Formes et fonctions de la tristesse, par Stéphane-Samuel Pourtalès

Billet invité.

Pour faire bouger les lignes, mieux vaut une photo qu’un référendum.

Image choquante« Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » disait Monsieur Schauble.

« Si nous ne réussissons pas à répartir de manière juste les réfugiés, il est évident que la question de l’espace Schengen sera à l’ordre du jour », a déclaré Madame Merkel.

Déjà classée parmi les photos les plus influentes de l’année par le magazine Time, la photo du cadavre du petit Aylan Kurdi a déjà plus fait pour la cause des réfugiés que n’importe quel libelle, colloque ou manifestation. Une photo parmi tant d’autres. Un drame parmi des milliers.

C’est d’abord une image de plage aux couleurs tristes, avec un homme debout sans apparence de mouvement et un enfant allongé. Le premier choc vient de l’apparente tranquillité de la scène, de la douce beauté de la mer et des quelques millisecondes qu’il faut pour se dire que cet enfant a une position bizarre, que cet homme est un soldat, que décidément cet enfant a une position très bizarre, qu’il est mort, apparemment, mais oui il est mort. Depuis quand est-il dans cette position ?

La deuxième « contradiction » c’est que l’enfant est vêtu et chaussé comme n’importe quel petit que nous pourrions croiser à la sortie de l’école dans la rue d’à côté. Il ne porte aucun signe d’étrangeté qui pourrait nous le distancier, aucun signe d’appartenance à un peuple lointain, à une situation extraordinaire, ou à un événement catastrophique. Ça pourrait être un enfant qu’on connait, en vacances, et qui vient de trébucher dans le sable.

C’est par l’écart entre ce sentiment de proximité et la réelle signification de la scène que nous ressentons si fortement, comme un vertige, l’horreur de la situation.

Voilà comment s’impose à notre conscience et à notre coeur cet enfant qui n’en est plus un. S’ajoute la vraie « originalité » de l’image : ce cadavre est seul. Le militaire ne suffit pas à assurer une présence qui contrebalance la terrifiante solitude de l’enfant mort, et c’est peut-être de cet abandon que nous gardons la plus forte impression. Une image d’une mère éplorée portant son fils défunt contient encore une part d’humanité. Mais l’isolement et l’absence d’inhumation d’un corps sans vie porte notre sentiment vers le désolement et l’absurde, car une mort « isolée », loin de tous, comme on dit, est justement la meilleure et la plus douloureuse représentation de ce qu’est la mort elle-même pour l’individu : pur négationnisme de son existence. Un « mort sans sépulture » est la figure insoutenable de notre condition finale.

Ce double et très rude aller-retour, dans l’image même, de notre intimité heureuse à notre finitude, pourrait atteindre les limites de ce qu’on est prêt à s’infliger et nous faire classer l’image parmi les « irregardables ». Mais un sentiment est monté en nous en même temps que la tristesse et le dégoût : la révolte. Les figures et le paysage sont aussi des symboles. L’image est devenue politique. La mer qui sépare. Les forces de l’ordre qui n’y peuvent rien. L’innocent, l’innocence, exposée à l’arbitraire. Ce monde toujours plus violent et absurde dont on n’a pas envie d’avoir conscience.

L’émotion face à cette image, qui relie tant de gens en ce moment dans le monde, ne doit pas être reléguée au rang des « sensibleries » sans discernement ni lendemain. La tristesse fait partie des sentiments fort d’appartenance à l’humanité. Et même si elle se répand par une image où l’instant de prise de vue et le cadrage ont fonctionné à nos sens comme une mise en scène, même si on a compris que l’Allemagne et l’ordolibéralisme s’en serviront pour leurs fins propres de redorage de blasons ou de disponibilité d’une main d’oeuvre jeune et docile, nous resterons fidèles à nos sentiments premiers et sincères. Et nous n’oublierons pas que l’enfant allongé n’était pas là par hasard.

« Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid. »

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