Filière électronucléaire : une catastrophe annoncée ?, par Roberto Boulant

Billet invité

L’impressionnante série d’accidents et d’incidents plus ou moins graves, n’incite pas à l’optimisme sur le devenir du parc nucléaire français. Mais comment arrêter, ou du moins freiner suffisamment, ce véritable processus de déliquescence qui a lieu sous nos yeux ? Force est de constater que nos institutions représentent un très lourd handicap et qu’avec un Président de la République aux pouvoirs exorbitants et tout entier gagné à la cause du lobby nucléaire, la trajectoire actuelle va être très difficile à infléchir malgré la multiplication des signaux d’alertes.


Avant de les détailler, deux rappels nécessaires :

1- Le cœur du réacteur, la cuve où se déroule la réaction en chaîne de la fission nucléaire, nécessite des dispositifs d’évacuation de la chaleur qui ne doivent jamais s’arrêter de fonctionner, sous peine de perdre le contrôle de la machine et de voir un emballement des réactions de fission aboutissant à un accident majeur de niveau 7. En clair, l’explosion de la cuve avec rejets massifs dans l’atmosphère de radionucléides comme ce fut le cas à Tchernobyl et Fukushima. Les matériaux fissibles fondus avec les restes de la cuve et toutes sortes de débris, appelés le corium, s’enfonçant sous terre sous l’effet de leur énergie thermique et de leur densité (> à 3.000° C). Pire, si aucun dispositif de récupération n’est prévu comme dans le cas de nos vieilles centrales, ce magma hautement radioactif peut provoquer une seconde explosion encore plus dévastatrice en entrant en contact avec la nappe phréatique.

2- Un réacteur nucléaire qui, sur le principe de fonctionnement, n’est qu’une très grosse (et très dangereuse) bouilloire produisant de l’électricité à partir d’un fluide caloporteur liquide ou gazeux, ne s’arrête pas comme un moteur thermique en tournant une simple clef de contact. Même à l’arrêt, pour une opération prévue à l’avance comme un rechargement du cœur par exemple, le combustible irradié continue de produire une importante chaleur résiduelle. Et celle-ci doit impérativement être évacuée sous peine d’accidents graves avec risque de perte de confinement. Cela peut paraitre contre-intuitif, mais un réacteur à l’arrêt est potentiellement très dangereux. D’ailleurs ceux de Fukushima étaient en arrêt d’urgence, avant d’exploser faute de refroidissement.

Ces précisions faites, l’actualité la plus immédiate ne nous apporte que de mauvaises nouvelles.

En matière de maintenance tout d’abord. Le 31 mars dernier, à l’occasion de la troisième visite décennale du réacteur n°2 de la centrale de Paluel (76), un générateur de vapeur pesant 450 tonnes pour 22 mètres de haut, a basculé de toute sa hauteur avant de s’écraser avec fracas sur le dallage de béton. Un évènement jugé totalement impossible par EDF lors de la construction de la centrale en 1977 ! En conséquence de quoi, aucun scénario, aucune sécurité, n’étaient prévus en cas de chute pour tenter d’en minimiser les conséquences. Bref, l’excellence française en matière de sûreté nucléaire ressemble fort à l’excellence tautologique de la compagnie aérienne Aeroflot dans sa période soviétique : il n’y a pas d’accidents parce qu’ils sont impossibles. Circulez, y a rien à voir !

Sauf que le rapport de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (P4, paragraphe B4) nous apprend que la mise en dépression du circuit primaire a été compromise par la chute du générateur et l’arrachage des flexibles du circuit de ventilation. Des matières radioactives présentes dans le circuit primaire se sont-elles échappées à l’occasion ? Le rapport n’en dit rien.

Une chose certaine par contre, est que la mémoire d’entreprise d’EDF diminue au fur et à mesure des départs en retraite de ses ingénieurs, techniciens et ouvriers (départs représentant près de 30% des effectifs depuis 2012), et que la sous-traitance massive n’est pas – doux euphémisme -, sans poser de graves questions en termes de formation et de sécurité.

L’ASN elle-même souffre de maux susceptibles de remettre en cause sa mission de sûreté. Comme son président Franck Chevet ne s’en cache d’ailleurs pas, lui qui demande 200 emplois supplémentaires à l’horizon 2017 et qui n’en obtiendra que… 30. Dans ces conditions, il va falloir faire preuve de talents de magicien pour mener de front tous les chantiers qui se présentent : renforcement des normes de sûreté pour tenir compte des enseignements de Fukushima, prolongation de la durée d’exploitation des réacteurs nucléaires au-delà de quarante ans, surveillance de la mise en service de l’EPR de Flamanville, la nouvelle surveillance des sources radioactives utilisées par l’industrie, sans oublier les nombreux chantiers de démantèlement en perspective…

Plus grave, mais prolongement logique de ce qui précède, le problème de la crédibilité de l’ASN est maintenant posé. Car enfin, il a fallu attendre 8 ans et l’installation de la cuve de l’EPR dans son enceinte de confinement pour s’apercevoir des graves anomalies dégradant les propriétés mécaniques de son acier. De même, les soupçons de falsification qui pèsent sur des composants fabriqués dans l’usine du Creusot ont été soulevés par un audit d’Areva, et non par l’ASN. Faute de moyens, celle-ci est donc tributaire pour une bonne partie du déclaratif du contrôlé ! Un état de fait qui dans un environnement de privatisation rampante et de concurrence exacerbée, laisse pour le moins dubitatif. Imaginez la chute vertigineuse du nombre de contre-visites, si les automobilistes étaient eux-mêmes en charge du contrôle technique de leur véhicule !

Enfin, comment ne pas terminer ce rapide tour d’horizon par la fausse saga, mais véritable fuite en avant, de l’EPR ? Avec un triplement du coût final et un minimum de sept ans de retard (alors que les résultats de la nouvelle campagne d’essais de l’ASN sur la cuve et son couvercle ne sont pas encore connus), voilà qu’Emmanuel Macron et Jean-Bernard Lévy le président d’EDF, s’engagent de manière déterminée dans le projet de construction d’un EPR anglais à Hinkley Point !

Non pas d’une copie de la machine que nous ne parvenons toujours pas à construire à Flamanville, ce serait trop simple, mais d’une unité significativement différente de son homologue française. Quasiment une nouvelle tête de série de par les nombreuses modifications demandées par l’autorité de sûreté britannique, dont plusieurs touchent au contrôle-commande qui est la partie la plus complexe d’une centrale, son réseau nerveux en quelque sorte. Et cela, alors même que l’actualité nous démontre les doutes légitimes qu’il peut y avoir sur les capacités de forgeage d’Areva…

La chose serait comique si le projet n’engageait pas la survie d’EDF. Clause surréaliste, à des délais de construction inférieurs de deux ans à ceux réalisés en Chine par CGN – le partenaire chinois d’EDF – le contrat anglais prévoit de faire supporter la quasi-totalité des pénalités de retard à l’électricien français. De quoi pour les mauvais esprits, se demander qui d’Hinkley Point ou d’un accident majeur, provoquera le premier la faillite d’EDF.

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