L’Eurozone et l’Allemagne, par Timiota

Billet invité.

Prendre l’Allemagne à son propre jeu sur le sujet épineux de l’Eurozone ? Telle pourrait être l’approche qu’au fond Piketty préconise dans son récent billet.

Il y aurait là il est vrai quelque magie. Qui ne se souvient des compte-rendus glaçants de Yanis Varoufakis, c’était la Série « la Religion Féroce à l’oeuvre au sein de l’Eurozone », avec la paralysie du Grec sous l’autorité du « Dr Schäuble » et du trop fringant J. Dijsselbloem. Le tout dans une Eurozone dont la base légale en termes de gouvernance est apparue à peu près inexistante, ou, disons charitablement, aussi lisible dans les saints textes européens que la messe en latin l’est aujourd’hui à un chasseur lapon. Un peu de magie peut-elle conjurer et cette absence de démocratie, et ce sort ordolibéral ?

De la magie un peu comme celle du « Magicien d’Oz » (the Wonderful Wizard of Oz, de Baum de 1900, voir ici (wikipedia) la signification politique post-crise, comme le rappelle aussi David Graeber dans son best-seller sur la dette).

Car les déséquilibres entre partenaires fédéraux, les Allemands connaissent bien. Il y a des déséquilibres internes importants en Allemagne (Bavière[+] / Berlin[-]/Brême[-] /Est[-]). Le taux de transfert ramené au budget des länder est en gros de 20%, sur une somme totale transférée de 7-8 milliards d’euros (300-400 euros par famille). Un article de The Economist donne l’état du débat en 2012.

Ces transferts ne sont pas des longs fleuves tranquilles. Ils se traduisent bien par des admonestations acrimonieuses de la part de l’Etat fédéral, feignant de tancer Berlin, la Mecklembourg-Poméranie-Occidentale ou autre Saxe-blabla pour cause de déficit trop important appelant tel sparadrap ou compresse Bundes-fédérale, voire telle transfusion pour Hambourg « parce que c’est un hub », ailleurs « parce que c’est l’Est ». Après quoi, le cirque repart 3 ans ou 10 ans, le temps que le risque de fessée soit un souvenir, etc.

L’atout fractal du « noyau dur » dans la botte de Thomas Piketty, c’est l’idée qu’au fond la transposition en mode multinational, dans ce noyau dur, de traités ayant grosso modo les mêmes règles que celles des transferts entre les Länder, conduiraient à un transfert fédéral intra-Eurozone à une toute autre échelle qu’actuellement. C’est ainsi que j’interprète ce texte, en allant bien évidemment au-delà de ce que peut s’autoriser à dire un économiste qui, lui, souhaite influencer les milieux dirigeants et doit doser son message au millimètre, ce qui le rend déconcertant au lecteur connaissant les vues systémiques de Thomas Piketty.

Il n’est pas très dur d’être concret dans la piste que j’avance : imaginons qu’on se limite dans la version Eurozone à 1/3 de l’échelle des transferts intra-fédération allemande (inter-Länder). Cela représenterait, sur les postes budgétaires concernés (transport, éducation, police non territoriale, justice, les choses régaliennes) des transferts de l’ordre de 6-7%. Ce serait déjà > 5 fois les actuels 1% de transfert. Pas une paille ! (sur des postes qui seraient bien différents, il est vrai, la PAC notamment), mais nous parlons de gestes politiques liés à la reconnaissance d’une forme d’égalité fédérative : le contour, le contenu, cela reste négociable).

C’est une idée à creuser, et le côté démocratique ressemble au début de quelque chose. On peut s’affûter, pour poursuivre, sur les objections suivantes :

1) Cette vision donnerait assez raison à E. Todd, qui voyait sous des dehors démocratiques, Hollande comme gouverneur délégué par l’Allemagne à la région France.

2) Un autre risque est de faire fuir l’électeur en lui proposant des mécanismes qui déshabillent l’état-nation, s’ils advenaient. Car le cadre ordo-libéral n’est pas changé par les transferts :

Concrètement, tant que Trifouillis-les-oies n’aura pas perçu le bénéfice d’une poste privée [avec un bon PPP (Partenariat Public Privé) de derrière les fagots] qui remplacera celle que l’Etat vient de fermer, ses habitants verront davantage le FN comme bulletin exprimant leur avis que le bulletin des partisans pouvant se rattacher à l’atout de Piketty, je le crains. Si les transferts intra-Eurozone ne changent rien à cette pente ordo-libérale, la démocratie n’aura pas servi plus que ça, trois fois hélas.

3) Une suggestion sans réfléchir beaucoup, mais pour inspirer, qui sait : comment la mutualisation des dettes européennes (que propose Paul Jorion) pourrait être réalisée pour que les services publics soient revalorisés (et au service des classes moyennes, …) ? Pour que les travaux écologiques soient engagés ? La conversion de ces dettes en titre sur ces services aux citoyens ou sur des biens communs écologiques (eaux, air, …), en redirigeant les intérêts importants encore versés aujourd’hui par l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, et en en faisant un levier ? Ne me dites pas que c’est impossible !

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