Air France : une révolte, sire ?, par Michel Leis

Billet invité

Les violences lors du comité central d’entreprise d’Air France suscitent la réprobation générale, de la classe politique à la plupart des quotidiens ou des journaux radiophoniques ou télévisés. Peu de gens perçoivent le ressentiment accumulé par des employés confrontés à des plans de licenciement successifs. Il leur est demandé de faire beaucoup d’efforts et ils ne voient toujours pas la fin du cauchemar (les gains de productivité ces dernières années chez Air France ont été de l’ordre de 18 %). Il est manifeste que le recours à la violence est le symptôme d’un mal plus profond.

J’évoquais dans un précédent billet sur l’affaire Volkswagen la concentration du pouvoir entre les mains d’un « top management » poursuivant ses propres objectifs et parfois coupé des réalités du terrain. Alexandre de Juniac en est l’archétype, lui qui a fait sa carrière entre la haute fonction publique (auditeur au Conseil d’État), le privé (Thales) et la politique (Directeur de cabinet de Christine Lagarde). Avec l’aide de cabinet de consultants, ces « tops managers » pondent des stratégies, le plus souvent par imitation de réussites « exemplaires » : dans le domaine du transport aérien, c’est le low cost qui est devenu la référence. À ce manque d’imagination s’ajoutent des convictions profondément imprégnées d’ultra-libéralisme et de Darwinisme social. Dans le cas d’Alexandre de Juniac, mes propos ne sont pas qu’un procès d’intention. Il est intervenu publiquement pour remettre en cause la plupart des acquis sociaux, allant jusqu’à évoquer le travail des enfants… Autant dire que dans son esprit, ce sont les « sans dents » qui doivent porter tous les efforts.

J’ai été ces dernières années, pour des raisons essentiellement professionnelles, un client fréquent et régulier du transport aérien. Et du point de vue du client, la stratégie d’Air-France est tout bonnement illisible. La création de Hop, enseigne vouée « aux lignes entre Paris-Orly et les régions Françaises, aux lignes transversales entre les régions et aux lignes au départ des régions vers l’Europe proche », autant dire un fourre-tout, ne semble pas très cohérent et a coûté de l’argent lors de la mise en place. Concurrencé par des low-costs, l’offre de Hop n’est pas toujours compétitive. Sur la ligne Bordeaux-Bruxelles par exemple, les vols directs par des low-costs (presque toujours remplis) oscillent entre 90 et 150€ là où le premier tarif de Hop présente un différentiel de prix de l’ordre de 25%, avec des conditions aussi restrictives que des low-cost (pas de bagage enregistré) et une escale en cours de route qui multiplie par trois le temps de trajet. J’imagine que l’on peut multiplier ce type d’exemples. En 2012, le développement des bases régionales avait déjà été un échec. Si l’on prend Air-France, ce sont les lignes traditionnelles que l’on a cherché à maintenir à tout prix, alors que son absence sur certains créneaux est incompréhensible. Les vols des compagnies concurrentes qui desservent l’Asie centrale sont presque systématiquement complets, ils s’effectuent de nuit, permettant de faire tourner certains avions moyens courrier 24 heures sur 24. Air France est tout simplement absente de ces destinations en plein développement. Les plans succèdent au plan sans apporter de résultats tangibles. Si la création d’une filiale low-cost est dans l’air du temps, Transavia arrive bien tard sur un marché très encombré.

Est-ce que les salariés d’Air-France ont confiance dans la stratégie du top management ? Manifestement non ! Est-ce que cette stratégie est efficace ? Au regard des résultats et du point de vue du client, on peut légitimement s’interroger… Les plans succèdent aux plans (Transform 2015, Perform 2020) sans que le groupe n’émerge de la crise, dans le contexte pourtant plus favorable d’un pétrole bon marché. Je suis par principe opposé à l’emploi de la violence. Dans le contexte actuel, elle suscite une réprobation générale qui fait beaucoup de tort. Elle suscite nombre de discours poujadistes là où des salariés se battent pour leur emploi et ne veulent pas lâcher la proie pour l’ombre : après tout, ce n’est pas le premier plan social sous le mandat d’Alexandre de Juniac, il succède à un plan social qui avait vu le départ de près de 6000 employés. Reste que dans une structure où le pouvoir est concentré en quelques mains, la défiance face à une direction isolée finit par créer la tentation d’une révolution.

Partager :