Les leçons qui ne seront pas tirées, par Zébu

Billet invité.

Quand mon fils m’a demandé avant d’aller se coucher « c’est qui qui a gagné », je lui ai répondu « personne ».

En fait, si, probablement en l’occultant consciemment, il y a bien un vainqueur politique, par-delà le sempiternel comptage du nombre de ce qui est perdu et de ce qui est gagné par les uns et les autres : le Front National.

Il est fort probable que lorsque les résultats définitifs sortiront, on devra constater que ce parti récolte près de 7 millions de voix, un score jusqu’alors inégalé, alors même que cette élection est une élection intermédiaire et territoriale. A près de 30%, le Front National, à lui seul, représente désormais le premier parti politique en France. C’est, par rapport au 1er tour, pratiquement 15% de progression de ses voix, dans un contexte de ‘sursaut’ de participation (+10 points), du jamais vu là encore depuis 2002 et la présence du Front National au second tour de l’élection présidentielle. C’est une preuve supplémentaire, s’il en fallait, que le Front National progresse quelles que soient les configurations envisagées : retrait, maintien, appel au ‘front républicain’, etc. Dans de nombreuse régions, ses voix progressent, parfois même de plus de 20% (+24% en Alsace Champagne-Ardenne Lorraine et en Bourgogne Franche-Comté, +26% en Midi-Pyrénées Languedoc-Roussillon !).

Dans certaines, il régresse, néanmoins. C’est le cas en Corse, où il ne dépassait pas déjà la barre des 10%. C’est presque le cas en Auvergne Rhône-Alpes où Laurent Wauquiez du parti Les Républicains a fait une campagne largement inspirée de son mentor, Nicolas Sarkozy, siphonnant ou stoppant la progression du Front National dans cette région à moins de +5% : identité nationale, sécurité, etc. Il y a donc fort à parier que cet ‘exemple’ sera mis en exergue par le président de LR dans les jours prochains, comme axe politique à privilégier, quand, dans le même temps, Xavier Bertrand malgré sa large victoire en bonne partie due au retrait de la liste d’Union de Gauche, n’a pas su stopper la progression en voix de Marine Le Pen, de plus de +10%.

C’est sans doute là toute la victoire politique du Front National : s’être imposé ainsi tout au long de ces semaines récentes et particulièrement cette dernière semaine, qui n’a tourné qu’autour du Front National. Ses thématiques, déjà reprises depuis longtemps à droite sont quelque part aussi victorieuses (comme le démontre la ‘victoire’ de Laurent Wauquiez). Mais elles le sont aussi à gauche puisque l’exécutif n’a pas hésité à intégrer dans son projet de révision constitutionnelle sa proposition, de longue date, de déchéance de la nationalité française pour les binationaux reconnus coupables de terrorisme, un projet de révision qui marquera un véritable tournant sécuritaire dont l’objet politique ne ciblait pas le Front National, mais bien la droite. Sur ce plan, c’est une véritable réussite politique pour l’exécutif. A court terme.

En parlant d’exécutif, on ne retiendra pas non plus cette leçon : les engagements de François Hollande, sur le non cumul entre une fonction ministérielle et une fonction élective (territoriale ou non), ne valent que lorsque celui-ci est en mesure ou dans son intérêt de les tenir. Ainsi, M. Le Drian, Ministre de la Défense, le restera pendant qu’il deviendra le futur Président de la région Bretagne. L’exécutif l’avait par ailleurs gardé sous le coude, étant donné les risques de voir rebasculer une région qui avait été acquise par ce même Le Drian en 2004 à la gauche et dont la candidature avait été annoncée un mois seulement avant, en refusant de confirmer si oui ou non une fois élu il démissionnerait de son portefeuille ministériel. Sur ce point comme sur tant d’autres, on jugera ainsi de l’engagement du Président de la République et de l’exécutif quant à l’éthique en politique …

On ne retiendra pas non plus qu’un Président de l’Assemblée Nationale, en exercice, fut battu par sa rivale LR, fait à ma connaissance sans précédent dans l’histoire politique récente. C’est donc une véritable baffe infligée à l’exécutif que cet échec, sanctionnant par ailleurs l’impuissance législative érigée en méthode face à la volonté inébranlable du pouvoir exécutif d’imposer sa marque à la représentation nationale. Région capitale, la plus peuplée, conquise il y a 14 ans à une droite sur le reculoir face à une gauche (encore) triomphante, c’est donc un échec capital.

On oubliera aussi qu’en Corse on votait pour une nouvelle Assemblée territoriale, remportée par les autonomistes, alliés aux indépendantistes, quand cette région était auparavant dirigée par une ‘union de la gauche’ avant l’heure, emmenés par le tout récent nouveau maire de Bastia, qui obtiendra à un siège près la majorité pour diriger la Corse, celui-là même qui défendait Yvan Colonna à son procès. Signe des temps là encore, que les citoyens ne retiennent plus les solutions du passé pour se tourner vers d’autres solutions qu’ils jugent plus adaptées pour leur avenir commun mais incarnant là aussi une rupture d’avec ce passé …

On oubliera surtout que, comme un chant du cygne, la participation électorale des citoyens aura spectaculairement progressé entre les deux tours de cette élection, sans pour autant atteindre des sommets tutoyés lors du second tour de l’élection présidentielle de 2002, loin s’en faut : preuve que si les abstentionnistes se sont mobilisés, malgré l’enjeu polarisé par le contexte et l’arrivée potentielle du Front National au pouvoir dans leur région ne les mobilise pas plus que cela.

Quelque part, si le Front National a atteint un nouveau plafond de verre, il faut bien voir que la hauteur de celui-ci a encore été repoussée, quand dans le même temps la participation aux élections semble avoir atteint un autre plafond de verre. Il semble quasiment certain ainsi que lors du second tour de la présidentielle de 2017, en l’état actuel des choses, que la participation n’atteindra plus les 80% comme elle l’avait fait en 2002.

Ceci implique d’ores et déjà la possibilité d’une élection d’un futur Président de la République élu aussi ‘mal’ qu’un George Pompidou en 1969 (70% de participation), avec une Marine Le Pen pouvant espérer atteindre, voir dépasser, ce nouveau plafond de 30% en 2017 pour mieux se projeter aux législatives suivantes. De fait, l’échec apparent pour le Front National, qui ne parvient pas encore une fois (comme aux départementales) à accéder au pouvoir, se révèle d’une puissance politique inentamée et même accrue, puisqu’il aura ainsi tout le loisir de développer sa rhétorique sur ‘l’UMPS’ et le mépris du système pour le peuple ainsi non représenté (mais cette fois-ci avec des éléments de récit électoral à intégrer), tout en pouvant compter sur les centaines de relais locaux que seront demain ses élus régionaux et sans avoir les ‘soucis’ de gestion d’une ou de régions sur lesquels ses opposants politiques n’auraient pas manqué de s’appuyer éventuellement.

La leçon que l’on ne retiendra pas, du côté du pouvoir exécutif (et du parti encore vivace, résilient grâce à la vigueur du FN, le Parti Socialiste), c’est que plus de 3 années de pouvoir et de progression continue du chômage auront permis au front National d’atteindre des seuils électoraux de plus de 45% à des niveaux institutionnels que ce parti là ne soupçonnait même pas il y a encore 5 ans. Malgré donc les discours convenus du ‘la politique changera demain’, on promettra encore plus de ‘réformes’, les mêmes qui ont assuré les progrès de l’extrême-droite, et l’on continuera à réduire les libertés individuelles et collectives par le maintien d’un état d’urgence sans limites, et constitutionnalisé.

La leçon que l’on ne retiendra pas, du côté de l’opposition, c’est que le virage identitaire de la droite depuis le discours de Toulon en 2010 a permis au Front National de se recentrer dans le jeu politique et que si certains peuvent localement tirer leur épingle du jeu en tirant à eux les couvertures de l’extrême-droite, ce jeu de bonneteau politique ne se joue plus à des niveaux supérieurs et qu’il est contre-productif, parce qu’ainsi l’opposition restera coincée entre le sécuritarisme et le néolibéralisme de l’exécutif et l’extrême-droite.

La leçon que l’on ne retiendra pas chez les citoyens, c’est qu’il ne sert à rien de croire que de toute façon lors du second tour il y aura bien une majorité pour repousser le Front National hors du pouvoir, parce que penser en ces termes, c’est permettre à l’extrême-droite de continuer à imposer ses thèmes de campagne, selon son calendrier, en attendant que son heure advienne, inéluctablement. Et adviendra bien ainsi, tôt, ou tard.

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