Panama papers ou reconstruire des sociétés politiques sur la barbarie libérale, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Les habitués du Blog de Paul Jorion ne sont pas étonnés du grand dévoilement des « Panama papers ». Ils sont peut-être un peu surpris de l’implication du premier ministre islandais ou du nouveau président argentin. Mais était-il encore vraiment possible d’émerger dans les hautes sphères politiques sans tremper sa cuillère dans la grande soupe financière libérale ? Rappelons pour les nouveaux venus sur le Blog de Paul Jorion les fondements structurants du problème mondial de la libre circulation du capital en dollar, euro, livre sterling, franc suisse…

L’outil juridique fondateur de la problématique financière et fiscale actuelle est le trust. C’est-à-dire la « société écran », qui n’est pas en fait une société, établissant une propriété des capitaux sans qu’aucune personne publique ne soit en droit de connaître les propriétaires ou les gérants de la société ni l’usage réel qui est fait des capitaux. L’utilité du trust est double : mettre un pouvoir d’achat en monnaie à l’abri de toute loi officielle d’un État de droit et de ses magistrats ; soustraire « légalement » le capital ou les revenus du capital à toute fiscalité. Un trust ou « société » anonyme enregistrée dans un « paradis fiscal » est une structure juridique nominale dont la finalité est d’exonérer des intérêts privés de toute loi commune ainsi que des charges de financement et d’assurance des droits des gens ordinaires.

Le trust, qui sera transformé en « société anonyme » par le capitalisme financier moderne, est une invention du Moyen Age européen, adoptée sans restriction par les pays protestants ou réformés d’Europe, pour permettre à des intérêts privés d’agir hors du contrôle de l’église et des princes exposés à la morale publique commune. Les princes y compris dans les États dits de l’Eglise ont utilisé les associations anonymes pour soustraire leurs intérêts privés à la vérification de la morale publique. La City de Londres à pris le contrôle de la finance mondiale dès le XVIIIèmesiècle en proposant des trusts à tous les puissants du monde, spécialement ceux de l’Europe continentale.

Le capital mobilier de la France d’ancien régime puis post-révolutionnaire a été pillée par la finance protestante à cause du principe d’incarnation personnelle des sociétés qui a dominé le droit français et plus généralement celui des nations catholiques européennes. La nécessaire incarnation des sociétés par des personnes physiques publiquement identifiées induit la responsabilité réelle des transactions commerciales et financières. Un paiement de personne morale publique ou privée y est a priori illicite sans l’engagement d’une personne physique répondant de la légalité, de la fiscalisation et de la conformité sociale et politique de l’objet transacté.

L’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté Européenne en 1972 a eu pour principale finalité implicite de libéraliser l’usage des trusts sur le continent. Autrement dit, de mettre les officiers publics, les investisseurs, les banques et les « personnes morales » agissant sur le continent à égalité d’irresponsabilité sociale et politique avec les Britanniques et les Etatsuniens. Mais les Européens continentaux sont allés au-delà des principes libéraux anglo-saxons en instaurant une monnaie unique multinationale dans un espace dépourvu de frontières douanières. L’intérêt général virtualisé désincarné a été pratiquement empêché d’agir.

Le continent européen est devenu le premier espace mondial de déconnexion totale entre la finance, auto-référentielle par le trust, et le bien commun. La réalité est absolument libre : définie et accomplie par des individus invisibles sans identité et virtuellement tout puissants. La zone euro est le premier espace dans l’histoire de l’humanité où la personne complètement virtualisée s’exclut de la réalité sensible. Les personnes physiques ne sont plus identifiées, délimitées et solidarisées dans leurs projets et leurs actions par des personnes morales incarnées dans des sociétés réelles véritables.

La conséquence de la négation réalisée des personnes physiques par la dématérialisation absolue des sociétés se déploie dans toute son ampleur dans les Panama papers. L’intérêt général se trouve pratiquement interdit de déterminer la circulation des biens et services au bénéfice de tous. Les pauvres et les faibles ne sont plus protégés par les États réduits de fait à des constellations de trusts. Les sociétés désincarnées ne sont plus politiques. L’égalité des droits à une bonne vie humainement digne n’est plus garantie par des liens sociaux institués et constitués. Les paiements en euro n’engagent ni ne financent aucun État souverain particulier à la responsabilité personnelle matérielle d’un bien universel partageable.

La seconde condition technique de la finance anomique irresponsable est la titrisation privée par des banques et des scribes hors sol. S’il est légalement admis de se domicilier hors des souverainetés nationales tout en gardant les pouvoirs des résidents véritables, alors des transactions hors sol donnent lieu à des émissions de titres obligataires hors de toute loi commune à valeur universelle. Titriser signifie représenter une chose qui peut avoir un prix entre des personnes par une écriture qui la nomme. La titrisation privée est la possibilité de représenter le prix de la chose particulière sans l’objet réel qui la matérialise, ni référence publique à une loi civile qui en établisse la bonté par une vraie société.

La monnaie émise par une banque sous l’espèce de billets en papier ou sous l’espèce scripturale dans un ordinateur bancaire est un titre privé. Si les billets ou les paiements scripturaux sont émis par une banque centrale dont le capital n’est pas sous le contrôle exclusif d’un seul État de droit, d’un même gouvernement politique et d’une autorité judiciaire unique, alors la monnaie est encore privée car plusieurs juridictions sont en concurrence ou interdites de connaître objectivement et juridiquement la contrepartie réelle des crédits interbancaires.

Le dollar est un titre monétaire privé parce qu’émis sous une fédération d’États distincts par une banque centrale à capital privé. Depuis la deuxième guerre mondiale, les dollars circulent sous forme de papier et d’écritures bancaires dans le monde entier indépendamment de la loi fédérale des États-Unis et hors la vue du gouvernement fédéral étatsunien. L’euro est aussi un titre privé car émis par une banque centrale supranationale hors d’un état fédératif représentatif d’une nationalité commune aux citoyens de l’euro. La livre sterling et le franc suisse sont des monnaies privées à cause des trusts et des havres fiscaux britanniques et des comptes numérotés que les Suisses accordent aux étrangers.

Le scandale des panama papers n’est donc pas un dysfonctionnement ponctuel du système de la finance mondiale libre et sans frontières, mais la manifestation naturelle concrète étendue de la logique matérialiste financière libérale. Le juridisme désincarné et le titre monétaire détachable de la loi des États sont pensés et délibérément instaurés pour la corruption libre des pouvoirs politiques. La compétition des seigneurs financiers concrètement placés au-dessus de toute réalité humaine personnelle, sociale et politique est illimitée sans entrave.

Si l’humanité veut réémerger de son anéantissement financier libéral, il lui suffit de réécrire son existence incarnée et ses droits dans le signe monétaire. Il lui suffit de ré-autoriser la responsabilité réelle des sociétés politiques par des espaces de droit exclusif où le trust soit inconsistant donc non monétisable. Les dettes comptabilisées dans les banques ne doivent pas être détachables des lois sociales politiques. La liquidité monétaire ne doit pas exister dissociable d’une souveraineté politique ni d’une responsabilité gouvernementale et judiciaire unifiée. Un paiement en monnaie ne doit pas se convertir d’une société à l’autre sans l’interposition fiscale d’un État représentatif de la loi commune entre des sociétés distinctes.

Est un escroc, un bonimenteur ou un spéculateur nihiliste tout homme politique ou banquier :

  1. qui refuse l’attribution publique centralisée et internationalisée d’un identifiant numérique universel à chaque personne physique ;
  2. qui rejette la vérification de la réalité des sociétés par l’identification nominative exhaustive de toutes les personnes physiques qui s’en déclarent effectivement membres ;
  3. qui accepte l’émission de signes monétaires détachables des personnes lesquelles sont seules à en définir et en garantir le pouvoir d’achat réel ;
  4. qui ne comprend pas que le prix du risque de change monétisé entre deux sociétés sans loi commune ne peut pas financer autre chose que l’intérêt général incarné dans les sociétés politiques constituées au-dessus des intérêts privés.
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