Trends – Tendances, Est-il vraiment si difficile de déterminer si une opération est spéculative ?, le 17 décembre 2015

La spéculation était interdite en France jusqu’en 1885 par l’article 421 du Code pénal, qui portait le nom prédestiné de « 421 », celui d’un jeu de hasard également appelé « zanzibar ».

Selon l’article 421 étaient interdits les paris à la hausse ou à la baisse sur le prix d’un titre financier. Le complétait au civil, l’article 1965, dit d’« exception de jeu », spécifiant que les plaintes relatives à l’issue de paris n’étaient pas recevables en justice.

Tout ceci était très clair et constituait une réponse à ceux qui affirment que la spéculation est indéfinissable. Non ! il s’agit d’un pari engagé entre deux parties dont l’une pense que, sur une période déterminée, le prix d’un titre financier va grimper et l’autre, qu’il va baisser. Pour qu’il y ait spéculation il faut donc qu’il y ait deux parties et qu’elles parient en sens inverse sur le prix d’un titre financier.

Pourquoi la spéculation était-elle interdite, en France jusqu’en 1885, en Belgique, jusqu’en 1867 ?

Pour deux raisons. La première, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le « risque de contrepartie » : l’une des parties ne dispose peut-être pas de la somme qu’elle a pariée, et fera défaut si elle perd. La seconde est ce que l’on qualifie d’« aléa moral » : l’incitation qu’il y a à mal agir pour augmenter ses chances de gain : répandre des rumeurs, manipuler le marché pour faire croire à l’existence d’une tendance, etc. autrement dit, « pousser » d’une manière ou d’une autre le prix dans la direction qui vous est favorable.

Est-il spéculatif d’acheter des actions en Bourse, au « marché au comptant » des titres boursiers ?

À première vue, non, puisque la définition de la spéculation que l’on vient de voir ne s’applique pas. Il y a bien intéressement du détenteur d’actions au fait que leur cours monte, mais il n’y a pas à proprement parler de parieur en face. L’acheteur « parie » si l’on veut sur le fait que le prix grimpe, mais il parie « avec lui-même » seulement. De même, le vendeur « parie » que le cours a cessé de grimper, mais là aussi, « avec lui-même ».

Pourquoi parler alors de spéculation à propos de la Bourse ?

On gagne à la Bourse de deux manières : en percevant des dividendes sur les titres qu’on détient et en revendant une action à un cours plus élevé qu’on n’a acheté. Les dividendes sont des parts de bénéfice de la société émettrice et une action se dit d’ailleurs « share » en anglais. Le principe à l’œuvre est le très ancien système du « métayage » : le propriétaire met sa terre à la disposition du métayer et celui-ci lui versera une partie de sa récolte, un tiers par exemple, en rémunération de l’avance qui lui a été consentie. Rien de spéculatif là-dedans : des ressources ont été mises en commun, terre et travail, le bénéfice et le risque ont été partagés à hauteur du montant de la part.

Le gain dû à une plus-value est une tout autre histoire. Que représente le cours d’une action ? Il s’agit en principe d’un à-valoir sur l’ensemble des dividendes à venir : ce que cela vaut aujourd’hui sur le marché de recevoir des dividendes l’année prochaine, plus l’année suivante, etc., autrement dit, la valeur « actualisée » d’une part dans les bénéfices futurs de la firme, au prorata de l’avance consentie en achetant l’action. Une telle évaluation change-t-elle de minute en minute, comme le veut la cotation en continu à la Bourse ? Certainement pas ! Aura-t-elle changé dans six mois ? Oui, c’est bien possible !

Où se situe la « dimension spéculative » de la plus-value boursière ? Dans l’aléa moral déjà mentionné : dans la tentation de « pousser » le prix à la hausse par la rumeur ou la manipulation du cours, deux choses plus faciles à arranger sur le court terme que sur une période dépassant six mois.

Pas de dimension spéculative donc dans le versement des dividendes, mais bien dans la plus-value de l’action.

Dernière question : un particulier a-t-il davantage la capacité de « pousser » à la hausse la cote d’une action qu’une « personne morale », comme une banque ou une firme commerciale ? Non, c’est le contraire bien entendu. Doivent-ils être traités différemment ? Oui, le particulier doit être mieux traité, même s’il est juste que la plus-value boursière soit davantage taxée que les dividendes en raison de sa dimension spéculative et du risque que celle-ci introduit.

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