Des huîtres, des finances et des hommes…, par Jean-François Le Bitoux

Billet invité.

Le 9 octobre 2015, l’anthropologue Paul Jorion s’interroge sur un risque épidémiologique aggravant de la religion mondialisée : L’ultralibéralisme est-il un mécanisme biologique de mortalité dépendant de la densité ?

C’est une question d’actualité car des mortalités des huîtres, des moules et des entreprises aquacoles sur les estrans nationaux ont bien une étiologie sociologique et anthropologique, plus qu’épidémiologique. Les crises conchylicoles à répétition que vit notre pays résultent d’années de laissez-faire même si ce sont bien des bactéries et des virus qui « finissent » le travail.

Le sentiment d’un lien entre néolibéralisme et laissez-faire paresseux mais naturel, s’est imposé à moi depuis que j’ai découvert les réflexions de l’anthropologue belge sur la vie d’une tribu maritime bretonne à laquelle je me sens appartenir. De fait une certaine culture familiale m’a poussé à tenter de comprendre d’où viennent les crevettes pêchées en grande marée et comment faire pour améliorer mes faibles captures ! Je suis assez heureux du résultat puisque fort d’une autre culture familiale, vétérinaire, j’ai eu la chance de pouvoir définir au sein du CNEXO/Ifremer de l’époque, les conditions zootechniques et sanitaires qui assurent le bon déroulement d’un élevage aquacole, puis de voir ce succès adopté dans le monde entier : les crevettes que vous trouvez dans vos supermarchés utilisent ces procédés. J’ai découvert tardivement que le vétérinaire de campagne procède en épidémiologie comme un anthropologue pour récolter informations et paramètres, parfois indiscrets car confidentiels. Epidémiologie et anthropologie utilisent des approches d’investigations et d’analyses similaires. On ne devient pas épidémiologiste ou anthropologue par hasard, ni en se satisfaisant de théories universitaires forcément incomplètes. Ce sont des spécialités du deuxième ou d’un troisième niveau de connaissances qui supposent de bonnes racines dans des fondamentaux variés et qui impliquent donc des années de terrain, avant d’en construire une synthèse, car les observations les plus banales peuvent être riches de sens masqué, sans impact immédiat.

L’approche scientifique de lois épidémiologiques qui lient pathogénies, mortalités et densité de population s’est développée lors de la phase d’industrialisation agricole des années 1950/60, que l’on a dénommé « la révolution verte ». Des pathologies nouvelles infectieuses sont apparues dans les élevages et on a parlé d’éco-pathologie. Ce sont des maladies induites par l’environnement des animaux et on a alors compris que pour les corriger, il fallait sérieusement repenser et améliorer la gestion du quotidien des élevages à l’aide de règles sanitaires exigeantes. Faute de les respecter, la nature reprend ses droits et les dynamiques pathogènes étouffent les défenses des organismes. La microflore des élevages est adaptable et l’équipement enzymatique peut passer d’une physiologie de saprophytes banaux à des mécanismes biochimiques plus agressifs, plus virulents puis franchement pathogènes. Entre santé et pathologie, ce n’est qu’une question de cinétiques biochimiques et enzymatiques. Elle peut conserver ces propriétés, notamment sous la protection d’un biofilm (pellicule organique) et s’attaquer à de nouveaux organismes, ultérieurement.

Tout cela se déroule sous nos yeux en quelques jours ou quelques semaines, précisément selon les conditions et la densité d’élevage. Plus il y a d’animaux en présence, quelle que soit l’espèce, plus il faut être respectueux des conditions sanitaires d’élevage. L’explication écologique est donc apparemment simple mais biochimiquement complexe. Les germes acquièrent des propriétés nouvelles en passant plus rapidement d’un hôte à un autre. Cette situation souligne que l’environnement et l’écosystème participent d’une manière subtile mais soutenue à toute biologie microbienne. Ils apportent des micro-éléments utiles à basse densité, insuffisants quand elle augmente. La prophylaxie et les solutions sont sanitaires avant d’être éventuellement médicales. Il faut repenser et adapter l’ensemble des opérations d’élevage selon les densités, depuis l’architecture jusqu’à la formation du personnel !

Ces processus biologiques de sélections pathogènes existent dans la nature et peuvent y provoquer des mortalités sans intervention humaine. Les mécanismes biochimiques sont les mêmes : enrichissement de souches puis transfert accéléré d’un hôte à un autre. C’est l’évolution qui se poursuit sous nos yeux ; encore faut-il la décrypter quand on souhaite en limiter les conséquences. C’est ainsi que les élevages artisanaux ont été obligés de progresser : des lois épidémiologiques naturelles imposent des limites à des pratiques dépassées, souvent simplement paresseuses. Le long de nos côtes, huitres, moules et autres coquillages meurent en raison de pathologies induites par des conditions sanitaires dégradées, d’origines variées naturelles ou anthropiques. Ces pathologies et ces mortalités sont des phénomènes naturels en écosystème dégradé, exacerbés par des pratiques sanitaires insuffisantes.

Comme démonstration additionnelle de la solidité de cette analyse épidémiologique, il suffit de constater que c’est bien le respect de ces lois zootechniques qui a permis le succès des élevages de crevettes à travers le monde depuis 30 ans et l’échec là où elles sont oubliées. Cela devrait suffire à rassurer sur l’étiologie ou à motiver quiconque pour la mise en place de techniques fiabilisées depuis plus de 50 ans en agriculture.

Mais non ! Cette conclusion scientifique n’est « évidente » que pour les quelques vétérinaires qui ont étudié cette crise, mais elle « ne plait pas » aux autres acteurs du secteur concerné. Le vétérinaire est le seul professionnel à avoir une expérience épidémiologique suffisante et les connaissances sanitaires correspondantes, mais faute de faire passer ces connaissances de manière simplifiée, il va falloir trouver d’autres angles de « plaidoirie ». Qu’est ce qui bloque la circulation d’une information « trop scientifique » ?

J’ai donc tenté d’autres approches. J’ai lu Yves Citton (Pour une interprétation littéraire des controverses scientifiques 2013) qui propose une approche littéraire mais ça ne suffira pas non plus. J’ai lu Cédric Villani (Théorème vivant 2014), un livre magnifique même si je n’en comprends pas les mathématiques, plein de poésie. Il nous dit que, faute de progresser par une méthode, il faut sans cesse en explorer d’autres car tous les chemins peuvent mener à bon port pourvu que l’on soit un peu rigoureux. Ça me va ! J’ai aussi aimé Alain Badiou (Eloge des mathématiques 2015) qui nous dit que sans les connaissances des maîtres et de leur rigueur, il n’y a pas de « philosophie ». Il y aura forcément une bonne dose de philosophie et de physique quantique dans chaque détail de la vie et des relations sociétales construites à notre insu. J’ai aussi relu les recommandations de l’IHEST avec des réflexions d’Etienne Klein et de tant d’autres. Puis abandonnant provisoirement, médecine vétérinaire et épidémiologie, je suis revenu à une anthropologie limitée, faute d’en avoir les fondamentaux : je pénètre en territoire inconnu, m’y réceptionnera qui le voudra bien !

Sociologie et anthropologie sont des méthodes d’enquêtes scientifiques dont je risque d’abuser faute de la culture ad hoc. Nous disposons quand même d’une bibliographie conséquente de sociologie autour de la conchyliculture et je m’appuierai sur une connaissance de terrain.

 

Le long des côtes françaises, des mortalités conchylicoles récurrentes sont enregistrées de manière scientifique depuis l’époque de Pasteur. Dès les années 1850, M. Coste, médecin, a mis en place les premiers laboratoires maritimes et organisé les premières missions internationales consacrées à l’ostréiculture. Après quelques cycles de productions faciles – évoqués dans La transmission des savoirs de Geneviève Delbos & Paul Jorion 1984 – l’apparition de mortalités brutales détruit les rêves de vie meilleure. Ces histoires sont lourdes de sens pour la mémoire collective de la Profession qui y attache plus d’importance qu’aux lois épidémiologiques trop théoriques. Elles sont renforcées dans une croyance partagée par certains politiques qui attendent eux aussi « la fin d’un mauvais cycle » ou alors un miracle qui doit venir d’ailleurs. Au début du XXIème siècle, le miracle ostréicole devait venir de la sélection génétique qui permettrait de revenir au bon temps où tout était plus facile ! Avec une huitre résistante aux pathologies, l’entreprise résistera aux pollutions ambiantes induites, sans se remettre en question. (« Impossible rêve, inaccessible étoile » Don Quichotte par Jacques Brel). D’autres éleveurs savent qu’on ne fait de la génétique que lorsqu’on dispose d’une zootechnie fiable pour préserver ces acquis génétiques. Cette expérience relèverait encore de la biologie si cette idée fausse et saugrenue n’avait été soutenue par quelques chercheurs heureux d’avoir accès à une nouvelle source de crédits et par la volonté d’une Administration soucieuse de « faire quelque chose » afin de calmer les esprits quelque temps : c’est toujours ça de gagné ! « Quand on est dépassé par les évènements, feignons d’en être les organisateurs ». J’ai entendu récemment (sur France Culture J ) que les processions médiévales pour se protéger de la peste étaient réclamées par les pouvoirs publics aux instances religieuses pour « faire quelque chose ». Nous vivons une époque similaire !

 

Bref face à une situation sanitaire catastrophique, l’attitude des principaux acteurs, la Profession, l’Administration et la Recherche, ressemble à du négationnisme : ils refusent tous de voir les « évidences » – au sens tant anglais de preuves que français – accumulées sous leurs yeux. Difficile de voir mélodie et rythme dans une partition musicale pour qui ne sait pas la déchiffrer.

La Profession « n’aime » pas le constat que les maladies sont liées à des pratiques sanitaires « devenues » insuffisantes car la majorité « ne sait pas » faire autrement. En particulier elle craint à juste titre de ne plus pouvoir déplacer ses stocks d’un bassin à un autre en toute liberté. « On a toujours fait comme ça ! » est un signe de détresse de ceux qui n’ont pas encore perdu leur entreprise et qui ne savent pas envisager d’autres techniques d’élevage ; ils n’y sont guère aidés par la recherche. Quelques éleveurs plus malins ont mis au point des techniques améliorées et ne voient pas pourquoi ils partageraient ce savoir ! D’autres sont allés coloniser des territoires vierges ailleurs : fuite en avant nécessaire !

L’Administration a toujours laissé faire en « toute ignorance de cause » d’une part et surtout selon une politique qui n’a jamais respecté ses propres textes de référence. Serait-ce de l’ultralibéralisme avant l’heure ? La gestion juridique du Domaine Public Maritime (DPM) pourrait obéir à des lois républicaines mais les textes n’ont jamais été vraiment appliqués, ni respectés depuis le premier jour. La gestion du DPM obéit au « Fait du Prince » et les chercheurs du Centre de droit et d’économie de la mer, de l’Ifremer (UMR-AMUR) ont décrit à plusieurs reprises les incohérences qui y règnent notamment en matière de cultures marines. Cette situation affligeante dépasse mes compétences mais elle est aussi à la base du grand n’importe quoi qui aboutit au chaos actuel. On a bien quitté l’épidémiologie pour l’anthropologie ?

 

La Recherche est elle aussi responsable et irresponsable de la situation ? De fait, chacun sait que « la Recherche ne sert à rien quand tout va bien et que c’est trop tard quand tout va mal ».

Trouver des crédits de recherche est si difficile. Il faut savoir se faire comprendre des acteurs selon les pratiques de la communication du Café du Commerce, ceux qui prévalent aussi en politique puisque ce sont eux qui voteront ou pas les budgets. Il est déconseillé et souvent inutile de faire preuve d’innovation, ce serait trop risquer pour la carrière. (cf. David Graeber dans Bureaucratie qui vient de paraître !)

Il apparaît une quatrième force d’intervention qui sont des citoyens écologistes qui ne veulent pas des déchets des élevages dans leur cour, ni sur leur plage : on ne peut pas leur donner tort ! Mais démonter les mauvais arguments des précédents est compliqué puisque ce sont les seuls qui ont accès à certaines connaissances de terrain.

Il existe aussi un groupe de jeunes qui ayant suivi une formation professionnelle aimerait s’installer et s’endetter. Ils pensent pouvoir faire mieux que les anciens ? Mais on ne leur a rien appris qui leur permette de le croire. Tout au plus les premières années en basse densité, les premières récoltes devraient être assurées ! Pas sûr que ça suffise pour continuer !

Sans oublié de signaler que la Préfecture, informée par la démocratie du Café du Commerce, qui leur suggère parfois de « faire un essai » pour distribuer de nouvelles concessions mytilicoles. Il est « évident » qu’une petite production dans un écosystème neuf donnera d’excellents résultats. La pathologie naîtra quand les densités augmentent et que personne ne respecte plus les règles du jeu : la sentence ne fait aucun doute mais elle est repoussée et nul ne sait déterminer à quelle heure elle tombera, selon les conditions locales.

 

En guise de résumé, les acteurs principaux sont assis sur des situations historiques et aucun d’entre eux n’aime l’idée de modifier de « mauvaises » habitudes coûteuses pour tous car dépassées. Ils perçoivent qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner et nul ne recherche de voies de sortie ; chacun voudrait conserver une petite place dans un écosystème vécu comme capricieux, faute de connaissances suffisantes. Le déclin inéluctable des entreprises semble de peu d’importance par rapport à une situation historique dégradée et aux intérêts claniques des acteurs ! Ne cherchez plus l’erreur dans l’épidémiologie mais dans la sociologie !

D’une manière générale, même des sénateurs se sont récemment émus de la perte de crédibilité de l’aquaculture française alors que dans les années 1970 nous étions à la pointe mondiale du secteur. Le dernier ouvrage de David Graeber (Bureaucratie octobre 2015) souligne cette tendance lourde : l’Administration ou la Bureaucratie ont comme fonction première de multiplier les normes, de les utiliser pour se protéger et surtout d’éviter toute innovation forcément dérangeante pour leur statut.

Des conclusions immédiates s’imposent d’elles mêmes : les pathologies conchylicoles obéissent aux lois de l’évolution et pas aux lois de l’Administration ! Les principaux acteurs concernés en refusent ces sanctions naturelles et cherchent désespérément une voie de sortie dans une boite à outils périmés du fait même de leurs insuffisances et incuries : ils ont tout à perdre. Travailler de manière saine dans un monde plus dense implique une attitude adulte plus rigoureuse ! Est-ce trop demander ? A part cela tout va très bien Mme la Marquise ultralibérale, À part cela, tout va très bien.

 

Alors l’ultralibéralisme est-il aussi un mécanisme biologique ? Pourquoi pas ! Une analyse anthropologique des phénomènes aboutit raisonnablement à cette conclusion !

Sans nul doute on doit pouvoir comparer cette situation à une épidémie gravissime induite par accumulation de négligences dans un contexte de densité croissante de population, d’informations et de flous entretenus, virulents et pathologiques.

« A l’origine de la crise, des idées fausses » (Le Monde 11/9/2014, p. 7) : C’est le titre d’un article qui fait la critique de L’imposture économique de Steve Keen et de Penser l’économie autrement de Paul Jorion et Bruno Colmant. La même page traite des Banksters de Marc Roche (Voyage dans la finance permissive) et de La nouvelle société du coût marginal zéro (ou La fin du capitalisme pour 2060) de Jeremy Rifkin. La rubrique de Paul dans Le Monde du 10/6/2015 avait été titrée : « Les maux de la planète sont insolvables ». Le titre n’est pas de l’auteur mais il écrit « la peste de la marchandisation se manifeste dans tous les domaines… rien ne lui échappe désormais ».

C’est le laissez aller paresseux de « dits- responsables » qui ne font pas leur boulot, en toute irresponsabilité et en toute inconscience, et cette absence de rigueur professionnelle dans la gestion des affaires publiques et privées qui induisent puis provoquent des dérives chroniques de plus en plus graves par accumulation. Ce qui peut être tolérable quand tout va bien mais peut engendrer des catastrophes quand tout le monde veut faire de même, en abuser sans crainte de représailles.

Comme partout, une surdensité de traitements de données doit imposer des règles sanitaires plus contraignantes du vivre ensemble et de la confiance réciproque. L’informatique le permet : ne pas les mettre en place est un choix puéril. Un soupçon de philosophie nous dira que le genre humain peine à sortir de l’enfance et de ses croyances paresseuses qui lui permettent de rêver (Descartes, Kant, les Lumières,…): Sapere aude, c’est « Osons… devenir adulte ! »

Il n’y a pas une rubrique du blog de Paul Jorion sur les crises financières à répétition qui ne trouve d’écho en écologie et en pathologie des estrans et des écosystèmes aquatiques. En observant le chemin de l’anthropologue à travers la planète finance, j’ai eu la chance d’en faire une similaire toute proportion gardée, à travers la planète aquaculture marine. Nous étions à la recherche des forces et des énergies qui pilotent nature, culture et société par dessus les connaissances du moment et nous avons trouvé par des chemins très différents des mécanismes similaires. L’épidémiologiste n’est pas particulièrement apprécié : il piétine les plates-bandes de trop de spécialistes carriéristes limités à des domaines restreints avec son côté « lanceur d’alerte ».

L’ultralibéralisme est de facto une croyance ou une religion qui n’a rien de scientifique puisqu’elle ne reconnaît pas de limites de validité. C’est pourtant en les rencontrant qu’elle s’écroulera plus d’autant plus violemment. Tant que par paresse et par laxisme les clauses sanitaires indispensables à toute vie en société ne lui poseront pas des limites effectives et respectées et qu’elles ne seront pas reconnues et banalisées de manière culturelle et sociétale, le pire est certain car nous déroulons le tapis rouge aux pires politiciens.

 

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