Le dernier qui s’en va éteint la lumière, Fayard 2016, pages 115 à 118 : « Les havres fiscaux comme cœur authentique du système financier »

le dernier qui s'en va...Les havres fiscaux comme cœur authentique du système financier

À partir du milieu des années 1970, avec la venue au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis, un climat de laisser-faire absolu s’installa petit à petit en finance. Une campagne de dérégulation idéologiquement motivée fut lancée, dont l’objectif était la promotion d’une aristocratie issue du milieu des affaires, destinée à devenir la détentrice unique et ultime du pouvoir politique en sus du pouvoir économique qu’elle possédait déjà.

À partir de ce moment, la capacité de l’homme à délibérer et à modifier son comportement en fonction des conclusions auxquelles il est parvenu fut délibérément mise entre parenthèses, avec pour justification singulière que toute intervention humaine ferait nécessairement plus de mal que de bien. Selon Friedrich von Hayek, le fer de lance de ce coup de force idéologique, seules les institutions humaines spontanées seraient dignes de respect (il mettait au premier rang de celles-ci, la propriété privée), alors que celles qui résultent de la réflexion (il visait par là directement l’État) seraient automatiquement condamnables.

L’aboutissement de cette campagne victorieuse fut le verrouillage des privilèges acquis liés à la fortune : un entérinement dans les faits de la loi du plus fort.

L’affaire Cahuzac éclata en France au printemps 2013 quand il apparut que le ministre français du budget, Jérôme Cahuzac, menant à cette époque une croisade contre l’évasion fiscale dans le cadre de sa fonction officielle, était lui-même un évadé fiscal. Cet incident projeta la question des « havres » fiscaux, à la une de l’actualité, alors qu’au même moment, la faillite du système bancaire cypriote soulignait les équivoques du sauvetage d’un pays membre de la zone euro qui acceptait de jouer en parallèle le rôle de havre fiscal pour les contribuables d’une nation située en-dehors de la zone, à savoir des citoyens russes en délicatesse avec le fisc de leur propre pays (Chypre se différenciait ainsi de l’Irlande dont la stratégie visait à attirer des fraudeurs citoyens de pays appartenant pour la plupart à la zone euro).

Ce qui apparaissait soudainement en pleine lumière avec l’affaire Cahuzac, c’est que les havres fiscaux ne constituent aujourd’hui nullement un élément périphérique et anecdotique du système financier international, mais bien plutôt son cœur véritable : l’ensemble des grandes firmes internationales s’y sont domiciliées dans leur stratégie d’évasion fiscale.

Le 5 novembre 2014, le Grand-Duché de Luxembourg était lui apparu sur la carte de l’indignation mondiale, ou en tout cas européenne, avec la parution des documents dits Luxleaks : 28.000 pages dérobées aux archives de la firme d’audit PricewaterhouseCoopers, révélant le rôle joué par elle dans l’obtention de « tax rulings » pour 548 sociétés, décisions administratives délivrées par le service Sociétés 6 et permettant à une firme domiciliée au Luxembourg de bénéficier d’une imposition privilégiée dont le taux était en général très inférieur aux 29% officiels et parfois proche de zéro, ainsi, le moins d’1% d’imposition dont bénéficiait dans ce petit pays le service postal américain FedEx.

Comment expliquer cet émoi alors que tout ouvrage consacré aux havres fiscaux consacrait un de ses premiers chapitres au Grand-Duché ? Comment l’expliquer alors que l’affaire n’était pas récente, puisque c’était en 1929 que le pays s’était engagé dans cette voie en exonérant d’impôts les compagnies holding qui s’y domiciliaient ? « Secret de polichinelle ! » titrait en effet un article de la presse financière. C’est qu’il existe une différence essentielle entre un secret de polichinelle pour les gens du métier et pour Monsieur et Madame Tout-le-monde.

Pourquoi la révélation, ou la fuite, à ce moment-là ? Était-ce pour embarrasser M. Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne tout neuf, qui avait été plus de vingt ans Ministre des Finances ou Premier ministre luxembourgeois et dont il aurait été curieux qu’il ait ignoré ce qui était écrit dans le livre Treasure Islands : « Îles au Trésor : les havres fiscaux et les hommes qui ont volé le monde », de Nicholas Shaxson, un livre publié en 2011, et vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires.

Non, c’était plutôt que l’on manquait de sous dans les pays où l’on soumet les populations à des plans d’austérité, et que celles-ci grognent, et qu’il s’agissait alors de faire rentrer dans le rang les nations que nos dirigeants considéraient dans l’avant 2008 comme de sympathiques braconniers dont le recours aux services était lu comme un jovial signe de réussite. Alors, on se mettait à rappeler à l’ordre le Luxembourg, ce que l’on n’avait fait jusque-là que très mollement, bien que le Grand-Duché ait pourtant été présent à chacune des étapes de la construction européenne : membre du Benelux en 1944, de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951, membre en 1957 de la CEE, la première communauté économique européenne, et ainsi de suite.

Le fait que l’on signalait alors à l’opinion publique ce que « tout le monde savait », sauf elle précisément, signifiait paradoxalement que la situation était en train d’évoluer : que l’on se souciait désormais de ce qu’elle pensait – de peur de voir des foules faisant désordre défiler soudain à ce propos dans la rue – et plutôt que de provoquer sa colère par la découverte soudaine d’une vérité embarrassante, il valait mieux, à titre préventif, livrer celle-ci dans le cadre plus apaisé de la presse internationale.

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