Radicalisation, par Michel Leis

Billet invité.

Les discours politiques se radicalisent de plus en plus. La percée de candidats inattendus un peu avant le début des élections primaires américaines en est une nouvelle illustration. En tête des sondages à droite, Donald Trump, populiste, raciste, sexiste, macho, pas à une injure près. À ma gauche Bernie Sanders est en train de rattraper son retard sur Hillary Clinton, il redonne soudain une voix aux discours radicaux absents pendant les dernières décennies de la scène américaine. En Angleterre, c’est Jeremy Corbyn, chantre de l’anti austérité, qui a créé la surprise en devenant le nouveau président du parti travailliste. À l’autre bout de l’échiquier politique anglais, « Ukip » prépare le référendum de 2017 sur le maintien ou non du Royaume Uni dans l’Europe, avec un discours nationaliste et anti immigration. Plus près de nous, Marine Le Pen continue à faire des scores dans les intentions de vote en dépit des problèmes internes à son parti.

Il y a une dynamique de la radicalisation. Un peu partout dans le monde, en laissant les inégalités se creuser, en ne gouvernant que dans l’intérêt d’une minorité, en gaspillant le bien commun, le pouvoir, qu’il soit économique ou politique s’est discrédité. La situation actuelle nécessite des remises en cause profondes, un peu partout, les individus prennent conscience de la nécessité du changement. Cependant, cette radicalisation prend des formes très différentes. Les points de départ ne sont pas les mêmes, les discours qui captent ce besoin de changement non plus. Ils peuvent être généreux, solidaires et ouverts, prôner au contraire le repli et l’exclusion, voire même avoir des relents totalitaires. Ils prennent parfois en compte la complexité des situations, ils peuvent aussi se construire sur une simplification excessive avec la désignation des boucs émissaires à abattre, dans le pire des cas, au sens littéral du mot.

En Occident, la radicalisation des discours s’étend au pouvoir en place, en réaction aux menaces qui pèsent sur lui. Le libéralisme comptait sur le marché et la prospérité pour fabriquer l’ordre et le consentement. La faillite patente du système révèle sa nature profonde : une religion féroce au service de ses grands prêtres. Elle n’hésite plus à faire donner l’inquisition, pour se débarrasser des hérétiques (Paul Jorion en est la dernière victime). Il n’y a plus de place pour un discours alternatif, ce qui rapproche dangereusement les démocraties occidentales de la Russie de Poutine ou de la Turquie d’ErdoÄŸan. On pressent la convergence du libéralisme et de l’extrême droite qui pourrait devenir le meilleur support de l’ordre dans l’ordo-libéralisme.

Le discours radical n’est pas seulement une posture. Si les hommes politiques qui sont au pouvoir aujourd’hui hésitent à franchir le pas, de nouveaux partis arriveront au pouvoir. En fait, le discours radical a déjà obtenu des succès dans quelques pays. Syriza a gagné les élections dans une Grèce où le pouvoir traditionnel était totalement discrédité, l’extrême droite sous sa forme populiste soutient ou fait partie de coalitions au pouvoir quand elle n’est pas à la tête du pays comme en Hongrie. Le contexte, l’histoire et la culture locale expliquent peut-être l’accession rapide au pouvoir de ces formations dans un système démocratique, il n’est en aucun cas une garantie contre une lame de fond qui dépasse le cas particulier de tel ou tel pays. L’arrivée au pouvoir n’est pourtant qu’un aspect du problème. Les programmes radicaux appellent des actions à la hauteur du discours, faute de quoi ils provoquent le même type de désenchantement que celui généré par les partis de pouvoir traditionnels.

C’est assez facile pour l’extrême droite dont le cœur du discours consiste à taper sur quelques boucs émissaires, souvent en position de faiblesse (immigrés, chômeurs…). Quelques miettes sont accordées aux individus pour concrétiser à minima le volet social du programme qui a permis le succès aux élections. Surtout, l’extrême droite n’a aucun scrupule à museler l’opposition, à contrôler les médias, à tailler des lois électorales sur mesure pour assurer sa réélection, voire à surfer ou à provoquer des crises pour justifier le maintien d’un pouvoir fort. La finalité est l’établissement d’un pouvoir pérenne à n’importe quel prix, y compris en s’attaquant aux plus faibles et en défaisant la démocratie. Elle obtiendra la bénédiction du pouvoir économique qui n’aime rien tant que la stabilité et un pouvoir fort, c’est là que se construit la convergence avec le libéralisme.

C’est beaucoup plus compliqué pour les programmes radicaux à gauche de l’échiquier politique. L’application d’un tel programme nécessite la remise en cause des rapports de force qui sont fondés sur la dépendance généralisée des individus au confort matériel et des États à la croissance économique. Cette dépendance est forte, le respect de l’opinion est parfois une contrainte pesante. La voie est étroite. Une remise en cause totale ne peut être que révolutionnaire, avec toutes les  dérives que l’on connaît. Des réformes trop timides ne sont pas de nature à remettre en cause les rapports de forces, c’est le risque des compromissions et des désillusions. Enfin, ceux à qui bénéficient les rapports de forces n’abandonneront pas sans combattre, ils doivent être convaincus qu’ils n’auront d’autres choix que de s’adapter à la nouvelle donne. L’exemple grec est édifiant. Nous ne sommes pas dans la tête de Tsipras, nul ne sait si son passage sous les fourches caudines de la Troïka est le fait d’un calcul électoral, du respect d’un mandat qui n’incluait pas la sortie de l’Euro, d’une estimation des conséquences catastrophiques d’une telle sortie ou de la peur du retour d’un régime dictatorial dans un pays isolé (après tout, le régime des colonels n’est pas si vieux). Il n’empêche que cette incapacité à s’affranchir des rapports de forces interpelle. L’erreur aura peut-être été de mettre l’accent sur la contrainte extérieure et de ne pas s’attaquer aux rapports de forces propres à la société grecque. Les marges de manœuvre doivent d’abord se construire en interne, à partir de la situation propre à chaque pays, c’est une précondition à remplir pour imposer son point de vue sur la scène internationale.

La radicalisation des discours précède un changement de nature des régimes politiques qui apparaît comme inévitable. Le système a besoin d’une mutation, reste à lui définir un cadre. Ce cadre peut-être celui de la convergence entre le libéralisme et l’extrême droite, par glissement du pouvoir actuel ou changement à la tête de l’État à la faveur d’élections emportées par l’extrême droite. Ce cadre peut être celui de la réforme et de la remise en cause des rapports de forces, encore faut-il un parti et une organisation pour porter un tel projet. Si de nombreux pays ont progressé dans cette voie, ce n’est pas le cas de la France.

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