LE TEMPS QU’IL FAIT LE 11 MARS 2016 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 11 mars 2016. Merci à Marianne Oppitz !

Dernier_Jorion

Bonjour, nous sommes le jeudi 11 mars 2016 et si vous suivez un peu l’actualité du blog ici, vous savez ce que j’ai derrière moi parce que je l’ai expliqué. Si vous n’avez pas vu ce petit billet, je vais vous expliquer de quoi il s’agit.

Je suis arrivé à Lille, c’était avant-hier, au moment où se terminait la manifestation sur la loi Travail, et je suis allé m’asseoir dans un café près de la gare pour prendre un verre avant de faire autre chose.

Et dans le café, il y avait des manifestants, enfin des gens qui avaient manifesté. Il y avait en particulier un groupe bien sympathique, je crois qu’ils étaient cinq ou six d’EDF. Mais, comment dire, la sobriété était déjà très très loin derrière eux et, à un moment donné, je me suis dit : « Eh bien, ils vont faire le tour du café et demander aux gens qui sont là ce qu’ils pensent de la manif ». Et ça n’a pas manqué : ils sont venus me le demander. Alors je leur ai expliqué et je leur ai aussi posé des questions. Ils m’ont expliqué en particulier qu’il y a un principe sur les onze heures. Ils m’ont dit : « Eh bien, voilà, imaginez qu’on a déjà fait 10h30 et puis que quelqu’un appelle pour dire qu’il est dans le noir et qu’il fait froid, que cela fait déjà plusieurs heures que ça dure. Qu’est-ce qu’on va dire ? On va dire, ‘Ah non! Monsieur ou Madame, cela enfreindrait mes 11 heures !' ». Enfin, voilà, on a bavardé. Ils ont aimé ce que j’ai dit et ils m’ont demandé ce qu’ils pouvaient faire pour me faire plaisir. Alors je leur ai dit : « Vous pouvez me laisser votre drapeau ! ». Et le voilà, il est là, en arrière-plan. Qu’est-ce que ça dit ? « Énergie Lille Métropole ».

Pourquoi j’étais hier à Lille ? J’étais à Lille pour parler aux étudiants de « La catho », l’Université catholique de Lille. Je leur ai fait un long exposé bien détaillé sur les inégalités. Cela les a intéressés. J’ai eu des questions intéressantes à la fin et je voyais quand même que je leur parlais des inégalités d’une manière qu’ils n’avaient jamais entendue ! On a parlé un peu de tout : de la crise des subprimes (… non pas tellement !), des inégalités aux États Unis, des inégalités en France et d’où ça vient. Cela vient de la transmission du patrimoine, cela vient aussi de la manière dont on gagne de l’argent. Et je leur ai parlé du profit marchand, du profit industriel, des salaires et de la rente. Comme ça j’espère qu’ils ont un cadre maintenant pour penser à tout ça. Un cadre qui soit autre chose que celui qu’on leur offre au 20h : avec des mirages, de l’illusion, de la propagande et ainsi de suite.

La veille, j’ai eu l’occasion de tester le message de Le dernier qui sort éteint la lumière. C’est la première fois que je fais un exposé sur ce dont parle le livre. J’étais à l’Institut des études avancées de Nantes, une création d’Alain Supiot à l’époque et il est maintenant professeur au Collège de France. Vous savez tout le bien que je pense de ce qu’il écrit et il a l’amabilité de me faire savoir qu’il aime bien ce que j’écris moi aussi. Et là donc, j’ai pu tester le message de ce livre. Et un Monsieur qui était là, un philosophe, est venu me dire qu’il ne comprenait pas pourquoi on perdait son temps à essayer de faire passer pour du savoir des clichés qui viennent de bandes dessinées et de films de Hollywood. Alors on a quand même bavardé un petit peu. À un moment donné je lui ai demandé s’il était Heideggérien. Il m’a demandé pourquoi je voulais savoir ça, pourquoi je lui posais cette question. Et je lui ai dit : « Pour savoir la réponse ! ». Et pourquoi est-ce que je lui posais cette question s’il était Heideggérien ? Parce qu’il tenait ce discours où il n’y a pas de vérité, il n’y a pas de distinction entre différents types de discours : on peut dire n’importe quoi par rapport à ce qui se trouve là, et il n’y a pas de différence dans le statut de ces discours : on peut dire cela ou autre chose.

Moi, j’ai assisté un jour à un exposé extraordinaire de Jacques Derrida, où il essayait de prouver un peu la même chose dans la tradition heideggérienne. Il a parlé d’une nouvelle de Kafka. Il en a fait un résumé pour ceux qui ne la connaissaient pas et puis il en a donné une interprétation marxiste et une interprétation freudienne. Et toutes les deux étaient convaincantes. C’étaient de splendides interprétations. On pourrait dire que Marx n’aurait pas fait beaucoup mieux en matière d’analyse marxiste et Freud n’aurait pas fait beaucoup mieux en matière d’analyse freudienne. Mais cela ne prouvait toujours pas ce que Derrida essayait de montrer : qu’il n’y aurait rien de solide derrière tout ça.

Oui, on peut faire ça, bien entendu : on peut [poser] des grilles de lecture différentes sur la réalité. Mais cela ne veut pas dire que la réalité n’existe pas. Pourquoi est-ce que Heidegger faisait ça ? Eh bien, parce que le message subliminal, qui n’est pas subliminal parce qu’on sait que c’est cela qu’il voulait faire, c’est de dire : « Il n’y a que Dieu qui comprend tout et nous on peut juste fermer notre gueule ». Ce n’est pas un message que j’apprécie. On me dit que c’est de la philosophie. Ce n’est pas de la philosophie. Ce n’est pas par hasard que Heidegger mettait à ce point l’accent sur les présocratiques. Parce que les présocratiques, c’étaient des mages. Les présocratiques c’étaient des prêtres de religions plus ou moins bizarroïdes. Ce n’étaient pas des philosophes. Le premier philosophe, c’était Socrate. Il a eu de bons élèves : il y a eu Platon et puis Platon a eu de bons élèves comme Aristote. Il y a encore de bons élèves maintenant de cette tradition là. Mais Heidegger c’est autre chose : c’est un discours contre le savoir, il faut le savoir – c’est le cas de le dire ! Ce n’est pas par hasard à mon avis que cet homme a été un nazi militant : il y a une parenté entre la philosophie de Heidegger qui a été un très grand penseur, pas un très grand philosophe : c’est un très grand penseur [et le nazisme]. Ce qu’il écrit est inattaquable dans la cohérence des arguments. Ce qui est attaquable c’est son discours qui dit : « Attention, tremblez, tremblez ! » Ça, ça ne va pas : c’est la preuve que ce n’est pas de la philosophie. Dans la philosophie, on ne dit pas : « Tremblez, tremblez ! Vous allez voir ce que vous allez voir ! » Ça, ce n’est pas un discours de savoir à proprement parler. Enfin voilà, je n’étais pas là pour vous parler de Heidegger!

J’ai parlé à une autre personne qui n’était pas d’un scepticisme radical comme celui-là. Le scepticisme c’est bien ! Douter, ne pas prendre n’importe quoi pour argent comptant c’est une chose formidable ! Mais un scepticisme comme ça, je veux dire fondamental, parce qu’on doit s’écraser devant la personne de Dieu, ça non, c’est inacceptable. J’ai donc parlé à une autre personne, beaucoup plus longuement. Et là, c’était une très longue conversation avec un Américain qui est là en résidence comme on dit, pour un certain temps à Nantes. C’est un historien de l’environnement. Et là, c’est une personne qui comprend très bien de quoi je parle, la preuve, c’est qu’on a fini un peu par nous virer de la salle où on était resté. Là, on a eu une grande discussion. L’explication, c’est peut-être notre passé hollywoodien commun ? Non, soyons sérieux : cette personne là est un scientifique. Son père était un environnementaliste, si on veut, quelqu’un qui a essayé de reconstituer des environnements naturels aux États-Unis. Il a créé une plaine avec des bisons, des « prairie dogs« , ces espèces de petites marmottes, etc. Il a essayé de faire des choses comme ça. Il m’a dit une chose intéressante : c’est que ça ne marche pas. Son père a été convaincu à la fin de sa vie que cela ne marche pas. Pourquoi ? Eh bien, parce que pour faire vivre des bisons et des « prairie dogs » et reconstituer un vieux paysage comme ça de Far West, eh bien, il fallait quand même passer la tondeuse. Pourquoi ? parce que dans tous ces paysages pseudo-naturels ou dont on dit qu’ils sont naturels, il y a de l’homme en arrière-plan. Pas pour passer la tondeuse, mais parce que ce sont des environnements dans lesquels il y a des êtres humains. Même quand il y avait des bisons et des « prairies dogs ». Et on n’arrive pas à reconstituer des images idylliques d’un monde sans l’homme. C’est une leçon mais c’est aussi une leçon sur notre capacité à détruire et c’est ce que nous faisons.

J’avais déjà eu un autre écho qui m’a fait énormément plaisir sur le livre. C’est quelqu’un qui en avait reçu une exemplaire Pdf, un exemplaire numérique – les exemplaires sur papier circulent depuis lundi ou mardi. Cette personne a terminé sa lecture, c’était dimanche dernier et a tenu à m’envoyer un message immédiatement, en me disant : « Eh bien écoutez, moi il faut que je vous dise tout de suite le plaisir que j’ai eu à la lecture de votre livre ! ». C’est un journaliste à qui on avait envoyé un exemplaire pour qu’il en fasse un compte-rendu, et il va faire un compte-rendu dans une revue à grand tirage. Je ne vais pas vous dire laquelle sinon vous sauriez qui est le journaliste. On a échangé quelques mails à la suite de ça, parce qu’évidemment, cela fait plaisir. Il m’a dit : « Votre livre, cela me fait penser à Fahrenheit 451« . Ah, voilà ! ET qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien vous connaissez peut-être ce roman de Ray Bradbury dont d’ailleurs Truffaut avait fait un film, c’est la résistance. C’est la résistance, voilà ! C’est une époque où on ne peut plus posséder de livres : c’est interdit ! et un groupe de résistants a trouvé le moyen de faire survivre les livres : chacun en en apprenant un par cœur et en ayant la capacité de le répéter. On voit cette scène, dans ce camp, je dirais, de guérilleros, où les gens se rencontrent et demandant : « Mais, vous qui êtes vous ? » – « Eh bien, moi, je suis Guerre et Paix », « Moi je suis L’idiot », « Moi je suis Moby Dick ! », « Moi je suis Les Misérables » ou « … Notre Dame de Paris ».

Alors ça, cela fait très plaisir ! Cette personne est sur la même longueur d’ondes que ce que j’ai essayé de faire. C’est de dire : « Secouons l’illusion que l’on nous impose : le discours de propagande, cette image fausse, l’image de la Matrice du film d’Hollywood. Voilà, moi je suis toujours dans les références à Hollywood, et quand ma référence n’est pas à Hollywood, vous le savez, elle est à une chanson du Country & Western 😉 Je n’en pense pas moins ! comment dire ? réfléchir comme il faut aux choses qui sont importantes. Alors il faut secouer tout ça. Il faut émerger à la lucidité et il faut essayer de sauver cette espèce qui vit dans une totale mystification avec un certain bonheur. À une époque c’étaient des histoires sur le paradis et l’enfer. À notre époque, ce sont les gadgets. Il faut qu’on sorte de ça, et rapidement. Une fois qu’on sera sorti de ça, qu’on aura secoué le mirage, on pourra faire de ce monde un monde vivable et essayer de sauver ce qu’on peut sauver.

Voilà, allez, à la semaine prochaine. Au revoir.

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