« En couple dans un an ou remboursé* », par Stéphane-Samuel Pourtalès

jorion

Billet invité.

La saint-valentin est sûrement une bonne occasion pour parler des « positions nues sur credit-default swap ».

Explicitées de manière inédite par Paul Jorion dans « Penser tout haut l’économie avec Keynes », elles montrent ce qui relève du pari purement spéculatif dans les activités financières. Et que l’économie traditionnelle ne prend pas en compte. Pourquoi est-ce que les 99% ne constituent pas un groupe social dominant dans les rapports de forces économiques ? Parce que 99%, c’est un chiffre et non une réalité.

Dans la réalité, mon neveu Kevin cherche à s’en sortir. A sortir de quoi ? De l’anonymat économique. Il vient d’avoir son bac+2, il doit trouver un travail, il doit de manière générale « faire sa vie ». Il est volontaire, il cherche à se différencier.

« L’interchangeabilité des individus au sein d’un groupe est un facteur de faiblesse pour chacun de ceux-ci. » p. 200

Sur l’écran de la conseillère de Pôle Emploi, il aperçoit son nom. Sa « ligne », parmi des milliers d’autres. Il frissonne un peu. C’est ça qu’il est pour la conseillère, et pour le monde du travail. N’être qu’un nom au hasard dans un listing, c’est être « perdu », littéralement. Il se sent vulnérable, et surtout dépersonnalisé, amputé de ce qu’il voudrait dire et faire.

Cette inscription « neutre » dans une liste, ça n’est pas lui. Les autres noms de demandeurs d’emploi représentent tous pour lui une concurrence, une menace. Dans cette liste, il ne connaît pas les autres et ne se reconnaît pas lui-même. Dans cette liste, il se sent impuissant.

« Cette concurrence (interchangeabilité) n’a lieu qu’à l’intérieur précisément de ce que Clarke appelle une « classe », et ce qui fait le propre d’une classe, […] c’est le degré de concurrence ou de rareté relative existant entre ses représentants. » p. 201

Il sort de l’agence Pôle Emploi avec la ferme intention de ne jamais y remettre les pieds. Il entreprend de solliciter toutes ses connaissances pour trouver un employeur potentiel. Pour décrocher un entretien à un autre titre que celui de « profil compatible sur la liste ». C’est pas qu’il se considère comme meilleur que les autres, mais il cherche une représentation de lui-même dans le monde économique, simplement conforme à ce qu’il est, une représentation qu’il puisse maîtriser. Arriver devant un recruteur sur recommandation personnelle d’un tiers commun, c’est pouvoir exister d’emblée en tant que personne. Même si, de toutes façons, on n’est pas sûr d’avoir le job.

« La rareté des membres d’une classe détermine le statut de celle-ci vis à vis des autres parce qu’elle reflète le risque qu’elle fait courir à ceux qui entre en interaction avec ses membres dans les échanges économiques. » p. 203

N’être qu’un nom indifférencié sur un listing est d’une insécurité totale. On n’a aucun « sol » pour se positionner et « engager le combat ». On est pieds et poings liés dans un tableau Excel, et on n’a plus qu’à attendre que quelqu’un veuille bien nous contacter.

En sortant de Pôle Emploi, Kevin a croisé un garçon de son âge, qui rentrait à ce moment-là. Kevin a juste eu un sentiment bizarre, alors qu’il lui tenait la porte, le sentiment que ce jeune homme-là avait, lui, renoncé à « ne jamais revenir à Pôle Emploi ».

Joris n’a ni bac+2 ni réseau sollicitable. Il ne sait comment s’extraire du listing. Il a été choqué la première fois, tout comme Kevin. Mais au bout d’un moment, on s’habitue.

« La division sociale du travail est constituée du risque lié à ‘incertitude relative à ce qui sera l’avenir. C’est cette incertitude qui a été redistribuée entre les groupes, et c’est l’hétérogénéité inégalitaire qui découle de la propriété privée […] les plus riches s’étant essentiellement débarrassés de l’incertitude tandis que les plus démunis la voient concentrés sur leur propre vie. » p. 204

Joris n’est pas content de sa situation économique, fragile et un peu dégradante. De l’autre côté, le monde économique n’est pas content de la situation économique de Joris : c’est un acteur incertain, et son relevé bancaire est entaché d’ « irrationalités ». C’est pas demain la veille qu’on lui proposera un emprunt. Le manque de visibilité de son potentiel économique est clair.

Le problème, c’est que Joris est traversé de fantasmes révolutionnaires : il veut une situation stable, il veut ne plus habiter chez ses parents, il veut pouvoir vivre sa vie à lui, avec une femme, des enfants peut-être. Et pourquoi pas quelque petit plus, dont il serait fier.

Il fait de la musculation mais un listing, ça ne se boxe pas.

« C’est en raison de préjugés d’ordre idéologique dans son élaboration que la « science » économique s’est montrée incapable de fournir les outils analytiques qui auraient permis de comprendre le comportement de certains instruments financiers et d’interpréter alors correctement la formation de leur prix. » p. 243

Sur le listing, la confiance que l’on peut attribuer à la ligne « Joris » est faible, pour un patron potentiel : c’est un historique de petits boulots mal payés, un profil comme le listing en contient des dizaines de milliers. Le recruteur considérera objectivement les informations données par le fichier. La « confiance », pourtant nécessaire au bon déroulement d’une collaboration, ne fait pas partie du dossier.

En finance, la confiance est mesurée par le « credit-default swap » (CDS), qui donne un prix de marché au risque lié à une activité économique. Deux méthodes peuvent être utilisées pour définir le CDS de Joris :

  • Du point de vue du réel : c’est une balance entre ses qualités et ses défauts. Sa droiture et son envie d’intégration sociale vs. sa paresse et son laxisme. Le cœur de cette balance et de ses potentialités d’évolution est complexe mais peut s’évaluer « d’homme à homme », si un minimum de confiance et de réciprocité est présente lors de l’entretien d’embauche.
  • Du point de vue du listing : il s’agit du rapport de forces entre ce que Joris représente, ligne parmi les autres lignes, et le monde économique dans lequel il doit s’insérer, incarné par son recruteur.

Si la représentation de Joris est simpliste dans le listing, c’est que celui-ci est calibré pour pouvoir contenir des milliers de personnes : on ne peut pas faire un roman à chaque fois.

« Deux dangers guettaient le credit-default swap : qu’on ne sache pas comment calculer le prix d’un tel produit financier et celui de le voir détourné par la spéculation du rôle pour lequel il avait été conçu. » p. 229

Les gros patrons de la région ont pris l’habitude, pour se détendre, de classer les demandeurs d’emploi du listing et de parier entre eux sur leur évolution de carrière. Les classements qui circulent sous le manteau servent également de référence pour les directeurs des ressources humaines.

Joris n’a entendu parler que d’une « méthodologie innovante » de choix des candidats, assistée d’ailleurs par des scientifiques et des experts.

Un jour peut-être il entrera par hasard dans la salle de jeu, et il verra un coupon à son nom sur le tapis vert, avec l’enchère des parieurs écrite dessus.

Il comprendra qui il est, et qui ils sont. Et de quoi s’occupe la « science » qui dit comprendre l’activité des hommes.

Musclé ou pas, il y a une milice assermentée qui le foutra à la porte du club, au nom de l’ordre public.

Mais « En couple dans un mois ou remboursé ! » , de quoi se plaint-il ? diront les patrons.

« Dans le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être au pays de l’Homo oeconomicus, chacun sait ce qu’est un prix spéculatif et comment son apparition perturbe et déséquilibre un marché jusqu’à entraîner éventuellement sa disparition. » p. 243

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* L’ADN, MEETIC, EN COUPLE OU REMBOURSÉ, le 4 février 2016

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