NOSTALGIE QUAND TU NOUS TIENS ! par François Leclerc

Billet invité.

Du temps de la splendeur de l’Union soviétique et de l’opacité de son système politique – ce dernier point n’a pas changé – une science faisait fureur : la kremlinologie. Ses pratiquants essayaient de déceler les rapports de force au sein du Kremlin en interprétant le peu qui transparaissait le reflétant, comme par exemple la place occupée par un hiérarque lors des funérailles d’un autre. Et les enterrements se succédaient à cadence rapprochée… Le pli a ensuite été pris, d’autres collègues appliquèrent la même méthodologie à Pékin avec toujours aussi peu de résultats probants. Au royaume des aveugles…

Cette approche a donné lieu a bien des erreurs d’interprétation, mais elle avait pour avantage que ses prédictions étaient la plupart du temps oubliées lorsque les évènements les contredisaient. On repartait alors pour un tour. Progressivement, la méthode a été appliquée à tout domaine où les positions en présence étaient obscures, le débat masqué, ou plus simplement par facilité et routine, permettant de classer en deux catégories les protagonistes d’un événement qu’il fallait expliquer : les fameuses colombes et faucons, dont l’opposition à rebondissements a donné lieu à tant de savantes exégèses. La typologie des durs et des mous a beaucoup servi.

Cette même science avait été depuis mise à profit par ceux qui observent et commentent les décisions – plutôt les atermoiement, par les temps qui courent – des banquiers centraux. Un mot, un soupir, une légère grimace ou un grand sourire, un haussement des sourcils… tout était prétexte à interprétation. Mais ce monde du silence est devenu un monde de bavards, alimentant d’autant la chronique. Leur pouvoir procédait de l’incertitude qu’ils propageaient, et de l’effet de surprise dont ils étaient capables, mais il est au contraire dorénavant réclamé qu’ils annoncent leurs mesures à l’avance afin de ne pas prendre les marchés en traitre. Un signe indéniable au demeurant que le rapport des forces a basculé. Et si la BCE est à la traîne, la Fed n’a pas déçu à cet égard. Longs communiqués, conférences de presse, publications des minutes des comptes-rendus des réunions de son comité monétaire, déclarations en tous sens de ses membres votants et non votants, rien ne manque à l’appel. Il y a plutôt cacophonie et confusion, ne rendant pas plus claire à l’arrivée la situation qu’auparavant.

La question mérite d’être posée : va-t-on finir par regretter la rétention d’information et cette science qui reposait sur le décompte des stylos agrafés à la poche des poitrines des strictes vareuses des dirigeants chinois pour comprendre leur place dans la hiérarchie du pouvoir ? A toute chose malheur est bon, les exégètes reprennent du poil de la bête pour établir une autre hiérarchie, celle de l’impact des propos tenus sur les décisions qui seront prises. Mais le charme est rompu, trop d’informations tue son intelligence. Qu’il était bon le temps où l’on ne comprenait rien, mais où l’on était au moins certain que ceux dont on tentait de décrypter les propos savaient de quoi ils parlaient !

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