Le ministre et le douanier, par Jacques Seignan

Billet invité.

De nos jours, les informations sont le plus souvent tristes et inquiétantes et il est devenu rare d’avoir des occasions de se réjouir. Merci donc à M. Hortefeux pour cette histoire si drôle dont il fut le héros.

Rappelons les faits d’après ce qu’en a rapporté la presse: des douaniers pensent d’abord intercepter un « go-fast » – ce qui désigne des trafiquants de stupéfiant venant du sud et roulant à toute allure avec leur cargaison pour approvisionner le nord. La compétitivité, c’est aussi la rapidité dans les services. Or toutes les grosses berlines à vitres teintées et fonçant à tombeau ouvert ne sont pas des go-fast, certaines peuvent être conduites par des gens parfaitement honorables tel un ancien ministre de l’Intérieur. Les douaniers motorisés font arrêter cette voiture qui roulait à 170 km/h sur une route limitée à 110 km/h ce qui habituellement se traduit par un retrait immédiat du permis de conduire et une très grosse amende… Jusque-là l’histoire est bien triste : comment ne pas comprendre que l’ex-ministre était tout simplement pressé comme il l’a argumenté avec les soupçonneux gabelous ? Comment ne pas compatir ? Qui n’a jamais essayé d’expliquer humblement à des policiers que son excès de vitesse avait de parfaites justifications tel un retard à l’anniversaire d’un beau-frère ou à quelques fêtes champêtres ? Mais devant cette injustice, M. Hortefeux s’est insurgé et son imparable argument devrait désormais faire jurisprudence : « j’allais trop vite car j’étais en retard ». Par chance pour lui, les douaniers ne sont pas habilités à réprimer les infractions routières et donc on ne saura jamais s’il aurait échappé à la loi dans le cas d’une interception par la police, car évidemment nul ne peut imaginer un seul instant que cet ancien ministre aurait été traité avec indulgence par ses anciens admirateurs, heu… non, administrés.

Ensuite l’ancien patron suprême des polices de France, aurait contacté la direction des Douanes pour leur faire part de son indignation. Un des deux douaniers lui aurait dit : « vos papiers, on n’a rien à f*** ». Ah mais quel faquin ! Quel langage ! Alors notre ex-ministre a pris la défense de tous ceux qui pourrait subir de tels outrages. Il a déclaré à l’Obs (et répété en substance à la radio) :

[le douanier] a été agressif et injurieux à mon égard et cela aurait pu jeter le discrédit sur le service des douanes. Il était de mon devoir de signaler ce comportement, afin d’éviter que d’autres citoyens y soient confrontés. Tout le monde a droit à une attitude correcte.

[Avertissement : tout lecteur pris de fou rire devant cette vertueuse déclaration fait sûrement partie des « gens sans cerveau » comme les participants de Nuit Debout selon l’analyse définitive du Maître de Brice]

Il suffisait que le fonctionnaire des Douanes lui déclare, par exemple, avec une once de respect : « Monsieur le ministre, votre auguste visage ne m’est pas inconnu et je n’ai nul besoin de voir vos papiers ». Heureusement le préfet a démenti catégoriquement cette intervention et l’on doit être rassuré sur l’avenir de ce douanier (moi, je crois à ce démenti car je n’ai pas un esprit pernicieux).
Remercions sincèrement M. Hortefeux au nom de tous les citoyens, y compris les conducteurs de « go-fast » qui après tout ont eux aussi droit à des interpellations polies, pour cette action civique admirable. Imaginez la bonne surprise d’un trafiquant pris en flagrant délit sur l’autoroute. Ah oui, ce serait le retour de la traditionnelle courtoisie française ! Combien d’arrêtés ministériels ont-ils dû être publiés pour interdire le tutoiement de la part des policiers quand ils s’adressent à des « jeunes » ? Un ancien ministre de l’intérieur – M. Valls, pour ne pas le nommer – n’a pas voulu mettre fin à l’infamie des contrôles au faciès ; faut-il que M. Hortefeux revienne au pouvoir pour que les contacts avec les forces de l’ordre soient plus civils et que tout le monde ait « droit à une attitude correcte » ?

Une petite moralité … de la fable. Des circonstances inhabituelles peuvent révéler des hommes exceptionnels comme ce valeureux défenseur du conducteur en excès de vitesse et du citoyen face à l’arbitraire douanier. Dans les temps d’avant la sophistication informatique des banques, des « trusts » et des chambres de compensation, de riches Français (offreurs d’emploi) devaient transporter des valises de billets en Suisse. Imaginez ce qu’ils subissaient éventuellement de la part des douaniers qui après leur avoir demandé l’ouverture de leur bagage pouvaient proférer des remarques désobligeantes…

Enfin une leçon doit être tirée afin de mettre fin à une injustice. Nos politiciens professionnels accèdent à divers mandats souvent accompagnés de droits divers et variés (gyrophares, vitesses sur route sans limitations, feux rouges brûlés, chauffeurs ou taxis en illimité, logements de fonction, etc.). Il est inutilement cruel que ces acquis sociaux des dirigeants politiques ne soient que provisoires, liés à la durée de leur mandat. Alors pourquoi ne pas décider une fois pour toute que nos dirigeants passés (et pas seulement nos anciens Présidents de la République) conservent à vie tous leurs privilèges passés ? En outre ils sont toujours prêts à se sacrifier pour à nouveau exercer le pouvoir, après quelque traversée du désert. Il est parfaitement admis en France que ceux qui sont battus cherchent légitimement à revenir tant leurs capacités outrepassent les nôtres, simples électeurs. Telle est la merveilleuse règle française : seule la mort physique interrompt définitivement une carrière politique. Et de toute façon, nous aimons tant les réélire et à des mandats cumulés : soyons logiques et généreux jusqu’au bout !

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