CHINE : Pouvoir du Rituel / Rituel du Pouvoir, par DD & DH

Billet invité.

Lorsque Mao Zedong meurt, le 9 septembre 1976, le Chinois de la tradition ne peut y voir qu’un signe supplémentaire qui s’ajoute à tous ceux que le Ciel a déjà adressés au cours de cette « année terrible » : mort de Zhou En lai et de Zhu De, deux des plus proches et plus anciens compagnons de Mao, émeutes populaires sur la place Tien an men, et, peut-être surtout, grand tremblement de terre qui raye de la carte la ville minière de Tangshan, ensevelissant 800 000 victimes. Tous ces désordres sous le ciel font évidemment sens, reviennent alors au jour les conceptions traditionnelles du pouvoir en Chine : l’Homme Unique, l’Homme Vrai — celui devant lequel, en 1950, des milliers de paysans voulaient manifester en touchant le sol du front — a épuisé sa Vertu royale. Le Ciel lui a ôté sa confiance, son mandat. Le Ciel ne le reconnaît plus pour son fils. Le temps est venu d’un « changement de mandat », geming, qui est aussi le nom chinois de la révolution.

C’est que la Chine nouvelle, même si nombre de ses mots d’ordre prônaient le renversement des traditions, n’a pas effacé, loin s’en faut, les trois mille ans d’histoire qui ont modelé et affiné une représentation particulière du pouvoir politique, tout entière travaillée par la définition d’un rapport au Chef, au Roi, à l’Empereur. Or, à négliger cette vision-là du pouvoir on se prive d’abord de comprendre un peu de la Chine, mais, plus profondément, de saisir ce qui, à travers les temps souvent agités de l’Histoire, a permis la stupéfiante permanence d’une civilisation. En effet, au-delà des aménagements ponctuels, des ajustements nécessaires à telle ou telle période his­torique, des habits et des fards neufs dont il faut parfois parer l’ancien pour le moder­niser, toujours transparaît une même conception originale du rapport au pouvoir.

La connaissance du réel, en Chine, relève d’un ordre qui nous apparaît d’abord comme « magique », puisque prévalent des lois d’analogie, des principes de similarité et des vérités métaphoriques. Rien d’étonnant donc à ce que la définition du pouvoir, de sa nature, soit la transposition d’un principe essentiel majeur qui dépasse l’entendement — la raison des hommes n’est pas capable de lui donner un nom —dont l’efficacité est infinie, hors de portée de toute maîtrise humaine : la loi du Ciel. La problématique du pouvoir en Chine est bien celle-ci : comment organiser la société des hommes pour qu’elle participe à la majestueuse harmonie qui règle la marche de l’Univers, sinon en lui proposant de se conformer rigoureusement aux lois de l’Ordre Cosmique. La pérennité de cet ordre devient le modèle évident de ce à quoi peuvent aspirer les hommes : un développement harmonieux. D’autant qu’un autre modèle garant d’ordre, de stabilité et de prospérité se superpose à celui-là, un modèle que chacun peut appréhender par sa propre expérience : l’harmonie familiale.

L’ordre domestique est une autre expression achevée de ce que doit être l’organisation sociale où chacun à sa place respecte les règles de préséance et remplit le rôle que lui a assigné sa naissance. La vie de la société doit donc s’organiser comme celle d’une grande famille, ainsi que le dit la tradition. « L’univers est une maison où habitent les hommes ».

C’est dans la confrontation de ces deux modèles, l’ordre familial et l’ordre cosmique, que s’enracine la question du pouvoir.

L’ORDRE DOMESTIQUE

La Chine, « Le pays des cent vieux noms », est un ensemble de familles, un regroupement de clans. Ces communautés de noms rassemblent tous les descendants d’un même ancêtre, unis par les mêmes intérêts. Tous dépendent de la bienveillance tutélaire de l’esprit du fondateur, de celui qui, le premier, a légué suffisamment de biens matériels, en particulier des terres, pour asseoir la richesse du groupe, et qui continue, bien après sa mort, à protéger les siens. En échange d’hommages ponctuels rendus par sa lignée, ce « culte des ancêtres » qui seul mérite d’être appelé « religion chinoise », l’Ancêtre préside à l’accroissement, à la puissance et à la prospérité du clan. Il s’entremet auprès des divinités qu’il côtoie, attirant leurs bonnes grâces sur les vivants. Que le culte soit négligé, que les hommages ne soient pas rendus et le courroux de l’Ancêtre fera pleuvoir sur la famille le désordre, la discorde et le malheur. Si le rituel qui lui est dû n’est pas correctement accompli, l’Ancêtre enlève sa protection, ne met plus au service des ingrats son réseau de relations : il cesse d’intercéder auprès des esprits divins du Ciel ou auprès des génies tutélaires du Sol. Il lui arrive même de chercher à se venger de ces manquements aux devoirs sacrés. C’est dire la responsabilité de celui qui, occupant la position la plus éminente dans la famille, a la charge de ce culte, du respect du rituel qui permet d’associer l’Ancêtre à tous les événements marquants de la vie du clan : alliances, mariages et naissances. Ce responsable, le Chef du clan, c’est l’aîné. Parce qu’il est le plus proche descendant, il se doit d’assurer la stricte conformité des cérémonies. Et parce qu’il est aussi le plus âgé, donc le futur ancêtre, tout le clan — c’est-à-dire tout un peuple d’hommes, de femmes, d’enfants, de serviteurs et de clients — se tourne vers lui. Tous, en effet, vivent de lui et par lui, n’occupent dans l’existence un rang et une place qu’en fonction de lui, ou, plus précisément, qu’en fonction de leurs rangs hiérarchiques dans le rituel qu’il préside. C’est dans ce rituel que se manifeste le fondement de la morale domestique et même civique : la piété filiale. Le respect de l’autorité paternelle est le plus grand des devoirs, celui dont découlent toutes les obligations sociales. Et si le Prince mérite d’être obéi, c’est que l’on reconnaît en lui un père. Le sujet loyal n’est qu’une extension du fils pieux. « Le Souverain suprême est le père et la mère du peuple », être un bon sujet c’est, avant toute chose, être un bon fils. Cette morale est d’autant plus adéquate que l’organisation sociale est calquée sur l’agencement féodal de la société.

En fait, derrière le culte des ancêtres, se dessinent les rapports de Suzerain à Vassal. Le droit de la cité féodale imprègne la vie domestique. D’autant que la famille la plus noble, la maison royale, n’est pas d’une nature différente des autres. Elle est simplement la première, le tronc commun dont les ancêtres sont les racines de toutes les familles nobles et à ce titre — puisque l’organisation du ciel, sa hiérarchie, la bureaucratie céleste, est à l’image de celle des hommes — peuvent intercéder pour tous auprès de la divinité la plus puissante : le Souverain Céleste, l’Empereur d’En-Haut. Dispensateur de la pluie, de la croissance et de la fertilité, il organise le courant favorable des influences du Ciel qui donne et de la Terre qui reçoit, au croisement desquelles vit l’humanité.

LE MANDAT DU CIEL

Lorsque l’Empereur remplace le Roi, la relation avec le Ciel se précise, sans pour autant que jamais il n’y ait ni sentiment religieux à l’occidentale, le Ciel est un principe d’ordre, un modèle de régulation, ni identification de l’Empereur à une divinité. Il reste un homme qui ne doit son pouvoir qu’à deux éléments : sa place et sa vertu. Puisque la politique consiste essentiellement à reproduire l’ordre de l’Univers, le pouvoir revient à celui que le Ciel désigne comme son mandataire, c’est l’essence de sa vertu. Lui revient aussi la place la plus élevée et la plus centrale. De là il pourra répandre son influence bienfaisante sur le peuple et jusque chez les barbares qui se tourneront spontanément vers lui, tant qu’il sera vertueux, tant que le Ciel lui accordera sa confiance.

L’Empereur est un médiateur. Il transmet, c’est un corps conducteur par où transitent les énergies bénéfiques de l’ordre cosmique afin d’installer l’harmonie sur la terre et les hommes. Son nom même le dit, qui se calligraphie de trois traits horizon­taux superposés — en haut le Ciel, en bas la Terre, au milieu l’Homme — joints par un trait vertical qui assure leur liaison. L’Empereur est le pivot, l’axe autour duquel s’organise le monde. Déchargé du gouvernement et de l’administration ordinaire qu’il délègue à ses agents d’exécution, les mandarins, il se consacre à son devoir essentiel, à sa raison d’être : par les rites aider Ciel et Terre à joindre leurs influences afin que règnent l’ordre et l’harmonie. Apparemment inactif au centre de l’Empire, à l’image de l’Etoile Polaire fixe qui voit tourner autour d’elle le cosmos, il est le garant de l’ordre spatio-temporel. Il est le gardien du calendrier, que seul il a le droit de promulguer, et l’initiateur des saisons qui ne se succèdent qu’en fonction d’impériales déambulations rituelles dans le « palais du calendrier ». Il est aussi le sacrificateur aux génies des montagnes et des eaux, à la Terre. Il est enfin, et surtout, le responsable et le seul acteur du culte de son ancêtre, le Ciel, dont il est le fils proclamé. Par nature son pouvoir, celui du Ciel, est universel et absolu. Il n’est pas de limite concevable à cette puissance qu’il exerce souverainement. Limite-t-on la diffusion de la lumière ? Comment, dès lors, limiter l’efficacité de la Vertu de l’Empereur ?

Sauf à considérer que cette sublime grandeur ne réside que de manière éphémère en cet homme providentiel et qu’il se doit donc d’entretenir sa Vertu céleste au moyen des sacrifices, des cérémonies et des rites qu’il préside dans la conformité la plus parfaites aux normes et la piété filiale la plus respectueuse. Le Ciel en retour lui confiera un privilège inouï : celui de faire advenir la Réalité. Alors, en effet, entre la réalité désordonnée du monde terrestre et l’ordre immanent du cosmos, entre la docilité de la Terre réceptrice et la puissance du Ciel dispensateur, l’Empereur devient l’Homme Unique qui vit en tiers avec ces deux forces dans l’Univers.

Il lui appartient donc, par la fixation des rites, de définir les modalités de l’action, et par le juste choix des noms de dire le réel. Il désigne ainsi, par les dénominations et les modèles rituels, les moyens d’atteindre, pour que tout s’y conforme, l’essence d’un réel voilé par les phénomènes. Détenir le pouvoir, c’est donc, pour le temps d’un règne, présenter au peuple l’image de la réalité la plus favorable à l’harmonie, et lui indiquer les rites qu’il faut pratiquer pour que règne l’ordre. Cette tâche est délicate. C’est ce que disent les mots qui, en chinois, expriment la notion de pouvoir : ils sont presque tous composés à partir d’un idéogramme qui désigne à l’origine le « poids de la balance » et qui renferme l’idée d’équilibre, mais aussi celle d’adaptation à des circonstances données et de bonne interprétation des règles.

Le pouvoir « à la chinoise » repose donc sur l’observance scrupuleuse des rites. Le rôle du Souverain/Père est de donner l’exemple et d’imposer à ses Sujets/Enfants la soumission aux rites. Comme l’écrit L. Vandermeersch :

[…] puisque la société est donnée a priori [c’est l’auteur qui souligne], structurée par des lois qui sont les mêmes que celles du cosmos, il faut bien que les activités et les comportements des individus soient avant même d’être finalisés par les individus, conformés à ces lois naturelles, ce qui ne peut se concevoir que d’une manière purement formelle. Les rites sont le système qui assure cette conformité formelle des conduites individuelles avec le sens naturel des choses.

Le rite assure également la pérennité du pouvoir. Tant qu’il est « efficace », il assure la cohésion du Ciel et de la Terre, il n’y a donc pas lieu d’en modifier les modalités. Quand il perd de son « efficacité » et qu’il n’assure plus l’adéquation entre le comportement des hommes et l’ordre cosmique, c’est-à-dire quand il rompt « l’harmonie suprême », garante du bon fonctionnement de l’Espace et du Temps (ce n’est pas par hasard que la Salle du Trône de la Cité Impériale porte ce nom de « Salle de l’Harmonie Suprême», c’est le point central d’où rayonne l’efficacité du « mandat céleste »), ce n’est pas le rite qui a failli, c’est l’homme qui en avait la charge dont la Vertu n’est plus suffisante pour régler le cours des astres et celui des fleuves. Cette défaillance est immédiatement manifestée au peuple tout entier par des désordres naturels : inondations, anomalies climatiques, séismes, etc. Signes non pas religieux mais cosmiques que le mandat céleste a changé de dépositaire, ce sera le début d’une autre dynastie fondée par le nouveau « chargé de pouvoir ».

Détenir le pouvoir en Chine, c’est donc avant tout se conformer, se soumettre, obéir aux lois d’un univers où l’homme doit se fondre et qu’il doit « déranger » le moins possible. Et celui qui paie le plus lourd tribut aux rites, c’est l’Empereur lui-même qui, loin d’être un monarque au-dessus des règles et gouvernant par caprice, selon « son bon plaisir », voit sa conduite codifiée à chaque instant par un véritable carcan pointilleusement défini de gestes et de comportements symboliques, ne laissant aucune place à une initiative personnelle ou privée.

Détenir le pouvoir, c’est impulser une conduite collective qui suive au plus près le grand mouvement cosmique, c’est assurer la conformité, donc nécessairement le conformisme des conduites individuelles. C’est, s’il le faut, punir sévèrement les manquements à cette conformité, d’où des châtiments cruels et spectaculaires dont le rôle essentiel est l’exemplarité (on en retrouve la survivance dans les exécutions publiques que la Chine continue à pratiquer) : dans la mesure où la Chine ignore les notions d’individu et de péché, la « faute » est toujours sociale et, si l’on veut, « politique » dans le seul sens qu’on peut donner à ce mot en Chine — ou dans un pays sinisé — c’est-à-dire qu’elle compromet et menace l’équilibre maintenu par ceux qui ont le pouvoir. C’est le rôle des mandarins qui, faute de pouvoir remettre à l’Empereur un rapport annuel avec la mention « La paix règne dans l’Empire » se présentent à lui un cercueil sous le bras. Ils sont les rouages de cette grande entreprise d’harmonisation — et ce n’est pas non plus un hasard si, depuis Confucius et même avant, la musique est étroitement associée aux rituels comme à l’exercice du pouvoir — qu’est le gouvernement de l’Empire Céleste.

On comprend sans doute mieux pourquoi dans ce contexte, dans cette perspective d’un ordre cosmique donné a priori où toute velléité de non-soumission se traduit par des catastrophes, les notions de liberté individuelle et de droits de l’homme ont eu grand mal à se frayer un chemin jusqu’à présent. L’individu n’existant que comme composante à une place prédéfinie d’un corps familial, clanique, social, quel sens autre que celui d’une rupture parfaitement néfaste à tous peut avoir le mot « liberté » s’il s’applique à chacun ?

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