d’autre à l’intérieur de ce groupe de huit personnes pourrait faire un exposé de ce type-là ? D’un point de vue technique sans doute, oui, il y a des gens qui sont extrêmement compétents, mais est-ce que ça leur serait venu à l’idée de poser les questions, je dirais, dans le cadre que j’ai posé ? Je peux pratiquement dire certainement que non. Quand j’ai parlé de cet acronyme, FISIM, qui est la manière dont on désigne la façon dont les opérations financières sont comptabilisées dans le PIB, eh bien, j’ai bien pu voir que c’était une notion qui n’était pas familière aux autres membres du groupe. Donc, là aussi, j’ouvre, j’ouvre l’horizon, et j’ai le sentiment de jouer un rôle utile, parce que bon, voilà, mon rapport va circuler, il sera montré à d’autres, ce sera traduit en néerlandais – enfin, moi je l’ai écrit en anglais – ce sera traduit en français et en néerlandais, ça circulera en anglais, ce sera visible par d’autres aussi. Je crois que c’est utile. Et comme je le disais, ce qui change, c’est que ma compréhension de ce qu’on demande de moi et pourquoi on me le demande commence à m’apparaître clairement. On me demande d’apporter une compétence un peu différente de celles qu’on a d’habitude dans ces petits groupes, et c’est ce que je fais, et ça me demande pas mal de boulot. C’est très intéressant, mais ça explique une présence, en ce moment, un petit peu plus mince sur le blog, du moins du côté des articles rédigés.

Voilà, à la semaine prochaine !

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