IMAGINE, demain le monde : Vivre mille ans ? Il faudrait peut-être y songer !,
N° 111, septembre – octobre 2015

Vous avez peut-être vu cette vidéo où un conférencier conclut en disant que sa conviction personnelle est qu’il y a dans la salle des personnes qui vivront mille ans.

S’il avait fait débuter sa conférence par cette profession de foi, il aurait évidemment couru le risque que certains de ses auditeurs se lèvent aussitôt pour quitter la salle, se disant qu’ils ont affaire à un fou. Mais d’autres seraient certainement restés assis : des propos comme ceux-là sont sûrs d’amuser, d’intriguer en tout cas, même ceux qu’il sera difficile de convaincre.

Ce qui nous détourne de prendre l’idée de vivre mille ans très au sérieux, c’est que nous imaginons trop bien quel genre de personnage ce genre d’idées séduira : des gens imbus de leur personne, convaincus que leur présence est indispensable à l’avenir du genre humain. Ce sont eux qui veillent à ce que leur corps soit cryogénisé à leur décès, congelé de telle sorte qu’ils puissent être ressuscités lorsque les progrès de la médecine permettront de guérir l’affection dont ils sont morts.

La perspective de vivre mille ans est une approximation pour nous du rêve de l’immortalité. Oui, nous ressentons un choc quand nous découvrons que nous mourrons un jour mais nous assimilons rapidement la nouvelle, qui va rejoindre les autres faits désagréables que nous regroupons dans la catégorie dite de « la dure réalité ».

Ceci dit, et par-delà les questions de simple vanité personnelle, il me semble que ce ne serait peut-être pas une mauvaise chose que nous vivions mille ans. Je vais expliquer pourquoi.

La première raison est que vivre mille ans nous responsabilise vis-à-vis de la planète.

Les scientifiques nous expliquent que nous déréglons, probablement de manière irréversible les cycles physiques, chimiques, climatologiques. Or un grand nombre d’entre nous se disent dans leur for intérieur que quand le problème se posera de manière aiguë, ils ne seront plus là de toute manière. Ils penseraient très différemment s’ils avaient l’assurance d’être encore présents. Si c’était le cas, les attitudes « après moi le déluge » n’auraient plus cours. Le fait que nous bousillons la planète cesserait d’être le problème de quelqu’un d’autre, plus tard, pour être le nôtre pleinement. Autrement dit, vivre mille ans responsabilise du fait même.

La seconde raison est liée au fait que nous, êtres humains, n’avons en réalité jamais digéré le fait que nous allons mourir. Nous nous faisons une raison sans doute quand nous comprenons que notre existence sera nécessairement limitée dans le temps, mais notre espèce dans son ensemble a très mal pris la nouvelle : la quasi-totalité des religions est dans le déni, affirmant que la mort individuelle est une illusion, qu’après la corruption – indéniable ! – du corps, nous existerons encore d’une certaine manière dans un « au-delà ».

Les religions ont inventé des eschatologies nous expliquant ce qui se passera « après », et comme l’imagination humaine est sans limite, ces mythologies diffèrent les unes des autres. Il y a deux inconvénients tragiques à cela. Le premier est que comme Dieu est manifestement « de notre côté » et pas de celui des autres, nous rendrons service à tout le monde en débarrassant le globe de cette vermine. Le second inconvénient, c’est que focaliser son attention sur cette chimère qu’est la vie après la mort dans un ailleurs inévitablement présenté comme un paradis par rapport au monde où nous vivons, distrait de la tâche d’améliorer celui-ci, ou en tout cas de le rendre ou de le garder viable.

Si l’on vivait mille ans, c’est-à-dire si l’on pouvait dire aux enfants : « Tu ne vivras peut-être pas éternellement mais quand tu auras vécu mille ans, tu auras le sentiment d’avoir vécu pour toujours ! », on cesserait de prêter attention aux fables qui prétendent que là où nous vivrons par la suite là, les fontaines déversent du miel ou du lait, pour s’intéresser véritablement à la qualité de la vie ici(« -bas »), et nous nous retrousserions les manches, au lieu d’attendre patiemment que le mauvais rêve qui est le nôtre, finisse par se dissiper !

 

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