De l’évidence de l’aspect prioritairement « chinois » de la « pensée Mao tsé tong », par DD & DH

Dans ma vidéo de vendredi, je disais entre autres ceci :

« Je me suis posé la question à l’époque où il y avait un « petit livre rouge », à l’époque de la révolution culturelle […], je m’étais posé la question : qu’est-ce qui distingue la pensée de Mao-Tsé-Toung du courant marxiste-léniniste classique, et il m’était apparu que c’était les éléments de taoïsme qui se trouvent à l’intérieur de la pensée de Mao-Tsé-Toung et qui la distinguent quand même très clairement du marxisme-léninisme. »

Cette remarque m’a valu le courrier que voici, que ses auteurs m’ont autorisé à reproduire.

Premier message : « Je ne veux pas vous encombrer avec ma bio, sachez seulement que mon épouse et moi ne cessons pas, depuis un premier voyage en 1976, de nous questionner sur la Chine. Depuis 1979 nous y sommes retournés au moins une fois par an, et, parce que nous pouvions mettre des images, des odeurs, des sentiments sur ce continent nous avons accumulé les lectures.

Je veux vous remercier aujourd’hui d’avoir eu l’intelligence de souligner le taoïsme de Mao. Le père Larre en son temps l’avait noté. Cela a sauté aux yeux de mon épouse qui a eu à traduire du Mao …

Si vous souhaitez aller plus loin, sachez qu’au mot à mot, les Chinois n’ont pas traduit le mot « communisme » selon notre sens occidental, M. Javary, l’a fort bien expliqué. Cela se lit en deux idéogrammes, l’idée de « Mise en commun » suivie de l’idée de « production » … »

Second courrier : « (quelque notes en vrac au fil de la souris)

1) Mao ne connaissait aucune langue étrangère : non seulement il ne pouvait pas prendre directement contact avec des ouvrages étrangers (en particulier occidentaux), mais, de façon plus marquante encore, sa pensée n’est jamais, tout au long de sa vie, sortie du moule de la langue chinoise. Tout ce qu’il a intellectuellement forgé et écrit (y compris  bien sûr ses poèmes) est indélébilement marqué au sceau des structures spécifiques de la langue chinoise et de la forme de pensée (les « plis » dans lesquels elle s’est engoncée, pour reprendre la formule de François Jullien) qu’elle induit.

2) Les classiques du marxisme (Marx, Engels et Lénine) sont arrivés en Chine en même temps (début du XXe) que d’autres textes théoriques occidentaux sous des traductions qu’on peut suspecter de quelques « à peu près » : elles transitaient, pour la plupart, par le Japon que l’ère Meiji venait d’ouvrir à la curiosité pour les œuvres occidentales. Personne en Chine n’a donc, dans la première moitié du XXe siècle, accès à ces ouvrages en « version originale ».

3) La langue chinoise est telle qu’elle n’a pratiquement aucun outil pour restituer nos mots en « —isme ». Elle est très démunie pour forger ce que nous appelons des « concepts » et qui nous apparaît (à tort) une évidence universelle de la pensée (alors qu’il ne s’agit que nos propres « plis » de langage). Toute traduction vers le chinois se voit donc contrainte de se teinter de la « couleur » de cette langue et, ce faisant, de se muer en « pensée à la chinoise ». Une pensée qui n’a connu ni les aventures du « logos », ni la logique des causes et des effets (entre autres) !

4) Un rapprochement pourrait être tenté (un peu audacieusement et « mutatis mutandis ») entre le marxisme arrivant en Chine à l’aube du XXe et l’Evangile à celle du XVIIe.

On peut peut-être se rapporter utilement aux mésaventures des Jésuites et à leurs tribulations pour traduire la notion de « Dieu » dans le contexte chinois. La Querelle des Rites, à laquelle leurs contorsions avec le dogme donnèrent lieu, aboutit à leur condamnation (pour hérésie !) par la papauté. On peut se demander si la « pensée Mao Tsé Tong » n’est pas du même acabit et si elle n’a pas encouru, pour les mêmes raisons que les Jésuites, l’excommunication du « Pape » marxiste de Moscou.

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