Petite leçon d’espagnol : espoir, rêve et illusion, par Jacques Seignan

Billet invité

Le combat pour la démocratie n’est jamais achevé et jamais on ne devrait l’oublier ! En France et dans bien des pays, partout dans le monde, la démocratie est attaquée sur tous les fronts : par la concentration des richesses qui donne toujours plus de pouvoir à une minorité (possédant la majorité de médias) ; par la quasi-totalité de la classe politique, au service de cette minorité, et transformée, spécialement en France, en une caste dont certains membres sont corrompus ; par un président et sa majorité de godillots qui ont totalement trahi le peuple de gauche qui les avait élus ; par de trop puissants lobbies (les nucléocrates par exemple).

Et pour verrouiller ces régressions, l’Union européenne aux mains des Ultralibéraux contourne – ou suscite un autre vote – si le résultat d’une consultation nationale ne leur donne pas satisfaction. Remercions M. Juncker, l’ex-PDG, pardon, l’ancien Premier ministre luxembourgeois, qui fut donc le patron d’un havre fiscal « premium » pendant vingt ans, d’avoir expliqué avec franchise cette agression anti-démocratique.

Il y a donc une crise aiguë de la démocratie représentative et elle entraine, heureusement, un début de réactions diverses. Avant les élections présidentielles françaises de 2017, des discussions nombreuses se sont ouvertes sur les primaires, les programmes, les candidats. Mais pas seulement. Des pétitions mises en ligne ont su également prouver avec succès que les citoyens ne veulent plus qu’on leur impose n’importe quoi sous prétexte d’un blanc-seing qui aurait été donné lors des précédentes élections. Et puis soudainement un retour à la démocratie directe, est survenu dans une agora, Nuit Debout, mouvement décrit par Pierre-Yves Dambrine (1) « comme un petit miracle qui se produit chaque soir, qui est simplement celui de la prise de parole citoyenne ». Timiota ajoute (2) que l’on assiste à une réinvention : la « chrysalide solde l’ère de la gouvernance ». La force nouvelle de ces assemblées et qui les rend pérennes est leur symbiose avec tous les moyens offerts par l’Internet. L’application Périscope (3) concurrence ainsi en nombre de spectateurs les chaînes d’information en continu et cela sans le formatage des cerveaux par la pub et la propagande dominante.

Au siècle des Lumières, la démocratie était une grande espérance à accomplir. Les réalistes (dissimulant comme souvent des réactionnaires) parlaient de rêves fous et chimériques, d’illusions néfastes, contre l’ordre voulu par Dieu et maintenu par les Princes. Illusion évoque son antonyme, désillusion, qui est comme un sinistre couperet tombant sur les rêveurs. Une manière de nous dire : ne rêvez pas trop, vous allez le regretter et être désillusionnés. Ce thème récurrent évoqué dans les titres d’œuvres inoubliables – Balzac avec Les Illusions perdues et Jean Renoir avec La grande illusion –, n’a jamais cessé d’être actuel dans l’histoire politique. Des questions se posent : faut-il pour se protéger des désillusions, abandonner les espérances ? pour se prévenir des illusions, bannir les rêves ? Il est vrai que des élections ont emmené à de grandes déceptions (2002, 2007, 2012, France) ou, en bien pire, à de funestes conséquences (1932, Allemagne). Mais d’autres élections ont aussi été des moyens de consolider une libération (Portugal, 1975 ; Afrique du sud, 1994, N. Mandela) ou les avancées du New Deal (1932, F.D. Roosevelt). (Ces exemples sont évidemment non limitatifs.)

Nuit Debout présente certaines analogies avec le mouvement espagnol des Indignés [15-M] (4) sans (pour le moment) en avoir son ampleur mais c’est une des sources d’inspiration. Quelle suite y sera-t-elle donnée ? Un détour par l’Espagne où des bifurcations sont encore possibles avec probablement de nouvelles élections, et qui est devenue un laboratoire politique créatif pour toute l’Europe, pourrait nous permettre de réfléchir aux questions sur la démocratie représentative et les manières dont elle peut s’exercer quand des citoyens décident de reprendre leur destin en main, malgré tous les obstacles évoqués plus haut.

Si vous avez un peu suivi, en décembre 2015, la dernière campagne législative en Espagne, vous avez peut-être entrevu l’affiche du leader de Cuidadanos (le nouveau parti centriste), Albert Rivera et comme tout francophone (sauf à parler castillan) être un peu surpris, pour ne pas dire interloqué, par le slogan : « vota con ilusión ». Alors avez-vous pu vous demander ce que cela signifiait vraiment (sachant bien sûr que « vota con » signifie vote avec). Et il faut noter que Podemos employait également une formule électorale avec ce mot.

Une traduction littérale étant évidemment absurde en français car elle sonnerait comme un aveu curieux ou cynique, seul un faux-ami espagnol pouvait semer ainsi cette confusion sémantique entre les deux langues latines. Il suffit en effet d’aller consulter un dictionnaire français/castillan (5) pour vérifier que dans cette belle langue, ilusión a bien trois acceptions différentes dont celle du français n’est pas la principale. En castillan, ce mot signifie d’abord : espoir [esperanza] et rêve (une vie de rêve : una vida de ilusión). L’utilisation du mot dans les affiches électorales reprend du sens, tout s’éclaire. Notons que la deuxième acception est identique à celle du français illusion [infundada]. Enfin une troisième signification existe en espagnol d’Espagne : joie, plaisir [emocion], ce qui n’est pas anodin dans une connotation positive.
Ce mot castillan de « ilusión » est bien en Espagne un poncif du marketing électoral comme le prouve les slogans des deux affiches de nouveaux partis pourtant opposés. Les deux affiches disent ainsi simplement : « Vote avec espoir » et « Quand, pour la dernière fois, as-tu voté avec espoir ?» : tout un programme, en effet. Surtout si l’on n’oublie pas le dernier sens du mot en Espagne car la richesse des langues réside dans leur chatoiement sémantique : on a ainsi l’intuition que voter avec « ilusión », c’est non seulement voter avec espoir mais aussi avec joie et plaisir. Et de plus dans l’affiche de Podemos le nom du parti est utilisé dans la phrase conclusive : « bien sûr que NOUS POUVONS ». C’est associer l’espérance à la joie pour casser la résignation. Qui dit mieux ?
Mais puisqu’il est question de mots, il n’est pas inintéressant d’aller voir leur étymologie pour un aperçu complémentaire. Bien entendu dans les deux langues, le français et l’espagnol, on a le même étymon latin, illusio qui signifiait « ironie » dérivé de ludere : « moquer ». [En annexe, pour les curieux, d’autres informations (6) et (7)]. On devine que cette moquerie peut avoir de fâcheuses conséquences pour celui qui s’y laisse prendre… Or l’auteur hispanophone de l’article étymologique conclut sur cette ambivalence « antagonique » : « Il faudrait se poser la question de savoir si l’emploi de ce mot pour faire des promesses politiques ne nous dévoile pas subrepticement l’illusoire, la tromperie de tant de messages prometteurs » (7). La plaie de la démocratie : le marketing politique.

Ce détour par l’Espagne illustre un malaise dans la démocratie représentative, aux deux versants des Pyrénées. En Espagne, Ciudadanos vend une illusion ; Podemos veut réaliser une espérance. Mais toutes les leçons ne peuvent pas être tirées quand rien n’est encore joué. Faisons un point rapide.
Pour Ciudadanos, on a pu vérifier très rapidement que ce parti veut être le gluon entre les deux quarks PSOE (le parti socialiste) et PP (Partido Popular : le parti de la droite) : sa création pourrait bien être vu comme l’œuvre d’un illusionniste au sourire éclatant. Avec Rivera (son leader) l’électeur croit voter contre la droite (PP) et la corruption de ses chefs et il se retrouve avec ces tentatives de Ciudadanos pour finalement sauver le système actuel (par un gouvernement d’union) ou au moins sauver ce qui peut l’être des anciens partis, certes au prix d’un ravalement – illusoire.
L’affiche de Podemos à Salamanque livre un petit indice : en créant un parti, on se coule malgré tout dans des cadres préexistants, du marketing aux manœuvres politiques. Le mouvement des Indignés, a débouché sur la création de Podemos, mais pas uniquement, et les victoires de deux femmes exceptionnelles, Ada Colau à la mairie de Barcelone et Manuela Carmena à celle de Madrid en sont l’illustration. Elles venaient des luttes concrètes – contre la corruption, contre les expulsions locatives – et elles étaient soutenues par Podemos. Devant l’impasse des négociations pour former un nouveau gouvernement, P. Iglesias et la direction ont donc décidé de consulter les adhérents. Une des deux questions concernait une alliance avec le PSOE, incluant les centristes de Ciudadanos (et obtenir immédiatement quelques avancées), ou la refuser et ne pas renoncer à ses objectifs de changement à gauche. La réponse – connue le 18 avril 2016 (8) – est claire : NON à 88%, sur 150.000 de votants (presque 40% des inscrits). Les militants ont préféré prendre le risque de nouvelles élections et en finir avec les palabres politiciennes. Ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Et fort logiquement Podemos demande au PSOE de consulter à son tour sa base…
Pour en revenir à la France, comme J.-F. Le Bitoux le dit à propos de Nuit Debout (9), il faut « chercher les itinéraires bis » devant « l’écheveau de possibles entremêlés » suivant la belle formule de Marie Geffroy (10). Nos amis espagnols nous montrent que ce processus est long et difficile et ici, en France, nous n’en sommes qu’au début.

En France des politiciens professionnels inamovibles jouent aux illusionnistes : attirant l’attention sur leur main gauche, leur main droite escamote. D’autres profèrent des abracadabras en agitant leurs baguettes pour sortir de leurs chapeaux des lapins flexibles et compétitifs… Ce sont des vieux trucs de prestidigitateurs. Mais de ces jeux ringards dont les ficelles deviennent par trop grossières, un jour les spectateurs, dégoûtés et jusqu’alors passifs, se détournent ; ils se rendent compte que tout est à reconstruire : ils se parlent, ils se réunissent, ils échangent… Ils sont debout. La défaite des illusionnistes approche.

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(1) – Nuits debout, ce qui s’y passe, ce qu’y engage

(2) – Les Nuits debout, des chrysalides pour solder la gouvernance

(3) – L’application Périscope, torpilleur de télés

(4) – 15-M, le mouvement des Indignados

(5) – Grand dictionnaire bilingue français/espagnol, Larousse, 2007

(6) – A. Dauzat et al, Dictionnaire Larousse étymologique et historique, 1971. (…) Le mot latin, illusio qui signifiait « ironie » dérivé de ludere : « moquer ». Cette ironie a ensuite évolué en vieux-français en « moquerie » (1120) et puis « fausse apparence » (XIIIe). On devine les mots dérivés : « illusionner » (1801) ; « désillusion » (1834) mais aussi, plus amusants, «illusionnisme» (1907) et « illusionniste » (1926)

(7) – Pedro Menoyo Barcena, Etimologias

Traduction abrégée :
Le mot Illusion vient du latin ilusio-onis, tromperie, nom dérivé de illusus, participe du verbe illudere, « se moquer », « railler ». Le verbe illudere s’est formé à partir du préfixe in et du verbe ludere, « jouer » (d’où viennent des vocables comme « ludique »…). Par conséquent à l’origine illudere en latin signifiait « jouer contre (in) », « se moquer de ».
Aujourd’hui le vocable a bien deux significations d’une certaine façon antagonique :
1 – Premièrement de « mensonge », « perception ou idée irréelle ». C’est le sens propre et premier qui est encore présent dans des expressions comme « illusions d’optique » et dans des phrases comme « on vit aussi d’illusions », « c’est pure ou vaine illusion ». Cette sémantique se manifeste surtout dans les vocables dérivés comme « iluso » (naïf), illusoire, illusionniste, etc.
2 – Le second sens qui s’est surtout développé à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle et qui est le plus en vigueur, populaire et le plus enraciné actuellement, est celui de « vive espérance », « espoirs favorables déposés en des gens ou des choses ». Dans d’autres langues telles que le français ou l’italien, cette seconde signification est bien plus limitée, mais en Espagne particulièrement c’est un mot caressant cher au monde publicitaire et il a été un ingrédient de messages et slogans dans de récentes campagnes politiques. Evidemment, mentionner « espoir pour l’avenir » semble être très attirant.
Il serait bon de se demander si l’emploi de ce terme à des fins des promesses politiques ne nous dévoile pas le fond illusoire et trompeur de tant de messages prometteurs.

(8) – Les militants de Podemos refusent de soutenir une alliance socialistes-centriste(la Libre Belgique)

(9) – A la recherche d’itinéraire bis

(10) – Nuit debout : nous sommes tous invités au festin de la res publica

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