6 semaines et ½, par Michel Leis

Billet invité.

Il y a maintenant 6 semaines et ½ que Syriza est au pouvoir en Grèce, on peut voir la situation actuelle comme un verre d’eau à moitié vide ou à moitié plein. Comme Paul Jorion, on peut mettre en avant le vote de lois sociales, véritable rupture par rapport aux recommandations antérieures des institutions (pour ne plus dire la Troïka). Même si ces avancées se sont faites au prix de quelques reculades, je ne doute pas que les Grecs voient en ces quelques avancées un symbole. Comme tout symbole, il est essentiel sur le plan intérieur comme sur le plan extérieur : oui il existe des partis politiques qui ont vraiment envie de faire bouger les lignes.

On peut aussi, à l’instar de François Leclerc pointer la pression exercée par ces mêmes institutions, à peine relâché le temps d’un compromis péniblement arraché, déjà de retour avec la sinistre Troïka. Wolfgang Schäuble a dû jubiler en prononçant ce mot honni des Grecs, après une période d’abstinence forcée pour cause de négociations. Les Grecs sont dans une survie assurée par un respirateur que l’on peut débrancher à tout moment.

Le ministre des Finances grec étant un grand spécialiste de la théorie des jeux, d’aucuns s’interrogent. Comment la Grèce peut-elle se retrouver ainsi dans une telle position de faiblesse. Même le dos au mur, elle possède une arme de destruction massive, la possibilité de faire imploser la zone euro. Il se trouve pourtant que cette arme de destruction est tellement massive que l’on se retrouve dans une situation d’équilibre de la terreur, celui qui l’emploie risque d’être emporté dans la tourmente, tandis que celui qui pousse l’adversaire à bout risque s’il abuse de la situation de voir son adversaire finir par utiliser cette arme de dernier recours. Le curseur entre les réformes souhaitées par Syriza et le maintien du statu quo est donc l’enjeu du rapport de force entre les institutions et la Grèce. L’Allemagne pour des raisons diverses (entre autres, le souhait d’un euro plus faible) a tout son temps tandis que la Grèce est sous la pression des échéances. Dans ces conditions, il est probable que le curseur sera plutôt du côté des politiques mortifères, les quelques réformes votées à la hâte en début de législature risquent de rester sans suite. Il n’empêche que tout mouvement dans le bon sens, même minime, fait un peu bouger les lignes.

Dans le même temps, cette focalisation sur cette négociation difficile entre la Grèce et l’ex-Troïka fait oublier un autre rapport de force à mon sens encore plus crucial : celui qui se joue au sein de la société grecque. Car ces quelques réformes, il va bien falloir les financer. Si la Grèce réussit à mettre à contribution les classes les plus aisées de la société, l’église et les armateurs, alors il sera possible de retrouver quelques marges de manœuvre pour poursuivre ce début de changement et soulager l’intolérable pression qu’exerce la Troïka sur l’État grec. Si au contraire la Grèce se révèle incapable d’accentuer la pression fiscale et de collecter l’impôt auprès des plus riches, alors la Grèce continuera dans cette situation de dépendance totale vis-à-vis des institutions européennes et devra mettre un terme, voire abandonner les réformes en cours.

Dans l’Europe actuelle qui garantit la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux, qui n’a rien fait de significatif pour lutter contre les paradis fiscaux ou harmoniser la fiscalité, c’est un combat qui n’est pas gagné d’avance. Il faudrait déjà pouvoir couper les frontières avec la Bulgarie, État européen qui pratique le dumping fiscal, à une heure d’avion d’Athènes et qui possède 500 km de frontière avec la Grèce… Bref, le meilleur allié des institutions européennes reste cette absence de toute morale et cet égoïsme forcené qui caractérise la classe dominante. Ce sont ces personnes qui sont à la source des rapports de forces, en Grèce comme partout ailleurs dans le monde.

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