Que faire ? (I) : L’emploi, par Michel Leis

Billet invité.

S’il est bien une question qui revient de manière récurrente, c’est le « que faire ? ». Cette série de billets propose quelques solutions et synthétise un projet de livre : « 2017, programme sans candidat ». Je tiens à préciser que ces propositions reflètent une analyse et une vision qui n’est pas forcément partagée par tous les intervenants du blog de Paul Jorion.

Le travail se raréfie, Paul Jorion affirme même qu’il disparaît. Nous avons au moins quelques certitudes sur ce sujet.

  • Avec les progrès technologiques, remplacer l’homme par la machine coûte de moins en moins cher.
  • Dans certains domaines, les machines sont plus rapides que l’homme, ce qui permet des gains de productivité importants.
  • Avec Internet et les écrans tactiles, la machine va prendre une place croissante dans des services avec la collaboration active du consommateur. On peut citer la vente, les paiements, la banque ou l’assurance.
  • La mondialisation permet de recourir plus facilement au travail réalisé dans des pays où la main-d’œuvre ne coûte quasiment rien, au détriment de l’emploi en France.
  • Enfin, les contraintes budgétaires rendent difficile la création d’emplois publics ou dans les services non marchands.

Le monde politique affirme régulièrement sa volonté de lutter contre le chômage dans des discours où il est surtout question de croissance, de compétitivité et de coût du travail. Ce discours est inadapté à la situation actuelle.

Retrouver le plein emploi par la croissance est illusoire. La croissance ne se transforme pas mécaniquement en emploi compte tenu des gains de productivité. Des économistes évoquent un taux de croissance supérieur à 2 % pour résorber le chômage. C’est difficile à maintenir en Occident avec la conjoncture actuelle, c’est peu souhaitable au vu de l’épuisement des ressources. De plus, cela pourrait être insuffisant compte tenu des progrès technologiques récents.

Le coût du travail sera toujours trop élevé comparé à d’autres pays. La distance est comme effacée, le transport d’un container revient plus cher entre Le Havre et Paris qu’entre la Chine et Le Havre. Les barrières douanières calculées sur des marchandises dont les prix unitaires sont bas ne sont pas dissuasives. La compétitivité du travail est un leurre, sauf à aligner les salaires sur ceux pratiqués au Bangladesh. L’emploi industriel quitte les pays occidentaux, même l’Allemagne a perdu 500 000 salariés dans l’industrie entre 2000 et 2010.

Cette question de la compétitivité et du coût du travail est d’autant plus fallacieuse qu’une part importante de l’emploi se trouve dans les services qui ne sont pas tous soumis à la concurrence internationale. Le discours sur le coût du travail sert à augmenter le profit des entreprises dominantes et à faire baisser les prix dans un contexte de baisse du revenu disponible des ménages après les dépenses contraintes : logement, abonnements, crédits.

Les contraintes budgétaires font qu’une part croissante des services publics est transférée au privé. Dans le même temps, on ne remplace pas tous les fonctionnaires qui partent à la retraite. Jusqu’au début des années 2000, c’est pourtant dans le public et les services non marchands que ce sont créés les emplois. La plupart des postes créés dans les services par le secteur privé suivent des impératifs de profit, la productivité prime sur le service.

Outre le chômage, la pression sur les salariés s’accentue. Le détricotage progressif des lois sociales met les employés sous pression. Aux cadeaux faits sans contrepartie aux entreprises s’ajoute la montée d’une nouvelle forme de travail, l’uberisation, une sous-traitance individuelle qui n’offre aucune garantie et laisse les coûts de la protection sociale à la charge des travailleurs.

Si l’on met de côté les discours irréalistes des partis de pouvoir, il existe deux approches vis-à-vis de l’emploi. La première prend acte de la disparition du travail et propose de dissocier les revenus de l’emploi, c’est l’allocation universelle. La deuxième préconise le partage du travail, c’est le choix qui est fait ici, cela mérite une explication.

Pour les tenants de l’allocation universelle, il arrive un moment où l’emploi humain disparaît ou subsiste sous une forme résiduelle. Se pose alors la question de la répartition de la richesse créée essentiellement par les machines. L’allocation universelle versée indépendamment du travail serait la réponse à cette problématique. La valeur ajoutée en France permettrait en théorie de verser une allocation universelle et un revenu supplémentaire quand les individus travaillent. Il faut toutefois s’en tenir à des montants distribués assez bas pour que cela reste faisable.

L’autre grande contrainte est que valeur ajoutée doit rester à un niveau élevé pour que la mesure soit pérenne, ce qui ne va pas sans quelques problèmes éthiques. Les niveaux actuels reposent en partie sur l’hypercapitalisme, la création de valeur par le marketing ou l’industrie financière, toutes choses sur lesquelles nous souhaitons intervenir. Le travail des hommes reste encore une composante importante de la valeur ajoutée, certaines tâches sont difficiles à automatiser : une grande partie de l’artisanat, les opérations non systématiques sur les lignes de production. L’emploi résiduel reste une perspective lointaine. Si l’on élargit la perspective, une partie de la valeur ajoutée repose sur le travail délocalisé et rémunéré à des niveaux de misère. Le revenu universel ne doit pas dépendre d’un quasi-esclavage.

Outre les questions d’éthique, la soutenabilité du revenu universel est loin d’être assurée, sauf à le maintenir à un niveau très bas. Il devient alors un revenu de survie, peu favorable à l’épanouissement, il oblige les individus à travailler pour vivre décemment. À partir du moment où un seul individu n’est pas en position de choisir, il devient de fait l’exploité de la collectivité. Il se pourrait même que le revenu universel ne soit qu’un revenu minimum « relooké », garant d’une paix sociale relative dans le contexte du chômage grandissant. La voie du revenu universel nous semble hasardeuse et ne nous paraît pas offrir en l’état des garanties suffisantes sur la cohésion de la société.

Le partage du travail reste une voie possible dont on connaît les risques et les avantages. Comment répartir différemment le travail entre l’homme et la machine pour une même richesse créée ? Le partage du travail ne se limite pas à un ensemble de nouvelles règles à destination des entreprises. Il est nécessaire d’interroger nos comportements individuels, de reconstruire un système de solidarité nationale qui ne repose plus sur le travail salarié, et de veiller à la répartition de la richesse issue de la mise en œuvre du travail, de l’homme comme celui de la machine.

Partager une quantité donnée de travail entre plus d’individus passe par la réduction des horaires journaliers ou hebdomadaires. En leur temps, les 35 heures hissèrent la France dans le top dix des meilleures productivités horaires et créèrent 350 000 emplois, ce fut la politique la plus efficace en la matière de ces 20 dernières années. Le passage aux 32 heures permettrait d’aller plus loin. Il faut cependant tenir compte des réalités des entreprises, en particulier d’un tissu de PME souvent fragile, une grande flexibilité d’organisation serait accordée, tout en responsabilisant les entreprises sur leurs choix. Cette baisse du temps de travail aura des répercussions sur les rémunérations, mais avec la fiscalisation des charges sociales sur laquelle je reviendrai, l’objectif est de maintenir le pouvoir d’achat des salariés, du moins jusqu’à un certain niveau de salaire.

Une deuxième piste pour mieux partager le travail serait de réduire la demande d’emploi elle-même. Plusieurs pistes sont possibles, à commencer par des interruptions temporaires et volontaires de carrière qui seraient partiellement prises en charge par l’État. L’âge de la retraite est un autre levier d’action. Le taux d’emploi des seniors est structurellement très bas à partir de 60 ans, mais les milliers d’emplois qu’ils occupent seraient une bouffée d’oxygène pour les plus jeunes. On est à l’opposé de toutes les politiques menées jusqu’alors qui reflètent surtout la problématique du mode de financement des dépenses sociales.

Les comportements des entreprises et des consommateurs doivent aussi évoluer. L’un des enjeux est d’éviter le développement des automates dans la distribution et les services. Les entreprises doivent payer des taxes spécifiques et avoir des règles d’amortissements moins favorables pour ces machines. L’usage des automates et le recours au commerce électronique par le consommateur doivent aussi donner lieu à une taxe pour décourager un usage trop systématique, ce qui est souvent la solution de facilité.

Le partage du travail ne dispense pas d’initier une nouvelle politique économique. La protection de l’industrie et la création d’emplois doivent se combiner avec la lutte contre le gaspillage et le rééquilibrage des territoires.

Même si l’emploi industriel ne représente plus que 25% de l’emploi total, il faut tout faire pour le protéger. L’un des principaux obstacles est le faible coût des échanges et l’inefficacité relative des barrières douanières. Taxer le transport, en particulier le transport longue distance est une forme de protection pour l’industrie nationale. Dans le même temps, on pourrait limiter la récupération de la TVA sur les factures par les entreprises qui achètent des produits importés en fonction des politiques sociales du pays d’origine.

Le développement de l’emploi se combine très bien avec la lutte contre le gaspillage. Des circuits locaux et courts combinés avec un commerce de proximité en sont un bon exemple. Des taux de TVA spécifiques et un investissement direct de l’État dans des chaînes logistiques locales peuvent aider au développement de ce mode de distribution, par nature moins productif. Le transfert de la valeur ajoutée vers la maintenance plutôt que vers la production est une autre piste, comme cela se pratique dans l’aéronautique. Allonger la durée de vie des produits nécessite de l’entretien et des mises à niveau. L’emploi industriel perdu se retrouvera largement dans les activités de maintenance. La modification en profondeur de la chaîne de valeur nécessite une économie moins centrée sur la concurrence, vantée aujourd’hui comme le saint Graal qui bénéficie aux consommateurs. Des taux de TVA différenciés et une modification des règles de droit en matière de concurrence, de location et d’après-vente peut aider à une telle mutation.

Le rétablissement d’un service public de qualité se combine pour sa part très bien avec les politiques de rééquilibrage du territoire. Ils doivent être accessibles partout. La vision comptable a entraîné la fermeture de services et d’administrations locales, la suppression ou la diminution des transports publics. Ces politiques affectent directement l’emploi dans la fonction publique, elles accentuent la désagrégation du territoire, multipliant les effets indirects.

De telles politiques peuvent sembler irréalistes. C’est largement lié aux déficits publics et au mode de financement des systèmes sociaux. L’assiette de calcul des charges patronales ou des charges sociales payées par les employés repose sur les salaires, à l’exception de la CSG qui s’applique sur une assiette plus large de revenus. C’est une position intenable dans le long terme. Avec la raréfaction du travail, le nombre de cotisants diminue alors que le besoin de financement augmente : plus de chômeurs, de retraités… L’augmentation des cotisations renchérit le coût du travail et diminue la compétitivité, la réduction des prestations impacte la demande sur le marché intérieur et se répercute au final sur les entreprises. De plus, les rapports de forces et l’automatisation ont conduit au transfert d’une partie des revenus du travail vers le capital, réduisant d’autant l’assiette qui sert au financement des budgets sociaux.

La politique sociale n’est pas seulement un système de solidarité, c’est un choix politique qui doit être assumé en tant que tel, pour les ressources comme les dépenses. Son financement ne peut être fondé sur une solidarité de statut (fonctionnaire, salarié, artisan…) : il concerne l’ensemble de la nation. Les efforts doivent être proportionnels aux revenus, mais aussi aux comportements individuels ou des entreprises.

La prolongation dans le temps du système de financement actuel n’est pas tenable. La proposition est de déconnecter totalement le financement des différents systèmes de protection sociale de l’emploi salarié. Un impôt sur la valeur ajoutée générée par les entreprises remplace les charges patronales, une part de l’impôt sur le revenu finance ce qui était autrefois financé par la CSG et les cotisations sociales.

Pour le nouvel impôt se substituant aux charges patronales, le taux appliqué sur la valeur ajoutée prendrait en compte les efforts des entreprises en matière d’emploi et de politique sociale. Ce mode de calcul ne dépend pas en principe d’une répartition a priori entre les facteurs de production. Mesurer les efforts entrepris permet d’éviter les effets d’aubaines et les niches fiscales qui se sont multipliés ces dernières années dont les effets sont souvent limités.

En ce qui concerne l’impôt sur le revenu, il inclurait à la fois la CSG et la CRDS et les cotisations sociales autrefois prélevées sur les salaires bruts. Il s’appliquerait à tous les revenus, avec un barème progressif, sans franchise ni niches fiscales. La progressivité sur les bas salaires permet de répercuter sur les rémunérations la baisse du temps de travail sans impacter le pouvoir d’achat. Le prélèvement à la source facilite la vie des salariés, le salaire est net de tous prélèvements, cotisations sociales et impôts qui deviennent une seule et même chose.

L’État doterait directement les caisses de retraites, de chômage ou la Sécurité sociale à partir des ressources fiscales. Une telle approche nécessite une grande transparence. L’ensemble des organismes chargés de la redistribution sociale aurait une gestion tripartite avec un rôle accru de l’État et la possibilité d’avoir des citoyens observateurs, tous les contribuables sont concernés par l’utilisation des fonds collectés.

Enfin, il faut repartir d’une situation où l’emploi se raréfie sans disparaître totalement. Deux situations sont préjudiciables. D’une part le partage du travail sur des critères à la discrétion des entreprises : âge, salaire, compétences spécifiques, etc… D’autre part, la dégradation des rapports de forces au détriment des salariés, avec pour corollaire une baisse des salaires. Pour que les entreprises consacrent une part croissante de la richesse créée à la rémunération du travail, les politiques salariales feront partie des critères utilisés pour le calcul du nouvel impôt remplaçant les charges sociales et l’impôt sur les sociétés, entre autres, l’indexation des salaires doit être la règle.

Le travail salarié joue plusieurs rôles dans notre société. Il contribue à la création de richesse, sans qu’il n’arrive réellement à prétendre à une rémunération proportionnelle à la richesse créée : en ce sens il reste un facteur de production. Pour autant il est la base du revenu que chacun perçoit. Il est enfin un lieu ambigu d’intégration sociale, à la fois espace de solidarité et de compétition.

La stratégie actuelle qui consiste à tenter d’agir sur l’arbitrage entre travail et capital par des mécanismes incitatifs ne joue qu’à la marge. Des considérations indépendantes du seul coût du facteur travail interviennent. Les coûteux mécanismes d’aides doivent être supprimés, un cadre réglementaire plus contraignant sera mis en place, mais en contrepartie, il sera aussi beaucoup plus simple.

Le taux de chômage plus bas qui est visé avec cette politique n’est pas directement comparable au taux de chômage actuel. Il s’accompagne d’un taux d’activité de la population plus faible, du financement des interruptions de carrières volontaires et d’une sortie plus jeune de la vie active. Le coût total d’une telle approche n’implique pas des déficits budgétaires accrus. Outre le nouveau mode de financement permettant d’atteindre l’équilibre, on assisterait à une diminution des aides d’urgence et des caisses chômage et un transfert vers d’autres modes de redistribution plus positifs pour les individus.

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